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Il n*en est pas de même de nos bonzes : ils ne peuvent faire un discours qu*ils ne se contredisent eux-mêmes , tt de là vient que, plus ils parlent, plus ils s'embarrassent j confus dans leur science, encore plus confus dans l'explieatiofi de ce qu'ils enseignent , rejetant aujourd'hui comme faua? ce qu'ils approuvaient hier comme vrai , se Misant et se rétractant à toute heiitre , en sorte que Vesprit le plus éclairé et le plus subtil ne peut rien comprendre dam leur doctrine , et qu*au regard de l'affaire du salut , on est toujours incertain de ce qu'on doit croire : signe manifeste qu'ils ne suivent que leur caprice , et qu'ils n'ont pour règle et pour fondement de leur croyance aucune vérité solide et immuable.
Le roi parlaîi de la sorte ^ et il était aisé h ju£;er , par la véhémeDce de son action , qu'il parlait de l'abondance du cœur. Il se trouva là un bonze assez considérable dans sa secte et assez savant , mais fort entêté de son savoir , et Thomme du nionde le plus orgueilleux. Ce bonze , q^i se nonamait Faxîondono, jaloux de Thonnear de sa profession , ou prenant peut être pour lui ce que disait le roi en général, fut tenté plusieurs fois de l'interrompre. Il se retint néanmoins ; mais dès que le prince eut achevé de parler, perdant le respect , et ne gardant aucune mesure : Comment osez vous , lui ditil , décider des choses de la religion sans avoir étudié dans l'université de Fianzitna , la seule où s'expliquent les sacrés mystères des dieux ? Si vous ne savez rim , consultez les doctes : me voici tout prêt à vous instruire.
L'audace du bonze donna de l'indignation à tout le monde, et il n'y eut que le roi qui n'en parut point ému, il lui ordonna en souriant decontinuer , s'il avait quelque .chose à dire. Faxiondono, devenu plus fier et pins hardi par lamodéraiion du prince , commença , en élevant la voix., par exalter la profession de bonze; qu'on ne pouval t pas douter qu'ils ne fussent très agréables au Ciel, observant la loi et la faisant observer au peuple; qu'ils passaient des nuits fort longues et fort froides à prier pour leurs bienfaiteurs ; qu'ils s'abstenaient de tous les plaisirs des sens ; que le poisson frais ne paraissait jamais sur leur table; qu'ils avaient soin des malades, qu'ils instruiiiaient les enfants , qu'ils con-
solaient les affligés, qu'ils réconciliaient les ennemis, qu'ils apaisaient les séditions, et qu'ils pacifiaient les royaumes ; qu'ils donnaient surtout des lettres de change pour l'autre vie , et que par-là tous les morts devenaient riches dans le ciel ; qu'enfin les bonxes étaient les amis Intimes des astres et les confidents des Saints ; qu'ils avaient droit de s'entretenir la nuit avec eux, de les faire descendre du ciel -, de les tenir entre leurs bras, et de les caresser tant qu'il leur plaisait.
Ces extravagan£es firent rire toute l'assemblée : de quoi le bonze irrité , s'emporta si fort, que le roi fit signe au prince son frère de lui imposer siletice. Il lui fit ensuite ôter son siège , et lui commanda lui-même de se retirer , en lui disant , d'abord par raillerie , que son emportement était une preuve convaincante de la sainteté des bonzes; et puis, sérieusement, qu'un homme de son caractère avait plus de commerce avec, l'enfer qu'avec le ciel.
A ces paroles , le bonze , transporté de rage, s'écria d'un ton furieux : Le temps viendra qu'aucun homme du monde ne sera digne de me servir, et que tout ce qu'il y a de monarques sur la terre seront trop peu de chose pour toucher le bout de ma robe; il voulait dire quand il serait transformé en un de leurs dieux , et que ce dieu et lui seraient ensemble unef même divinité, récompense que les bonzes se promettent après la mort.
Quoique le roi ne put entendre ces folies sans en rire un peu, il en eut de l'indignation et de la pitié tout ensemble , jusqu'à vouloir détromper le bonze en réfutant des propositions si absurdes ; mais Xavier pria le prince de remettre cela à un autre temps , quand la colère du bonze serait passée.
Le roi dit donc seulement à Faxiondono qu'il allât faire pénitence d'avoir parlé avec tant d'orgueil et de i^v'étre égalé à Dieu. Faxiondono ne répliqua rien ; mais on l'entendit gronder et grincer des dents en se retirant. Etant à la porte de la chambre et près de sortir .- Que les dieux , dit-il tout haut , lancent du ciel un feu qui le brûle , et réduisse en cendre tous les rois qui osent parler comme toi. ' . '
Le prince et le Saint contiQuèrent leur entretien sur
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divers articles de la religion jusqu'à Tbeure du dîoer. Quand on eut servi , le prince invita Xavier à manger avec lui , Xavier s'en défendit par toutes les raisons imaginables; mais le prince, qui le voulait absolument : Je sais bien, dit-il ^ mon ami et mon père, que vous n*avez pas besoin de ma table ; mais , si vous étiez Japonais comme nous, vous sauriez qu'un roi ne peut donner aux gens quil chérit une plus grande marque de son amitié, pi'en les faisant manger avec lui; c'est pourquoi, comme je vous aime et que je veux vous le témoigner^, il fant pevous dîniez avec moi , et je prétends bien par- fa rece* voir plus d'honneur que vous.
