‹ Vie de St. François Xavier de la Compagnie de JésusChapitre 34 sur 79 · LIVRE SISIÈMB · texte numérisé non relu

LIVRE SISIÈMB

gnie de Jésus dans ces contrées des Indes, de prendre le gouvernement de ce collège de Sainte-Foi en qualité de recteur , persuadé que je suis de votre vertu, de votre humilité, de votre prudence et de tous les talents qtd vous rendent propre à la conduite des autres.

» Je veux que tous les Pères et tous les Frères portugais de la Compagnie de Jésus , répandus en ce nouveau monde, depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'à Malaca , aux Moluques et au Japon , vous soient soumis. Je prétends aussi que tous ceux qui viendront de Portugal , ou de quelque autre pays de l'Europe en ces maisons de la Compagnie pour être sous mon obéissance , vous reconnaissent pour leur supérieur , si ce n*est que notre père Ignace ne nommât quelqu'un recteur de ce collège de Goa , comme je l'en ai déjà prié par mes lettres, en lui exposant fort au long combien il semble nécessaire qu'il envoie ici quelque homme d'expérience , et à qui il se ile beaucoup pour gouverner ce collège, et tontes les missions de notre Compagnie qui en dépendent. * Si donc quelqu'un de la Compagnie envoyé par notre Père Ignace , ou par un autre général de la Compagnie de Jésus avec des patentes bien signées, arrive à Goa pour prendre la charge de cette maison et de celles qui y sont attachées, je vous ordonne, en vertu de la sainte obéissance , de lui remettre aussitôt le gouvernement entre les mains, et de lui obéir en toutes' choses. »

Xavier ayant ainsi déclaré Barzée supérieur en présence de tout le collège , se mi t à genoux devant lui pour le reconnaître , et pour donner publiquement un exemple de soumission. Ensuite il commanda à tous, en vertu de la sainte obéissance , de lui obéir , et il lui ordonna à lui-même de chasser delà Compagnie tous ceux qui entreprendraiem quelque chose sur son autorité ou qui refuseraient de suivre ses ordres. Il lui ordonna , diS'je, de les chasser, sans avoir égard à leur capacité, ^ leur éloquence , ni à .tous les autres avantages naturels, en ajoutant que, quelques excellentes qualités qu'ils eussent , ils manquaient des plus essentielles, qui sont l'humilité et l'obéissance.

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Barzée De dît pas une parole , lorsqu'oo loi intima qu'il n'irait point à la Chine , quelque passion qu'il eut d'y aller , et on peut dire qu'en cette rencontre il sacrifia généreusement à l'obéissance toute l'ardeur de sonzèle; mais quand on le nomma recteur et vice-provincial, confus deces dignités, il protesta hautement qu'il n'avait aucun talent pour gouverner : il pensa surtout mourir de honte, voyant le Saint à ses pieds; il se jeta à genoux de son côté, et il le conjura, les larmes aux yeux, d'avoir égard à sa faiblesse.

Le Saint , qui connaissait Barzée parfaitement, ne l'écottta pas , et le crut d'autant plus digne des deox charges, que lui-même ne s'en croyait point capable. CommeBarzéeétaitsouhaité partout, et que néanmoius sa présence était nécessaire à Goa, non seulement pour le bon ordre du collège ^ mais aussi pour le bien des missions , Xavier lui défendit , en vertu de la sainte obéissance , de sortir de l'île pendant Tespaoe de trois ans; et il en usa ainsi , aCnque Barzée, étant lié par-là, eut droit de refuser les villes qui voudraient l'avoir, et que , si son refus les fâchait , elles ne lui en sussent pas mauvais gré.

Après tous ces ordres si précis , Xavier donna an nouveau recteur des instructions par écrit qui loi servissent à gouverner ses inférieurs et à se cmiduire luimême , selon cequ'ils s'étaient tous proposé, de n'avoir pour but que la plus grande gloire de Dieu. Cesiostmctions sont fort amples , et je ne rapporterai ici qne les principales.

« Sur toutes choses , ayez continuellemeal votre » néant devant les yeux., et tâchez d'^ avoir l'esprit si » pénétré que le mépris de vous-même ne vous quitte » point.

!> Traitez toujours doucement et honorablement les p Pères de la Compagnie^ tant ceux qui demeurent » avec vous , que ceux qui vivent ailleurs , sans faire ») paraître jamais ni de rudesse , ni de hauteur, si ce » n'est qu'on abusât de votre modération et de votre y> humilité ; car alors , ayant en vue uniquement le bien » de vos inférieurs, et ne pensant point à venger le mé- » pris de votre autorité » vous ferez un peu sentir aux

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» coupables ce que voas pouvez. Maïs vqus ne les pup Direz qu'autant qu'il sera besoin , et pour leur amen- » dément , et pour Tédification de nos frères qui au- » raiept été témoins de la faute.

