‹ Vie de St. François Xavier de la Compagnie de JésusChapitre 28 sur 79 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

qu'il avait de voir Xavier, ei dès le jour même il lui écrivit en ces termes :

Père bonze de Chemachicogin , -e/esi ainsi qu'ils ap* pellent Je Portugal , que votre heureuse arrivée en mes états soit aussi agréable à votre Dieu , que le lui sont les louanges dont les Saints l'honorent, Quansyonafama , mon domestique , que j'ai envoyé au port de Figen, m'a dit que vous y étiez arrivé d'Amanguehi, et toute ma cour vous dira combien j'en ai eu de joie. Comme Dieu ne m'a pas fait digne de vous commander, je vous supplie instamment de venir, avant le lever du soleil, frapper à la porte de mon palais , où je vous attendrai avec impatience , et permettez-moi de vous demander cette faveur, sans que ma demande vous soit importune. Cependant prosterné par terre , je prie à genoux voire Dieu , que je confesse être le Dieu de tous les dieux > le Souverain des plus grands et des meilleurs qui vivent au ciel; je le prie, dis- je, de faire entendre aux superbes de ce siècle combien cette vie sainte et pauvre lui est (igréable; afin que les enfants de votre chair ne soient pas trompés par les fausses promesses du monde. Mandez-moi des nouvelles de votre santé pour me faire Inen dormir la nuit , jusqu'à ce que les coqs m'éveillent en n'annonçant votre venue.

Cette lettre fut portée par un jeune prince du sang royal , suivi de trente jeunes seigneurs de la cour, accompagné d'un sage vieillard qui étaitson gouverneur^ uommé Poomendono , homme des plus qualifiés du royaume et frère naturel du roi de Minaio. L'honneur qoe les Portugais rendaient au père Xavier surprit tellement le prince, qu'il dit tout haut à son gouverneur: En vérité, il faut que le Dieu de ces gens là soit grand, et que ses secrets soient cachés aux hommes , puisqu'il veut bien que les plus riches navires obéissent à une personne auisi pauvre qu'est ce bonze des Portugais , et que le bruit du canon fasse entendre que la pauvreté a de quoi plaire au Seigneur de tout le monde , cette pauvreté si abjecte d'elle-même , et si honteuse dans l'opinion commune , pi'il semble que ce soit un péché énorme même d'y penser.

Bien que nous ayons horreur de la pauvreté , repartit Poomendono, et que nous croyions les pauvres incapables

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d'éire heureux , il se peut faire que ce pauvre estime tant sa pauvreté qu'elle soit agréable au Dieu qu'il sert , et que, la pratiquant dans toute la rigueur possible pour Vamour de son Dieu , il soit plus riche qu'aucun homme de la terre.

Le jeiioe ambassadeur étant retourné à la cour, témoigna au roi avec quel respect on avait reçu sa lettre, et entreprît de le persuader que le bonze de TEurope devait être traité bien autrement que les bonzes ordinaires , jusqu*h dire que ce serait un grand péché de le confondre avec eux ; qu'uu reste il n'était pas pauvre au point que ses ennemis disaient ; que le capitaine et les marchands portugais lui donneraient de bon cœur leur navire et tous. leurs trésors , s'il en voulait; et qu'à parler proprement , on ne pouvait pas appeler pauvre celui qui a autant de richesse qu'il en veut.

Cependant les Portugais s'étant assemblés pour voir comment le père Xavier paraîtrait le lendemain à la cour , tous furent d'avis qu*il y parût avec le plus de magnificence et de pompe qu'il se pourrait. Il s'opposa d'abord à leur sentiment par Thorreur qu'il avait du faste si peu convenable à son étal religieux : mais il se rendit après aux prières , et encore plus aux raisons de l'assemblée. Ces raisons étaient que les bonzes d'Amanguchi ayant écrit tout ce qu'ils avaient pu imaginer pour rendre Xavier méprisable , il était à propos d'ôter au peuples les fausses idées qu ils avaient pu prendre , et de faire voir combien les chrétiens honoraient les ministres de l'Evangile , afin de porter par Ik les gentils à les respecter' et à les croire ; qu'ainsi l'honneur serait moins peur lui que pour Jésus-Christ , et qu'on estimerait la prédication à mesure qu'on révérerait le prédicateur.