Alors Xavier s*inclinant profondément, baisa le cimeterre du roi , ce qui se pratique au Japon pour marquer de ta révérence. Il lui dit ensuite : Je prie de tout mon c(Bur le Seigneur du ciel de reconnaître pour moi tant de faveurs , en,donnant à Votre Majesté la lumière de la foi et les vertus du christianisme , afin qu'elle serve Dieu fidèlement durant sa vie, et qu'elle en jouisse éternellement après sa mort. Le roi Tembrassa , et pria Dieu de son côté que les prières du Saint fussent exaucées, à condition néanmoins qu'ils seraient au ciel toujours ensemble, et qu'ils ne se sépareraient jamais l'un de l'autre pour pouvoir parler longtemps et à fond des choses divines.
Enfin ils se mirent à table. Tandis qu'ils mangeaient, les Portugais et tous les seigneurs de la cour étaient à genoux avec les gens de la ville, parmi lesquels il y avait quelques bonzes qui enrageaient dans leur cœur, mais que l'exemple de Faxiondono empêcha bien d'éclater.
Ces honneurs que Xavier reçut du roi de Bungo lui acquirent tant de considération et tant de créance dans le peuple, que, dès qu'il fut au logis des Portugais, on vint de tous côtés pour l'entendre parler de Dieu. Ses prédications publiques, ses conversations particulières, ne furent pas sans effet : une multitude innombrable de gens renonça d'abord aux idoles , et professa Jésus- Christ. Le Saint passait les journées entières à baptiser les idolâtres ou à instruire les nouveaux fidèles; si bien que les Portugais ne pouvaient Je posséder, pour leur
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consolation spiritud le, qu'à certaines heares de la nuit, lorsqu'on lui donnait un peu de relâche.
Comme ils l'aimaient tendremeni et quils craignaient qu'un travail continueln'abattît ses forces, ils le priaient de se ménager et de prendre au moins ce que la nature demande pour ne pas succomber entièrement ; mais il leur répondit que, s'ils l'aimaient véritablement, ils ne penseraient pas à lui ; qu'ils devaient le compter pour mort au regard de ces soulagements du corps , et que sa nourriture, son repos et sa vie étaient d'affranchir delà tyrannie du démon les âmes pour lesquelles Dieu l'avait appelé aux extrémités de la terre.
Entre les conversions qui se firent à Fucbeo, une des plus remarquables fut celle d'un fameux bonze de Canafama, nommé Sacai^Feran. Ce bonze, qui était très ddcte et tout l'appui de sa secte, voyant que les autres n'osaient attaquer Xavier sur la religion , entreprit de disputer avec lui publiquement. La dispute se fit dans la principale place de la ville, en présence d'un grand peuple. A peine Xavier eut-il exposé la doctrine chrétienne , que le bonze reconnut son aveuglement. L'infidèle ne laissa pas de combattre la vérité qu'il entrevoyait déjà; niais étant enfin convaincu par les réponses de son adversaire , et touché de Dieu intérieorement, il se mit à genoux, et, levant les mains au ciel, il prononça tout haut ces paroles, les larmes aux yeux : JéniS'Chriêt , unique et véritable Fils de Dieu , je me rends à vous , je confesse de c€Bur et de bouche que vous êtes le Dieu éternel et tout-puissant ; et je prie tous ceux quim*écoutent de me pardonner si je leur ai tant de fois enseigné des choses comme vraies, que je reconnais H que je déclare présentement n'être que des faussetés et des fables.
Une action si surprenante émut tous les assistants, et il ne tint qu'an père Xavier de baptiser ce jour-là cinq cents personnes, qui, persuadées par l'exemple do bonze de Canafama, demandèrent avec instance le baptême. Il l'aurait fait peut-être dans les Indes , où il n'y avait point d'hommes de lettres qui combattissent les mystères de la foi , et qui tentassent la fidélité des nouveaux chrétiens par des raisonnements capUeux ;
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mais il Déjugea pas à propos de le faire dans un lieu où les boDzes , ne pouvant empêcher les païens de se convenir , lâchaient de les regagner après par millefausses subtilités, et il lui sembla nécessaire, avant le baptême des adultes, de les bien fortifier contre les chicanes de ces sophistes idolâtres.
Le Saint disposait aussi peu à peu les gentils à ce premier sacrement par la réformation de leurs mœurs ; et il aiiua mieux ne point baptiser le roi de Bungo , que de précipiter son baptême, ou plutôt il crut que sa conversion serait toujours assez prompte , pourvu qu'elle fût sincère et constante. Ainsi le plus grand soin du père François, à l'égard du prince, fut de lui donner de l'horreur des vices infâmes que les bonzes lui avaient enseignés , et dans lesquels il vivait sans aucun scrupole sur la parole dei ses maîtres.
Comme le roi écoutait volontiers l'homme de Dieu , et qu'il avait avec lui de longs entretiens , il commença bientôt à changer de vie et à donner des marques de son changement ; car d'abord il éloigna de sa chambre et de son palais un jeune garçon fort beau qui était son favori. Il fit de grandes libéralités aux pauvres, pour qui il n'avait pas eu même de la compassion, dans la pensée que c'était un crime de les plaindre et un acte de justice d'être cruel envers eux, suivant ce que itti avaient encore dit les bonzes , qui soutenaient que la pauvreté rendait les hommes non seulement méprisables et ridicules, mais criminels et dignes des peines les plus rigoureusesi.
Selon les principes des mêmes docteurs , les femmes enceintes avaient droit de se faire avorter par certains breuvages , et de tuer même les enfants qui venaient au monde malgré elles : si bien qu'il se faisai t tous les jours une infinité de ces sortes de meurtres , et rien n'était plus commun ^ dans le royaume de Bungo , que des mères parricides ; les unes, pour s'épargner la peine de nourrir et d'élever leurs enfants ; les autres , pour leur épargner à eux-mêmes les maux de la pauvreté ; plusieurs, pour se conserver la réputation de chastes, toules débauchées qu'elles étaient.