» Toutes les fautes queles Pères ou les Frères ferout » contre l'obéissance , doivent être punies de quelque » peine, et» en cela, le caractère de prêtre ne doit » donner nul privilège. Si quelqiies-uns de vos infé<- » rienrs agissent avec vous d'une manière hautaine , e^ » quCf pleins d'eux-mêmes, ils vous résistent opinift- » trément , élevez-vous à votre tour contre eux , parlez- 9 leur en mattre , et que votre conduite à leur égard ait » plus de sévérité quede douceur. Imposez-leur donc » des pàiitences publiques : surtout prenez garde qu'ils • ne remarquent en vous de la faiblesse, et qu'ils ne » pensent qu'on les craint ; car rien ne gâte davantage » et ne porte plus à la révolte des esprits opiniâtres et » indociles , que de reconnaître peu de vigueur dans » celui qui les gouverne ; et il n'est pas croyable à quel » point montent leur orgueil et leur insolence , quand » ils s'aperçoivent qu'un supérieur les ménage , ot » qu'il n'ose les punir après qu'ils lui ont manqué de » respect.

» L'impunité confirme ces gens-là dans leur au- » dace , ou plut6t elle fait qu'ils deviennent de jour en » jour [^us audacieux, ce qui trouble la paix des mai- » sons. Exécutez donc mes ordres saus craindre les » discours cm les jugements des hommes, et que nulle » considération , nul égard ne vous empêche de faire » votre devoir.

• Parmi vos inférieurs vous en trouverez qui ne sont » ni obstinés, ni désobéissants, mais qui sont faibles , » qui oublient ce qu'on leur commande ; qui ne mépri- » 'sent pas les ordres du supérieur, mais qui les né- » giigent quelquefois par lâcheté et par imprudence. » Reprenez ceux-là d'une manière plus douce, et tem- » pérez votre réprimande par la sérénité de votre » visage : que s'il faut les punir, ne leur imposez » qu'une légère pénitence.

> Ne recevez jamais en la Compagnie des gens qui » aient peu de jugement et d'habileté, dont la santé

» soit faible , et qui ne soient propres à rien , on qu'on » puisse soupçonner de penser à la religion plus par » intérêt que par un désir sincère de plaire à Dieu.

» Je désire que vous fassiez faire vous-même les » exercices spirituel» d'un mois à ceux qui seront re- » çus, et que vous n'employiez pour cela le rainislëre » de personne. Tout ce temps-là, vous les observerez » avec toute l'attention possible , jusqu'à ce que vous j» les connaissiez à fond.

» Quand ils auront achevé leurs exercices, vous les » occuperez au service des malades, dans les hôpitaux » publics, et aux plus vib offices de la maison. Vous » leur ferez rendre compte de l'effort qu'ils auront fait » pour s'acquitter bien de leurs méditations ordinaires » selon la forme prescrite. Si vous reconnaissez certai- » nement qu'ils sont lâches et tièdes en leurs oraisons, » vous pourrez les renvoyer , et en décharger la Cooi- » pagnie de bonne heure; ou, s'il y a lieu d'espérer » qu'ils se corrigent , vous les retirerez pour quelques » jours de ces exercices intérieurs , en les privant , par » pénitence , d'un bonheur dont leur négligence les a » rendus indignes , tel qu'est celui de s'entretenir avec » Dieu , afin qu'ayant honte d'être exclus de ce corn- » mercecéleste,ilsdé8irentplusardemmentd'y rentrer.

» Je vous recommande extrêmement' de respecter n monseigneur l'évêque et de lui obéir ; prenez garde » de faire jamais rien qui lui cause du déplaisir* Ta- » chez , au contraire , de le servir en toutes dioses , » autant que vous pourrez, et reconnaissez , partons » les oflSces possibles , les obligations infinies que nous » avons à un père si charitable et si bienfaisant.