Ils disposèrent donc tout en diligence pour l'entrée du Saint , et partirent le lendemain avant le jour dans un très bel équipage. îts étaient trente Portugais de marque , habillés d'étoffes fort riches , portant des chaînes d'or et parés de pierreries. Les valets et les esclaves bien vélos aussi accompagnaient leurs maîtres. Le père François avait une soutane de camelot noir et un surplis par-dessus, avec uneétole de velours vert, garnie

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de brocard d*or. La chaloupe et les deux barques où ils !$e mirent pour aller du uavire à la ville par la rivière qui y conduisait, étaient couvertes, sur les bords , des plus beaux tapis de la Chine et environnés de bannières de soie de toutes couleurs. Il y avait dans la chaloupe et dans les barques des trompettes^ des fiâtes, des hautbois et d'autres instruments de musique , qui , roélés ensemble , faisaient une très agréable symphonie.

La nouvelle qui se répandit dans Fucheo , que le grand bonze de TEurope y devait venir le matin, attira plusieurs gens de condition sur le rivage ; et tant de monde accourut en foule au bruit des trompettes , que les Portugais eurent de la peine à descendre.» ^

Quansyandono , capitaine des Canafama , et un des principaux de la cour , les aileudait là par ordre du roi. Il reçut le Saint très civilement , et lui offrit une litière pour se rendre au palais ; mais Xavier la refusa et marcha avec toute sa suite en ordre. Edouard de Gama allait le premier tête nue et unecanne à la main , comme récuyer et le majordome du Père. Cinq autres Portugais le suivaient , et c'étaient les plus considérables du navire; Tun portait un livre dans un sac de satin blanc; l'autre une canne de bengala garnie d*or ; le troisième, des mules de chambre d'un beau velours noir, telles qu'en mettaient les personnes de la première qualité ; le quatrième portait un tableau de Notre-Dame, enveloppé d'une écharpe de damas violet ; et le cinquième , un parasol magnifique. Le Père marchait après , dans rbabillemeot que j'ai dit , avec un air également majestueux et modeste. Le reste des Portugais venait ensuite ; et, à voir leur constance , leur parure et leur train , on les aurait pris pour des cavaliers et pour des seigneurs, plutôt que pour des marchands.

Ils traversèrent ainsi les principales rues de la ville au son des troâipettes , des flûtes et des hautbois , suivis d'une multitude infinie de peuple, sans compter les gens qui remplissaient les fenêtres , les balcons et même les toits.

Etant arrivés dans la place qui est devant le palais du roi , ils y trouvèrent six cents de ses gardes , les uns, armés de lances, les autres de dards , tous avec de beaux

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cimeterres et de riches vesles. Ces gardes , au signe que leur fit celui qui les commandait , nommé Fingeindono, s'avancèrent en bon 'ordre vers le Saint, et puis se séparèrent en deux rangs pour lui ouvrir le passage au milieu d'eux.

Dès qu'on eut gagné le palais , les Portugais qui marchaient immédiatement devant le Père Xavier, se tournèrent vers lui et le saluèrent respectueusement. L'un lui offrit la canne de bengala , et l'autre les mules de velours. Celui qui avait le parasol retendit sur la tête du saint homme, et les deux autres qui portaient le livre et le tableau se mirent à ses côtés. Tout cela se fit de si bonne grâce et d'une manière si honorable pour Xavier , que les seigneurs qui étaient présents en furent ravis , et qu'on leur entendit dire que le père François n'était pas ce qu'avaient dit faussement les bonzes; que c'était sans doute un homme venu du ciel pour confondre leur envie et pour abattre leur orgueil.

Après qu'on eut traversé une longue galerie , on entra dans une grande salle pleine de gens, qui, à leurs habits de damas rehaussés d'or et diversifiés de belles figures , paraissaient de la plus haute qualité. Là un jeune enfant, qu'un vénérable vieillard tenait par la main , s'étant approché du Père, le salua avec ces paroles ; Que ton arrivée en la maison du roi mon seigneur, lui soit aussi agréable que l'est Veau du ciel aux laboureurs dans une extrême sécheresse. Entre sans rien craindre, continua-t-il ; car je t'assure que les gens de bien t'aiment , quoique les méchants ne te puissent voir sans chagrin , et que leur visage à ta vue soit comme une nuit sombré et orageuse.

Xavier répondit selon queledemandait l'âge de c^lui qui faisait le compliment. Mais l'enfant reprenant la parole d'une manière qui ne sentait rien de l'enfance : Certainement, dit- il , il faut que ton courage soit extra* ordinaire , d'être venu d'un bout de la terre en un pays étranger pour t'y faire mépriser sous le nom de pauvre^ et que la bonté de ton Dieu soit bien grande , d'agréer ta pauvreté contre l'opinion commune du monde. Nos bonzes sont bien éloignés de faire de même , eux qui assurent en public / et avec serment, que les pauvres ne peuvent se sauver non plus que les femmes.