Le roi| à la persuasion di;i Père, défendit ces cruautés
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SOUS peine de morl. If fit d^aulres ordooDances conire dîversescérémouiespuïennesquiblessaienirhonDéleté, et ne permît^plus que les bonzes entrassent dans son palais. Il élait , au reste , ravi de la vertu du saint homme , et il confessait souvent à ceux de sa cour que, dès qu*il le voyait paraître, il se sentait ému jusqu'au fond de Tàme, parce qu'il lui semblait voir le visage du serviteur de Dieu comme un clair miroir qui lui représeniait les abominations de sa vie.
Tandis que Xavier avait ces succès dans la capitale de Bungo , Cosme de Torrez et Jean Fernandez souffraient pour la foi dans Amanguchi. Après le départ du Saint, toute la nation des bonzes s'éleva contre eux, et entreprit de les confondre dans des disputes réglées, se flattant que les compagnons de Xavier n'étaient pas si doctes que lui , et jugeant d'ailleurs que le moindre avantage qu'on aurait sur eux rétablirait les affaires do paganisme.
il en arriva tout autrement que les bonzes ne pensaient. Torrez , à qui Fernandez servait d'interprète, répondit à leurs questions avec tant de force , qu'ils en demeurèrent confus. Ne pouvant le vaincre par leurs raisonnements , ils tâchèrent de le décrier par leurs calomnies, en faisant courir le bruit que les compagnons du grand bonze de Portugal égorgeaient la nuit de petits enfants, suçaient leur sang et mangeaient leur chair; que le démon avait déclaré, par la bouche d'une idole, que ces deux Européens étaient ses disciples , et que c'était lui qui enseignait les réponses si subtiles que l'un d'eux faisait dans les disputes publiques.
Outre cela , quelques-uns des bonzes juraient avoir vu de leurs yeux un démon qui lançait des traits de feu, comme autant de foudres, contre le palais du. roi, en punition , disaient-ils, de ce qu'on avait reçu dans la ville les prédicateurs de la loi nouvelle.
Mais s'apercevant que toutes ces inventions ne leur réussissaient pas , et que le peuple se moquait d'eux au lieu de les croire , pour se venger , et pour vérifier leur vision en même temps 9 ils engagèrent un seigneur du royaume, grand homme de guerre, et mal content de la cour, à prendre les armes. Ce seigneur, fd%c\%é (out
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à la fois par des motifs de ressentiment , d'intérêt et de religion, leva une armée en moins de trois semaines , avec le secours des bonzes , et vint fondre sur Amanguchi.
Le roi , qui n*élait point en état de donner bataille ni de soutenir un long siège , el qui craignait tout de ses sujets dont il était fort haï, perdit tellement courage, qu'il ne trouva point d'autre ressource pour lui que la mort ; car , appréhendant la honte de tomber entre les mains des rebelles , par un désespoir barbare il tua son fils, et se fendit lui-même le ventre avec un couteau , ayant ordonné auparavant à un de ses fidèles domestiques de brûler leurs corps incontroent après leur mort, et de ne laisser pas même leurs cendres au pouvoir de l'ennemi.
Tout fut mis à feu et à sang dans la ville. Durant ce désordre, des soldats, poussés par des bonzes, cherchèrent Torrez et Fernandez pour les massacrer; et ils auraient péri tous deux infailliblement , si la femme de Neatondono, dont nous avons parlé, et qui, toute païenne qu'elle était , affectionnait tant Xavier, ne les eAt tenus cachés dans son palais jusqu'à ce que la tranquillité publique fût rétablie. Comme ces sortes de mouvements populaires sont de .la nature des orage» qui ne durent pas, et qui passent même d'autant plus vite qu'ils ont été plus violents, la ville reprit sa première forme en peu de jours.
Les chefs du peuple s'éiant assemblés pour élire un roi, tous d'un commun accord élurent le frère du roi de BuDgo, jeune prince très vaillant et né pour de grandes choses. On envoya aussitôt une solennelle ambassade à ce prince, pour lui présenter la couronne d'Amanguchi. La cour deBungo célébra l'élection du nouveau roi avec de grandes magnificences , lorsque Xavier était encore i Fucbeo. Le Saint s'en réjouit lui-même d'autant plus qu'il s'imagina qu'un changement si étrange, causé par les bonzes pour la destruction du christianisme, servirait à l'établir davantage. Il ne se trompa point dansses cûujeetures , et il eut dès lors une espèce d'assurance que la révolution de l'état serait utile à la foi ; car , ayant prié le roi de Bungo de recommander au roi son
frère la chrétienté d'Amanguehi, le roi fit si bien ce que désirait le saint homme, que le nouveau souverain promit, sur sa parole royale, den*étrepas moins favorable aux chrétiens que le roi son frère.
Il y avait plus de quarante jours que Xavier était à Fucheo, quand les marchands portugais se disposèrent à faire voile vers la Chine, selon les mesures qu'ils avaient prises. Tout étant prêt pour rembarquement, il alla prendre congé du roi avec eux. Le roi dit aux marchands qu'il leur enviait la compagnie du père François ; qu'en le perdant il lui semblait perdre son père, et que la pensée seule qu'il ne le rèverrait peutôtrejamais, lui causait une douleur très sensible. Xavier lui baisa le main en faisant une profonde révérence, et lui dit qu*il reviendrait voir Sa Majesté le plus tôt qu'il pourrait; qu'il l'aurait toujours dans le cœur , et qu'en reconnaissance des ferveurs dont elle l'avait honoré , il prierait Dieu incessamment de la combler des bénédictions du ciel.