» Ordonnez aux Pères qui sont hors de Goa de lui » écrire de temps en temps , mais en peu de mots , pour

• lui r^dre compte du fruit de leurs travaux ; qu'ils

• ajoutent dans leurs lettres tout ce qui se peut dire de » véritable à la louange de ses vicaires , et tout ce que n les autres religieux font de bien ; que , si on n'a rien » de bon à en dire, qu'on n'en dise mot, et qu'on ne » s'imagine pas que notre devoir nous oblige de faire » des plaintes à l'évêque de la mauvaise conduite de » ses vicaires ou des autres ouvriers évangéiicpies ; il

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» se trouvera assez de gens qui en prendront la peine. n Donnez-vous bien de garde de vous embarrasser ' » dans les affoires séculières , ni d*y embarrasser vos » inférieurs , sous quelque prétexte que ce soit. Quand » les gens du monde voudront vous engager dans ces » emplois de la vie civile, répondez-leur que le temps » qui vous reste de la prédication el de l'administration » des sacrements ne vous suffit presque pas pour Torai- » son et pour Têtu de , qui vous sont pourtant néces- » saires avant que vous montiez en chaire et que vous » paraissiez dans le tribunal de la pénitence; que vous » ne pouvez préférer le soin des choses profanes à celui » du salut des âmes , sans renverser Tordre de la cha- >) rite. Vous vous dégagerez par là de toutes ces sortes » d'embarras , sans quoi vous feriez un tort notable à » la Compagnie ; car vous devez savoir que le monde » entre souvent par cette porte dans les maisons reli- » gieuses , au préjudice et des religieux et de la reli- » gion.

» Dans les visites qu'on vous rend , tâchez de dé> » couvrir ce que prétendent les personnes qui vous » viennent voit ; car il y en a qui n'ont rien moins en » vue que leur avancement spirituel : c'est le seul in- » térôt temporel qui les amène; et il s'en trouve même » quelques-uns qui ne viennent se confesser qu'afin » d'avoir occasion de vous dire les besoins de leur » famille. Le meilleur avis que je puisse vous donner ,

* c'est de vous garder d'eux , et de leur déclarer d'à- » bord , pour vous en défaire , que vous ne pouvez ni » ieurfournirdel'argent , nileurprocurernullefaveur » du côté des hommes. Surtout ayez peu de discours

* avec ces sortes de gens ; car ce sont d'ordinaire de ^ grands parleurs, et si vous vous amusez à les écou- » ter, ils vous feront perdre beaucoup de temps.-

» Ne vous souciez point ; au reste , de ce qu'ils pen- » seront ou diront de vous ; laissez-les murmurer , et » endurcissez-vous si bien là-dessus , qu'ils ne décou- » vrent en vous aucune sensibilité naturelle ; car cela » ferait voir que vous n'êtes pas assez dégagé du » (uonde , comme si vous délibériez quel parti vous » devez prendre , de plaire au monde ou à Jésus-

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y» Christ. Souvenez- vous que vous ne sauriez recber- » Cher rapprobation des hommes sans irahir votre y> ministère , ni sans être un déserteur de la milice » sacrée , en vous éloignant de la perfection évangéliy> que , où vous êtes obligé de tendre avec une ardeur 0 que rien ne ralentisse jamais, p

Xavier donna ensuite à Barzée divers ordres parliculiers qui regardaient les personnes et les maisons de la Compagnie.

Il choisit après pour ses compagnons BaUhasar Gago, Edouard Silva et Pierre Alcaceva , avec François Gonzalez et AlvareFerreira de Monte Mayor , sans compter un jeune séculier chinois nommé Antoine , qui avait été élevé dans le Séminaire de Sainte-Foi : les uns étaient destinés à la Chine, et les autres au Japon.

Le père Ignace avait écrit au père François qu'il était très important d'envoyer, des Indes en Europe, un homme de la Compagnie bien Instruit des affaires de rOrient , et qui pût rendre un compte exact de tout au roi de Portugal et au souverain Pontife, pour tirer de l'un des secours temporels , et de l'autre des grâces spirituelles, qui étaient nécessaires à l'augmentation de la chrétienté dans le Nouveau-Monde.

Le père François ne reçut ces lettres qu'après son voyage du Japon : il avait eu la même pensée; mais quand il vit quele sentiment d'Ignace était si conforme au sien , il députa en Portugal et en Italie Aadré Fernandez, homme de grand sens et d'une grande vertn, qui n'était pas encore prêtre. Outre qu'il l'instruisit à fond de l'état des Indes , il écrivit sur ce sujet des lettres assez amples au roi de Portugal , au père Rodriguez et au père Ignace. Comme il était pi^ de partir pour son voyage de la Chine , il informait de son départ don Jean III en ces termes :

«( Je partirai de Goa dans cinq jours , pour faire P voile vers Malaca , d'où je prendrai le chemin de la » Chine, avec Jacques Pereyra , qui ^t nommé am- » hassadeur. Nous portons de riches présents , quePe- » reyra a achetés partie de votre argent et partie do » sien ; mais nous en portons un très précieux , tel /f qu'aucun roi, que je sache, n'^ j^msiis fait à un

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» autre roi , c'est l'Evangile de Jésus-Christ ; et si y» l'empereur de la Cbint en connaît une fois le prix , A je suis assuré qu'il préférera ce trésor à tous les » siens , quelque f;;:rands qu'ils soient.