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Pkdse à la bonté infime du Seigneur , répliqua Xavier, d'éclairer ces pauvres aveugles des rayons de sa céleste doctrine , afin qu'ils reconnaissent leur erreur sur ce point et sur tout le reste.

L'enfant tint d'autres discours si raisonnables et si relevés , que l*homme de Dieu ne douta pas qu'il ne fût inspiré par l'£sprit-Snint , qui , quand il lui plaît, remplit de sagesse les enfants ,. et rend leurs langues éloquentes avant que leur raison soit formée.

Dans ces entretiens , qui surprirent tout le monde , .ils passèrent en une autre salle , où étaient plusieurs gentilshommes vêtus très superbement et qui avaient irès bonne mine. Au moment que le Père entra , tous s'inclinèrent trois fois profondément jusqu'à toucher la lerre de leur front , en quoi ils sont fort adroits ; et cette révérence, que les Japonais appellent gromenare, n'est que du (ils au père et du vassal au seigneur. Eusuite deux se détachèrent de la troupe pour lui témoigner au nom de tous la joie qu'ils avaient , et un parla de la sorte :

Que votre arrivée , Père bonze saint , soit aussi agréable à notre roi que Vest le ris d'un petit enfant à sa mère qui le tient entre ses bras , et cela sera assurément ; car mus vous jurons par les cheveux de nos têtes , que tout , jusqu'à ces murailles qui semblent tressaillir d'allégresse en votre présence , nous excite à vous bien recevoir et a nous réjouir de votre venue, qui tournera sans doute à la gloire de ce Dieu dont vous avez dit de si grandes choses dans Amanguchi.

Ce compliment étant fait, les jeunes Seigqeurs vou* turent suivre le Père ; mais Tenfant dont nous venons de parler, que Xavier tenait par la m:un , leur fît signe de s'arrêter. On entra sur une terrasse tonte bordée d'o rangers , et de là on passa dans une salle beaucoup plus spacieuse que les deux autres. Fsicharandono , frère du roi , était là avec une suite magnifique. Ayant fait au Saint toutes les civilités qui se font d'ordinaire aux grands du Japon, il lui dit que ce jour était le plus solennel de l'année pour la cour de Bungo , et que le roi son seigneur s'estimait plus riche et plus heureux de l'avoir dans son palais, que s'il possédait tout l'argent

des trente-deux trésors de la Chine. Cependant, ajouta le prince , Je vous souhaite une augmentation de gloire et l'accomplissement du dessein qui vous fait venir ici des extrémités de la terre.

Alors l'enfant qui conduisait le père Xavier le mit entre les mains de Facharandono , et se retira un peu à récart ; ils entrèrent dans l'antichambre du roi , où les principaux seigneurs du royaume attendaient le Saint. Après avoir élé reçu d'eux d'une manière très civile, il fut enfin introduit à l'audience dans une chambre où l'or éclatait de tous côtés. Le roï, qui était debout , fit cinq ou six pas dès qu1l vit paraître le Père , et il s'inclina ensuite jusqu'à terre par trois fois , de quoi toute la compagnie fut fort étonnée.

Xavier , de son cô^é , se prosterna devant le prince , et voulut lui toucher le pied , selon l'usage du pays ; mais le prince ne le permit pas, et releva lui-même Xavier ; puis , le prenant par la main , le fit asseoir auprès de lui sur la même estrade. Le prince son frère était assis au-dessous , et les Portugais étaient vis à-vis d'eux , avec les personnes les plus remarquables de la cour. Le roi dit d'abord au Père tout ce qui se peut dire d'honnête, et, quittant l'orgueil de la majesté royale dont les rois du Japon ne se défout jamais en public, il le traita familièrement comme son nml particulier.

Le Père répondit aux bontés du prince par des paroles pleines de respect et de soumission : apràs quoi , prenant occasion de lui annoncer Jésus-Christ, il expliqua en peu de mots les principales maximes de la naorale chrétienne; mais il le fit d'une manière si plausible , qu'à la fin de son discours le roi s*écria dans un transport d'admiration : Hé! qui pourra jamais savoir de Dieu ce profond secret ! pourquoi il a permis que nous fiécussions dans V aveuglement , et que ce bonze portugais fût si éclairé? car enfin nom sommes témoins nousmêmes de ce que nous en avons ouï dire ; et tout ce qu'il dit est appuyé de preuves si fortes , si claires et si eonformes à la lumière naturelle, que quiconque voudra les ex<$miner selon les règks du bon sens, trouvera que la vérité s'y rencontre de tous côtés, et qu'une proposition ne détruit point l'autre.

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