Le roi l'ayant tiré à l'écart comme pour lui dire quelque chose en particulier , Xavier profita de l'occasion, et donna à ce prince des conseils très importants pour le salut de sou àme. Il lui conseilla surtout de se souvenir tous les jours comme les grandeurs de la vie présente passaient vite ; que la vie même était si courte qu'à peine avait-on commencé à vivre qu'il fallait mourrir; et que, si on ne mourait chrétien, on ne devait pas moins attendre qu'uneéternité malheureuse; qu'au contraire , quiconque étant véritablement fidèle, persévérait dans la grâce de son baptême, avait droit à l'héritage éternel du Fils du Dieu en qualité de son enfant bten-aimé.
Il le pria aussi de considérer souvent ce qu'étaient devenus tant d'empereurs et tant de rois du Japoù ; que leur servait d'avoir été sur le trône et dans les plaisirs durant peu d'années , ayant à brftler éternellement au fond des enfers; quelle folie c'était de perdre i'&me pour jamais, afin que le corps fût un moment à son aise; qu'il n'y avait ni royaume, ni empire, quand ce serait la monarchie de tout l'univers, dont la perte ne dût être estimée avantageuse , si oq les perdait pour gagner
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le ciel et pour acquérir une couronne immortelle ; que ces vérités si certaines avaient été inconnues h ses ancêtres , et même à tous les Japonais , par les secrets jugements de Dieu et en puniiion de leurs péchés : que, pour lui, il prit garde au compte qu'il avait h rendre de lui-même; cx)mbien il serait plus coupable devant Dieu, si la Providence divine ayant amené des extré-' mités du monde jusqu'en son palais un ministre de l'Evangile pour lui montrer la voie du salut, il demeurait encore dans ses égarements et dans ses désordres: Que le Seigneur ne le permette pas, dit Xavier , et qu'il lui plaiit exaucer les prières que je lui ferai jour et nuit pur votre conversion ; je la souhaite avec une ardeur extrême, et je tous assure qu'en quelque lieu que je sois , la plus agréable nouvelle qu'on puisse me dire^ c'est que It roi de Bungo est chrétien, et qu'il vit selon les maxinés du christianisme.
Ce discours du Père attendrit tellement le roi que les lanneslui en vinrent aux yeux par trois fois. Ces larmes pourtant ne produisirent rien alors, tantle prince, qui avait renoncé à ces impuretés abominables dont la naturea horreur, était encore attaché aux autres voluptés des sens ; et ce ne fut que quelques années après que , faisant réflexion surles avertissements du saint homme, il régla toui-à-fait ses mœurs et reçut enfin le baptême.
Xavier, ayant pris congé du roi ^ se rendit au port de Figen avec les marchands qui devaient faire voile dans peu de jours. Le départ du Saint donnait de la joie aux bonzes; mais la gloire avec laquelle il parlai t leur faisait beaucoup de dépit : il leur semblait que tons les honneurs qu'il avait reçus tournaientà leur honte, et qu'après on tel affront il demeureraient éternellement dans l'opprobre, s'ils n'en tiraient au plutôt une vengeance noémorable. S'étant assemblés pour délibérer sur une nffaire si importante , ils conclurent que le meilleur expédient était de soulever le peuple dans Fucheo« œmme on avait fait dans Amanguchi , d'abandonner :)U pillage les marchandises des Portugais, de mettre le feu h leur navire , et de les faire tous passer au fil de l'épée ; ensuite , si l'occasion était favorable, de donner sur la personne du roi , et d'éteindre toute la maison royale.
Comme Xavier était en védération dans la ville, même parmi les idolâtres les plus vicieux , il crurent qu'ils ne feraient rien, s'ils ne détruisaient la bonne opinion et la haute idée qu'on avait de lui. Ils se mirent donc à publier non seulement ce que les bonzes d'Amangtichi en avaient écrit , mais ce qu'ils inventèrent eux-mêmes tout de nouveau ; que c'était le plus mé* chant homme de la terre , ennemi et des vivants et des morts, qui déterrait la nuit les cadavres pour faire ses enchantements, et qu'il avait un démon dans la bon* che , avec lequel il charmait le monde.
Ils ajoutaient qu'il avait jeté un sort sur le roi,etqne c'était la cause de l'entêtement du prince; mais que, si le roi ne redevenait raisonnable, il n'y allait pa»moins que de sa couronne et de sa vie; qu'Âmida et Xaca, si puissantsetsi redoutables, avaient juréqu'ilsferaient de lui et de ses sujets un exemple de terreur ;. que si le peuple était sage, il se précautionnerait de bonne heure contre la colère du Ciel, en vengeant l'honneur des dieux sur ce faux bonze et sur ces corsaires qui en faisaient leur idole.
Le peuple était trop persuadé de la sainteté du père Xavier pour croire des choses si peu vraisemblables : et tout ce que les bonzes purent dire ne servit qu'à les rendre plus odieux. Ainsi , désespérant d'animer la populace contre lui , ils furent contraints de prendre on autre parti pour le perdreau moins de réputation dans l'esprit du roi.
Il y avait , à douze lieues de la ville , un célèbre monastère de bonzes, dont le chef ou le supérieur se nommait Fucarandono : c'était un homme consommé dans toutes les sciences japonaises , et qui avait enseigné trente ans les mystères de la religion païenne dans la pins fameuse académie du royaume; mais, quelque docte qu'il fût, son autorité surpassait de beaucoup sa doctrine, on l'écoutait comme l'oracle du Japon, et on le croyait aveuglément sur sa parole.