A J'espère que Dieu regardera enfin avec des yeux » de miséricorde un si vaste empire , et quil fera con- » naître à tant de peuples qui portent son image gravée » sur le front, leur Créaieur et le Sauveur de tous les » liommes , Jésus-Christ.

» Nous sommes trois de la Compagnie qui allons à » la Chine avec Pereyra , et notre dessein est de tirer » des fers les Portugais qui sont là captifs, de ménager » Tamitié des Chinois en faveur de la couronne de Por- » Uigal , et surtout de faire la guerre aux démons et à » tous leurs partisans. Nous déclarerons pour cela h » l'empereur , et ensuite à tous ses sujets , de la part » du Roi du ciel , le tort qu'ils ont de rendre au dé- >) mon le culte qui n'est dû qu'au vrai Dieu , Créateur «> des hommes, et à Jésus-Christ, leur juge et leur )) maître.

» L'entreprisepeut sembler hardie, de s'aller jeter » parmi des peuples barbares, et d'oser paraître devant » un puissant monarque pour lui annoncer la vérité » et pour le reprendre de ses vices. Mais ce qui nogs » donne du courage , c'est que Dieu lui-même nous a » inspirés cette pensée, quil nous remplit de confiance » en sa miséricorde, et que nous ne doutons pas de » son pouvoir, qui passe infiniment la puissance du ï> roi de la Chine.

» Ainsi, toute l'affaire étant entre les mains de Dieu, » quel sujet de crainte ou de défiance pouvons-nous » avoir 7 Car enfin , nous ne devonjs craindre que de y> l'offenser et que d'encourir les peines qui sont des- » tinées aux méchants. Mais mon espérance croît in- » comparablement davantage, quand je considère que p Dieu a choisi des hommes lâches et des pécheurs » comme nous , pour un emploi aussi relevé qu'est ce- » lui de porter la lumière de l'Evangile presque en un » autre monde , h une nation barbare et aveuglée par p l'idolâtrie et par le vice. »

Tandis qu'on équipait le navire qui devait porter les

missionnaires de la Chine eidu Japon , Xavier assemblait la nuit les Pères du collège de Saint-Paul, ne pouvant le faire le jour, parce qu'ils étaient occupés depuis le matin jusqu'au soir ; il les entretenait des vertus que demande la profession apostolique , et i) parlait avec tant d*ardeur et tant d'onction « que ce n'étaient que soupirs et que larmes dans rassemblée, au rapport de quelques-uns qui étaient présents et qui l'ont laissé par écrit. ,

Mais les instructions qu'il leur fit en leur disant le dernier adieu sont bien remarquables; et je ne puis, ce me semble, les mieux rapporter, qu'en faisant parler l'écrivain qui les a recueillis de la bouche du Saint même. *

Le père maître François ^ dit- il , embrassant ses frères avant que de s'embarquer. pour la Chine, et pleurant sur eux , leur recommandait à chacun d'être constants dans leur vocation , d'avoir une humilité profonde qui eût pour principe une véritable connaissance de soi-même , et paai'tieulierement d'obéir avec promptitude. Il s'étendit sur ce dernier point , et recommanda l'obéissance comme une vertu très agréable h Dieu , fort louée par le Saint- Esprit et absolument nécessaire aux enfants de la Compagnie.

L'apôtre partit de Goa le Jeudi-Saint , qui était cette année, 1552 , le l/i avril. La mer fut assez tranquille jusqu'aux îles de Nicubar , qui sont un peu au-dessus de Sumatra , vers le nord. Les flots commencèrent là à grossir , et , en peu de temps , la tourmente devînt si furieuse, qu'à peine restait-il aucune espérance d'échap per. Ce qui augmenta la crainte , c'est que deux fustes qui venaient de compagnie, ne pouvant soutenir la furie des ondes , furent submergées l'une après l'autre.