Les bonzes de Fucheo s'imaginèrent que s'ils pouvaient le faire venir dans la ville, et le mettre aux mains avec Xavier en présence de toute la cour , leur honneur était rétabli , tant la défoite du bonze du Portugal leur
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paraissait infaillible. Ils écrivirent pour cela à Fucarandona avec toute la chaleur possible , et lui mandèrent que, s'il prenait la peine de Taire ce petit voyage pour venger Tinjure qu'ils avaient reçue, ils le reporteraient en trioniphe sur leurs épaules dans son monastère.
Ce^bonse, qui avait encore plus de vanité que de savoir, vint en diligence, accompagné de six bonzes très savants, ses inférieurs et ses écoliers. Il se rendit au palais justement lorsque Xavier et les marchands portugfais avaient audience du roi , à qui ils étaient venus dire te dernier adieu pour partir le lendemain. Avant que le prhice les eût congédiés , on l'avertit que Fucarandono demandait à saluer Sa Majesté en présence du bonze du Portugal. Au nom de Fticarandono , le roi parut interdit et demeura un peu sans répondre , se doQtant que le bonze venait défier à la dispute le père François, et cherchant en lui-même, comme il Tavouu depuis, le moyen de rompre ce contre-temps ; car, quelque idée qu'il eût de la capacité du saint homme , il ne le croyait pas assez fort pour un si terrible adversaire, et par la tendresse quil avait pour lui, il ne voulait pas l'exposer à recevoir une confusion publique.
Xavier, qui s'aperçut de l'embarras où était le roi, et qui en devina la cause, supplia instamment Sa Majesté de permettre au bonze d'entrer et de dire tout ce qu'il voudrait. Car , pour ce gui me regarde^ ajouta Xavier, ^ousne devez point , Seigneur, vous en mettre en peine. ^a loi gue je prêche n'est pas une sdenee des académies ^ la terre, ni une invention de l'esprit humain ; c'est ^ine doctrine toute céleste, et dont Dieu seul est le maître. Tous les bonzes du Japon , ni tous les savants du monde ^peuvent pas plus contre elle gue les ombres de la nuit c<mtre la lumière du soleil.
Le roi ; à la prière du Saint , permit que le bonze entrût. Fucarandono, après avoir fait au roi les trois l'évérence accoutumées, s'assit auprès de Xavier, et l'ayant regardé fixement : Jenesais^ lui dit-il avec un •ur suffisant , si tu me connais, ou, pour mieux dire, si ^^ me reconnais.
h ne me souviens pas de vous avoir jamais vu, répondit ravier. Alors le bonze, éclatant de rire , et se tour-
oant vers ses coniipagnoos : /« nois htm, leur dit-il, que je n'aurai pas de peins d vaincre un homme qui a traité avec moi plus de cent fois , et qui fait semblmt de ne m*avoir Jamais vu; ensuile regardant Xavier avec un sourire de mépris : Ne te reste-t-il rien, poursuivitU , des marchandises que tu m'as vendues au port de Frenajoma T En vérité^ répliqua Xavier avec un visage toujours
ses éclats de rire : Quoi I ditil , se peut-il faire que tu aies oublié cela ?
Rappelez-m'en le souvenir^ repartit doucement le Père, vous qui avez plus d'esprit et plus de mémoire que moi. Je le veux bien , dit le bonze tout fier de la louange que Xavier lui avait donnée. Il y a aujourd'hui miUe einq cents ans tout juste que toi et moi, qui étions marchands^ faisions notre trafic à Frenajoma, et que j'achetai de toi cent pièces de soie à très bon marché; t^ense»viens-tu maintenant?
Le Saint , qui jugea où allait le discours du bonze, lui demanda honnêtement quel âge il avait. J'ai cinquante-deux ans, dit Fucarandono. Comment se peut-il faire, reprit Xavier, que vous fussiez marchand il y a quinze siècles, s'il n'y a qu*un demi-siècle que vous êtes au monde ? Et càmmmt trafiquions-nous en ce tempslà , vous et moi , dans Frenajoma, si la plupart de vout autres bonzes enseignez que le Japon n'était qu'un désert il y a mille cinq cents ans.
Ecoute-moi, dit le bonze, tu entendras les oracles, et tu demeureras d'accord que tiou« avons plus de connaissances des choses passées que vous n'en avez , vous autres, des choses présentes. Tu dois donc savoir que le monde n'a jamais eu de commencement , et que les hommes , d proprement parler , ne meurent point , l'dme se dégage seulement du corps où elle était renfermée ; et, tandis que ce corps pourrit dans la terre , elle en cherche un autre frais et vigoureux , où nous renaissons tantôt avec le sexe le plus noble , tantôt avec le sexe imparfait, selon les diverses constellation$ du ciel et les différents
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nspecU de la lune. Ces changements de naissance font que nos fortunes changent aussi. Or , c'est la récompense de ceux gui ont vécu saintement , que d'avoir la mémoire fraîche de toutes les vies qu'on a menées dans les siècles passés, et de se représenter soi-même à soi-même tout entier tel qu'on a été depuis une éternité, sous la forme de prince, de marchand, d'homme de lettres , de guerrier et sous tant d'autres figures. Au contraire, quiconque, comme toi, sait si peu ses propres affaires qu'il ignore ce qu'il a été et ce qu'il a fait durant le cours 'd'une infinité de siècles , montre qt^e ses crimes l'ont rendu digne de la mort autatU de fois qu'il a perdu le souvenir des vies dont il a changé.
Le Portugais de qui nous savons tout ce que je viens de dire , et qui était présent à la dispute, ainsi qu'il le raconte lui-même dans la relation de ses*voyages, ne rapporte point les réponses que fit le père Xavier; il se borne à dire : Je n'ai pas assez de science ni de présomption, pour exposer les raisons subtiles et solides avec lesquelles le Saint détruisit les folles imaginations du bonze.