Le navire qui portait Xavier et ses compagnons était un vaisseau royal fort grand et extrêmement chargé , de sorte que sa masse et sa charge l'empêchaient de bien obéir à la voile et au gouvernail. On jugea qu'il était nécessaire de le soulager, et on tirait déjà les marchandises pour les jeter à la mer , lorsque le père François pria le capitaine de ne précipiter rien. Mais comaie les jfnatelots dirent que la tempête venant à redoubler sur

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le soir selon la coutume, on ne pourrait pas décharger commodément le vaisseau dans Tobscurité de la nuit, il leur répartit qu'ils n'eussent là-dessusaucune inquiétude , que la mer se calmerait , et qu'on verrait la terre avant le coucher du soleil. Le capitaine, qui savait combien les prédictions du Père«é(aient sûres , n'eut pas de peine à le croire, et l'événement fit voir la vérité de la prophétie : le calme revint, et la terre parut tors> que le soleil se couchait.

Mais tandis que tout le monde se réjouissait d'approcher du port , on s'aperçut que le saint homme avait le visage triste et soupirait même de douleur. Quelquesuns lui en demandèrent la cause, et il leur dit qu'ils priassent Dieu pour la ville de Malaca, affligée d'une maladie populaire. Xavier disait vrai , ei la maladie était si universelle et si contagieuse qu'elle semblait un commencement de peste. On ne voyait partout que fièvres malignes qui faisaient mourir les plus robustes en fort peu de temps et qui se gagnaient d'abord.

C'est l'état où le navire trouva Malaca. Jamais la vue de rbomme de Dieu ne fut plus agréable aux habitants: chacun se promit de lui des soulagements pour le corps, des consolations pour l'âme, et ils ne se trompèrent pas dans leur espérance.

Dès qu'il eut rais pied à terre , il alla chercher les malades , et il trouva auprès d'eux de quoi exercer sa charité en toute manière. Il n'y en avait pas un qui ne voulût se confesser au père François et mourir entre ses bras, suivant l'opinion commune que quiconque avait ce bonheur se sauvait infailliblement.

Il allait avec ses compagnons , de rue en rue , ramasser les pauvres qui languissaient sur le pavé sans aucun secours ; il les portait aux hôpitaux et au collège de la Compagnie, qu'il changea en hôpital. Quand tout fut plein dans les hôpitaux et dans le collège, il fit construire des cabanes le long de la mer, du débris des vieux vaisseaux , pour servir de logement au reste de ces malheureux; il leur procura ensuite des aliments et des remèdes, qu'il demandait lui-même, pour l'amour de Dieu , aux personnes de piété , et il leur rendit jour et nuit toute sorte de services.

Ce qui parut merveilleux , c'est qu'encore qu'on ne pût servir les malades , assister les moribonds, enterrer les morts , sans être frappé du même mat ni sans en mourir , Xavier et ses compafçnons conservèrent toujours leur santé parmi de si périlleux emplois. Mais ce fut un vrai miracle, que la résurrection d'un jeune homme , à qui Dieu rendit la vie , en ce temps-là , par le ministère de son serviteur.

Ce jeune homme, nommé François Ciavus, et fils unique d'une femme dévote qui était depuis longtemps sous la conduite du Père, s'étant mis dans la bouche, sans y penser, le fer d'une flèche empoisonnée, telle qu'en ont les orientaux de ce pays là , mourut tout à coup, tant le poison était subtil et mortel. On Tensevelissaitdéjà , lorsque Xavier survint par hasard ; il fut si touché des cris et des larmes de la mère , qiie ^ prenant le mort par la main, il le fît revivre avec ces paroles : François, au nom de Jésus- Christ , hvez-vous. Le ressuscité crut dès ce moment n'être plus à lui , et devoir consacrer à Dieu une vie miraculeusement recouvrée : il le fit en effet, et , par reconnaissance pour Xavier, il prit l'habit de la Compagnie.

Dès que la mortalité eut presque tout-à-fait cessé , le Saint se mil h traiter de l'ambassade et du voyage de la Chine, avec don Alvare d'Alayde, gouverneur de Malaca , que le vicei*oi chargeait de l'exécution d'une afl'aire si importante. Don Âlvare avait fort approuvé cette entreprise lorsque Xavier lui en fit l'ouverture au retour du Japon , et même il promit alors de la favoriser de tout son pouvoir : mais l'envie et l'intérêt sont deux passions qui étouflent les sentiments les plus raisonnables , et qui font oublier les engagements les plus solennels.

Le gouverneur était mal content de Pereyra , qui n'avait pas voulu lui prêter, l'année précédente , dh mille écus ; et il ne pouvait souffrir qu'un marchand fut nommé ambassadeur vers le plus grand monarque du monde : aussi disait-il , en se moquant, que ce Pe> reyra, dont les provisions du vice roi faisaient mention, était un seigneur de la cour de Portugal , et non pas ce Jacques Pereyra qui avait été domestique de don Gon-

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