On sait seulement de ce Portugais que Fucarandono demeura muet sur le point dont il s'agissait, et que , pour sauver un peu son honneur , il changea de question, mais qu'il le perdit entièrement; car, oubliant toutes les bienséances que la nature prescrit aux hommes et que Tnsage du monde enseigne aux honnêtes gens, il avança des propositions inf&mes, qu'on ne peut pas même rapporter sans offenser la pudeur , et il les soutint avec une grande effronterie contre les raisons du Père , que le roi et les seigneurs de la cour trouvèrent très bonnes.
Comme le bonze s'emporta en des cris et en des injures qui sentaient bien plus la querelle que la dispute, un des seigneurs qui étaient présents, lui dit en riant : Si vous aviez envie de combattre , que n'alliez vous au royaume d'Amanguchi, oè la guerre est allumée? vous auriez trouvé là avec qui vous casser la tête ; et pourquoi venir ici, où tout est en paix? Si vous êtes venu pour disputer ^ ajouta un autre, que ne le faites-vous d'une manière douce et honnête, à l'exemple du bonze européen ?
Ces moqueries et ces reproches n'apaisèrent pas Fii-
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sotu les néophytes , et surprit le peuple , qui ne pouvait assez s'étonner qu*un homme si pauvre fût si estimé des siens, qu'ils aimassent mieux risquer leurs richesses et leur vie que de te perdre de vue.
Mais ce retour déconcerta fort les bonzes, à qui la fuite de Gama avait enflé le courage et fait former des cabales contre lescbréiiens. Comme ils virent que leurs desseins pourraient bien ne pas réussir, et que d'ailleurs on les défiait tout de nouveau sur le sujet de la religion , ils crurent qu'il fallait s'accommoder un peu au temps, et que le meilleur parti pour eux était de renoaer la dispute entre Fucarandono et Xavier devant la cour.
Ils en demandèrent eux-mêmes la permission au roi, qui l'accorda volontiers, mais à certaines conditions qui s'observeraient d*e part et d'autre. Ces conditions étaient qu'on bannirait de la dispute les clameurs , les emportements et toutes les paroles piquantes ; que les arguments et les répliques se feraient en termes préciset dans la forme d'un juste raisonnement, au gré des arbitres qui régleraient la dispute ; que l'approbation des auditeurs déciderait la victoire: que , si on doutait de quelque chose sur un point , on prendrait les suffrages, et qu'on jugerait que la raison serait du côté où il y aurait le plus de voix ; enfin que quiconque voudrait professer le christianisme, le pourrait faire sans que personne y mît obstacle.
Ces conditions étaient trop raisonnables pour être acceptées des bonzes. Us en appelèrent du roi au roi même, et lui dirent hardiment qu'il n'était pas juste qu'en matière de religion les profanes fussent les maîtres ; mais, quand ils virent que. le prince ne se relâchait point , ils en passèrent par où îl voulut. On prit la matinée suivante pour la dispute , et quelques-uns (tes plus sages gentilshommes de la cour en furent établis les juges.
Fucarandono parut à l'heure prescrite devant le palais, escorté de trois mille bonzes. Le roi , quicraignait pour sa personne, ou qui appréhendait du moins le désordre , ne laissa entrer que quatre bonzes avec lui, et fit dire aux autres , pour les contenter , qu'il ne leur serait pas honorable d'être tant de gens contre un seul.
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Xavier, que le roi avait fait avertir, vint au même temps , accompagné des principaux Portugais très superbement vêtus, qui lu! servaient comme d'officiers et qui lui rendaient tout l'honneur possible , le suivant la tête nue et ne lui parlant qu'à genoux. Les bonzes ne purent voir sans dépit l'entrée pompeuse de leur adversaire ; et ce qui redoubla leur chagrin , c'est qu'ils ouïrent des seigneurs qui se disaient les uns aux autres : Voilà ce pauvre dont on nous a fait tant de peintures ridieuhê. Plût à Dieu que nos enfants lui ressenùtlassent , quand les bonzes devraient dire d*euœ tout ce qu'ils ont dit de lui ! Nous voyons la vérité de nos yeux ; et les mensonges qu'ils ont inventés marquent bien leur mauvaise foi. Le roi prit plaisir à entendre ce discours , et dit aux seigneurs que les bonzes l'avaient assuré que le cœur lui ferait mal dès que le père François paraîtrait. Il confessa qu'il les avait presque crus ; mais qu'il reconnaissait , par sa propre expérience , que le caractère de ministres et d'interprètes des dieux n'empêchait pas de mentir.
Fucarandono, qui ouït tout cela du lieu où il était , en prit un mauvais augure , et, se tournant vers ses quatre compagnons , leur dît qu'il craignait que cette journée ne leur fât encore moins glorieuse que l'autre.
Le roi reçut le père Xavier avec beaucoup de civilité, et , après lui avoir parlé quelque temps en particulier d'une manière très obligeante , il voulut que ce fût lui qui commençât la dispute. Dès que chacun eut pris sa place , le Saint demanda an bonze , par Tordre du prince , pourquoi la religion chrétienne ne devait pas être reçue dans le Japon. Le bonze , qui avait beaucoup rabattu de sa 6erté , répondit modestement : Parce que c'est une loi nouvelle , contraire en tout aux anciennes lois de l'empire , et qui semble n'être faite que pour rendre méprisables les fidèles serviteurs des dieux ; parce qu'elle anéantit les privilèges que les cubo-samas des siècles passés ont donnés aux bonzes , et qu'elle enseigne que , hors la société des chrétiens, il n'y a point de salut ; mais surtout, ajouta-t-il en s'échauffant un peu davantage , parce qu'elle ose dire que les saints Amida , Xaca , Gizon et Canon sont , dans la profonde caverne de la fu-
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mée, condamnés à un supplice étemel et livrés en prde au dragon de la maison de la nuit.
Le bonze se tut après ces paroles , et Xavier, auquel le roi fit signe de répondre , dit d'abord que , comme Fucarandono avait mêlé beaucoup de choses ensemble, il lui semblait à propos , pour éclaircir mieux les difficultés, de s'attacher à une proposition, et de ne la point quitter qu'on n'eût vu si elle était vraie ou fausse. Tout le monde trouva cela raisonnable, et Fucarandono pria lui-même Xavier dç rendre raison pourquoi lui et ses compagnons parlaient mal des dieux du pays.
Le Saint répliqua qu'il ne donnait pas aux idoles le nom de dieux, parce qu'elles en étaient indignes, et qu'un si grand nom ne convenait qu'au souverain Seigneur qui a créé le ciel et la terre. Il se mit ensuite à parler de l'Etre divin, et il en décrivit les propriétés qui nous sont connues par la lumière naturelle, c'est-à-dire l'indépendance , l'éternité , la toute-puissance , une sagesse, une bonté et une justice sans bornes. Il fit entendre que ces perfections infinies ne pouvaient être comprises par aucune intelligencecréée, quelque subtile qu'elle fût; et, ayant ainsi rempli ses auditeurs d'une très haute idée de la divinité, il montra que les idoles du Japon , qui , selon les Japonais mêmes , avaient ^té des hommes sujets aux communes lois de la nature et du temps, n'étaient rien moins que des dieux ; qu'on devait tout au plus les révérer comme des philosophes, des législateurs et des princes , mais non pas comme des divinités immortelles, eux dont la naissance et la mort étaient marquées dans les monuments publics ; que , si on regardait leurs ouvrages , on devait encore moins les traiter de tout-puissant ; que , n'ayant pu empêcher qu'après leur mort leurs magnifiques palais et leurs superbes mausolées ne tombassent en ruine, il n'y avait pas d'apparence, ni qu'ils eussent bâti l'univers, ni qu'ils le conservassent dans l'état où on le voyait ; enfin que cela n'appartenait qu'au vrai Dieu que les chrétiens adoraient , et qu'à voir la beauté du ciel , la fécondité de la terre, l'ordre des saisons» on jugeait que lui seul , qui était un Esprit éternel , tout-puissant , infiniment sage, pouvait être le créateur et le maître absolu du monde.
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Xavier n'avait pas encore cessé de parler, que toute rassemblée ^'écria qu1l avait raison. Aussitôt les juges déclarèrent, cooinie une chose certaine, que.les pagodes n'étaient pas des dieux. Fucarandono voulut répliquer; mais il s*éleva des voix de tous côtés qui confirmèrent ce qui venait d'être déclaré, et le roi imposa silence au bonze, suivant les articles dont on était convenu.
Ainsi le bonze passa malgré lui à un autre question , et demanda au père François pourquoi il n'approuvait pas les lettres de change qu'ils donnaient en faveur des morts , puisque les riches y trouvaient leur compte» et qu'on leur rendait leur argent avec usure dans le ciel.
Le Père repartit que le droit qu'on avait au paradis était fondé, non sur ces fausses cédules , mais sur les bonnes œuvres qui se pratiquaient avec la foi qu'il prêchait i que celui qui la répandait dans les âmes était Jésus-Christ , véritable Fils de Dieu , crucifié pour le salut des pécheurs , et que ceux qui conservaient cette foi vive jusqu'à la mort^ obtenaient infailliblement la félicité éternelle ; qu'au reste , une loi si sainte n'était pas si intéressée , et qu'elle n'excluait du royaume céleste ni les pauvres , ni les femmes; que même la pauvreté soufferte patiemment était un moyen fort sûr pour acquérir la possession du ciel , et que le sexe le plus faible avait de ce côté-là de grands avantages sur l'autre , par la pudeur et par la piété qui lui étaient comme naturelles.
Tout le monde applaudit au discours du Saint, hors Fucarandono et ses compagnons , qui , n'ayant rien à répondre et n'étant pas gens à se dédire , gardèrent un morne silence. On arrêta que le sentiment de Xavier était le plus raisonnable, et on remit la dispute au lendemain.
Ces mauvais succès auraient désespéré tout-à-fait le bonze, si la présomption ne l'eût soutenu. Il revint le joursuivant; mais, comme s'il se fût défié de ses forces, tout présomptueux qu'il était , il amena avec lui six autres bonzes très doctes , et choisis de toutes les sectes , non pour être de simples témoins du combat , mais pour se maintenir l'un l'autre et pour disputer chacun à son tour.
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Us firent d'abord des questions forts subtiles sur les mystères de la foi. Le père Xavier en fut surpris : ei, comme ces questions , que Tautenr portugais ne rapporte point en particulier , étaient apparemment audessus de la connaissance des païens, ilcrutpi*esqueque le démon les leur avait suggérées ; du moins il C4)nfessa que , pour les résondi*e, il avait besoin d'un secours extraordinaire du Ciel , et il supplia les Portugais de le seconder par leurs prières durant la dispute. Soit qu'il fût assisté d'en haut , ou que les difficultés ne surpassassent pas son savoir autant qu'il le pensait , il répondit d'une manière qui satisfit toute l'assemblée.
Après qu'on eut jugé que ces premières questions étaient entièrement décidées , un des bonzes , fort passionné pour les richesses et qui ne concevait rien de meilleur au monde que l'or et l'argent , entreprit de prouver que Dieu était le grand ennemi des pauvres. Car , disait le bonze , puisqu'il leur refuse les biens qu*il accorde libéralement aux riches , et qu'en les faisant naître dans une basse fortune il les expose d toutes les misères et à tous les opprobres de la vie, n'est-ce pas une marque qu'il n'a ni estime, ni amour pour eux ?
Xavier réfuta la' preuve du bonze, et par les principes de la morale , qui regarde les richesses en ellesmêmes cpmme de faux bieifs , et par les principes de l'Evangile , qui , h l'égard du salut , les compte pour de véritables maux. Il raisonna là-dessus si juste et si clairement , que ses adversaires se rendirent , malgré eux , h la vérité, au rapport du Portugais qui en fut témoin. Ils avancèrent ensuite des propositions si extravagantes et si folles , que le Père n'eut pas de peine à y répondre , tant elles se détruisaient elles-mêmes. Ce qui fut plaisant , c'est que les sept bonzes , ne pouvant s'accorder sur qtielques points de doctrine , se mirent à disputer l'un contre l'autre avec beaucoup de chaleur et d'emportement , juisqu'h se dire des injures ; et ils en seraient venus aux mains, si le roi ne l'eût empêché, en les menaçant et prenant un ton de maître dont ils furent Intimidés.
La dispute de ce jour-lù finît de la sorte, et rien ne confirma davantage les esprits dans le parti du père
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Xavier, que de voir ses adversaires divisés entre eux.
Le roi étant sorti le lendemain , avec un très grand cortège, pour se promener par la ville selon sa coutume, et passant devant le logis des Portugais , envoya dire au saiui botnme qu'il le priait de venir chasser dans ses jardins, et de venir bien armé pour tuer d*un coup au moins deux milans , de ces sept qui , le jour précédent , lui avaient voulu arracher les yeux. Xavier, qui entendit bien ce que le prince voulait dire, vipt lui faire la révérence et lui rendre des actions de grâces. Le prince prit l'homme de Dieu par la main , et le conduisit à son palais parmi les acclamations du peuple.
Les sept bonzes , figurés sous les sept milans, étaient déjà dans la salle , n'ayant rien moins que l'air de vaincus , et d'autant plus fiers, qu'ils n'avaient pas sujet de rétre , selon le caractère des personnes vaines et orgueilleuses.
La première démarche qu'ils firent pour recommencer la dispute , fut de présenter un écrit oii ils en appelaient du jugement qu'avaient porté les arbitres , et oii ils exposaient de nouvelles difficultés sur les questions agitées les jours précédents.
Le roi répondit lui-même que ce qui était décidé n'avait pas besoin d'éclaircissement ^ et qu'il fallait s'en tenir aux conditions que les deux partis avaient acceptées. Il ajouta" que le père François était près de s'embarquer, etqu'iln'étailpasjusiede perdre le temps en des redites inutiles : du reste , que s'ils avaient de nouvelles questions 5 proposer, ils les fissent, à la bonne heure, et qu'on les écouterait ; mais que , s'ils n'avaient rien de nouveau à dire , ils se retirassent.
Une réponse si précise les obligea d'abandonner leur écrit et de se jeter sur d'autres matières. Fucarandono, affectant un air de piété et de modestie , demanda pourquoi les chrétiens donnaient des noms déshonnétes aux bienheureux du Paradis toutes les fois qu'ils les invoquaient dans les prières publiques , et il fit entendre que Sonde , dans la langue japonaise , était un mot extrêmement sale. Le Père déclara que ce mol latin n'avait ' rien que de pur et de religieux : néanmoins , afin que l'imagination des Japonais ne fût point salie par cette
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éqaivoque, il voulut que les fidèles dissent désormais, Béate Petre^ Béate Paule, au lieu de Sancte Petre, Sancte Paule.
Pour ce qui est du nom de Dieu , dont les bonzes loi' voulurent faire aussi une querelle , parce que Dajuz , en japonais, signifie mensonge, il se moqua de leur chicane , et traita l'objection de pure vétille : ce que les juges et tous les auditeurs approuvèrent.
Trois autres points sur lesquels les bonzes insistèrent davantage furent jugés plus solides et plus importants. Le premier fut proposé de la sorte : Ou Dieu prévoyait que Lucifer et ses complices devaient se révolter et être damnés éternellement ^ ou il ne le prévoyait pas. S'il ne le prévoyait pas , ses lumières ne s'étendent pas si loin que vous dites ; mais , s'il le prévoyait , c'est bienpis de n'avoir pas empêché leur révolte et leur damnation , qui ont été selon vous, la source de tant de maux : ainsi vous êtes contraint , disait le bonze , de recormaitre ou de l'ignorance, ou de la malice en votre Dieu.
Xavier fut si étonné de voir raisonner un bonze en théologien scholastique, que, se tournant vers Edouard de Gama , qui était à côté de lui : Voyez, dit-il tout bas en portugais pour n'être pas entendu des Japonais , ifoyez comme le démon subtilise l'esprit de ses ministres.
Cependant un autre bonze , venant à la charge , dit , selon le même principe^ que si Dieu avait connu qu'Adam pécherait et précipiterait avec lui tous les hommes dans un abime de malheurs , pourquoi il l'avait créé? du moins, quand ce premier père fut sur le point de manger le fruit défendu , pourquoi la main toute-puissante qui lui avait donné l'être ne l'anéantitelle pas au moment?
Un troisième bonze , prenant la parole , pressa Xavier par un autre endroit : Si notre mai est aussi ancien que le monde ^ disait -il subtilement , pourquoi Dieu a-t-il laissé passer tant de siècles sans y remédier ? Que n' est-il descendu du ciel pour se faire homme» et pour racheter le genre humain par sa mort dès que. l'homme a été coupable? En quoi les premiers hommes ont^ils péché ^ pour s être rendus indignes d'une telle grâce ? et quel a été le mérite de leurs descendants pour être traités d'une manière plus favorable ?