LIVRE SIXIÈME
salve Cotigno* Mais ce qui le fâchait le plus, c'est qu'outre l'honneur qu'aurait le marchand de son ambassade, il lui en reviendrait un très grand profit par le débit de ses marchandises, qu'il vendrait fort cher à la Chine. Le gouverneur ajoutait qu'on eût dû reconnaître en sa personne les services du comte son père, et que les cent mille écus que gagnerait au moins Pereyra convenaient bien mieux au fils d'Ataydé qu'au valet de Cotigno. Sur cela , la pensée lui vint de rompre le voyage de la Chine. Il ne se déclara pas néanmoins d'abord ; et pour mieux couvrir son dessein , ou pour ne pas paraître trop ingrat, il donna de belles paroles au père Xavier , à qui îl était extrêmement obligé ; car le Saint lui avait procuré la charge de capitaine-major de la mer, et lui en avait apporté lui-même les provisions, sur ce que don Alvare, lorsqu'on lui parla la première fois de l'ambassade de la Chine, témoigna y prendre beaucoup d'intérêt, et s'engagea à la faire réussir , au cas que les ports et les navigations des Portugais fussent une fois dans sa dépendance.
Pour l'engager davantage , le Père lui obtint du viceroi , et lui apporta aussi certaines prééminences extraordinaires, qui n'étaient point comprises dans les provisions de la charge ; mais , afin de le gagner tout à-fait, comme il le trouva fort malade en arrivant, il s'attacha entièrement à le servir, et se fit tout à la fois son infirmier et son chapelain , le veillant la nuit et lui disant tous les jours la messe ; mais tout cela ne put rien sur un cœur que la jalousie et l'uvarice dominaient.
Quelque soin que prît don Alvai*e de cacher ses mauvaises intentions , Xavier les connut bientôt, et, au Oiême temps, écrivit à Pereyra, quiétaitencore à Sunda, de venir sans nul équipage, et de n'affecter rien de
splendide, pour ne pas aigrir un esprit jaloux et intéressé.
Mais toute la modestie de l'ambassadeur n'empêcha pas le gouverneur d'éclater. Aii bruit de son arrivée , d envoya sur le port des officiers de justice et des gens de guerre , avec ordre de se saisir du navire la Sainte- ^i*oix, d'en détacher le gouvernail et de le lui apporter.
Ce fut le premier acte de juridiction que don Alvare
exerça comme capitaine delà mer, usant ainsi, contre Xavier même , du pouvoir que lui avait procuré Xavier, et poussant l'ingratitude jusqu'où elle peut aller.
Cependant , pour donner à sa passion le prétexte du bien public, selon la coutume de ceux qui ont l'auto* rite entre les mains , il dit hautement que les intérêts de la couronne l'obligeaient d'agir de la sorte; qu'il savait que les Javes faisaient des préparatifs de guerre pour venir fondre tout de nouveau sur Malaca ; qu'il ne pouvait avoir trop dé navires contre de si puissants ennemis, et que la Sainte-Croix lui était absolument nécessaire.
Celte fable , que le gouverneur composa lui-même , fut bientôt détruite par l'arrivée de quelques autres vaisseaux portugais qui venaient du pays des Javes, et qui assurèrent que ces barbares , divisés entre eux par des guerres domestiques, n'avaient garde de rien entreprendre au dehors.
Don Alvare ne sachant plus comment sauver les apparences , leva le masque et ne garda plus aucune mesure. Xavier, voyant que l'amour du gain était ce qui le gouvernait davantage, lui fit offrir par Pereyra trente mille écus en pur don ; mais l'envie de tout avoir fut cause que don Âlvare refusa ce qu'on lui offrait.
Le trésorier et d'autres ministres de la couronne do Portugal étant venusiui représenter queles ordonnances royales défendaient qu'on traversât la navigation des marchands qui payaient le droit du port, il les menaça la canne à la main , et les chassa de sa chambre en colère, disant qu'il était trop vieux pour recevoir des conseils ; que , tandis qu'il serait gouverneur de Malaca et capitaine de la mer , Jacques Pereyra ne passerait point à la Chine, ni comme ambassadeur, ni comme. marchand , et que , si le père Xavier avait tant de zèle pour la conversion des païens , il pouvait aller au Brésil et au royaume de Monomotapa.
François Alvarez, qui était auditeur royal et qui avait beaucoup de crédit dans la ville, n'ayant pu, ni par prières , ni par raisons , obliger don Alvare à rendre le gouvernail de la Sainte-Croix , voulut le faire enlever par force ; mais Xavier s'y opposa , jugeant bien que
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les soldats qui gardaient le gouvernail le défendraient au prix de leur vie , et que cette affaire aurait des suites fâcheuses.
La voie que prit le saint homme fut d'envoyer au gouverneur le grand- vicaire, Jean Suarez , accompagné des personnes les plus considérables de la ville , pour lui faire voir des lettres du roi don Jean III , qui portaient expressément que c'était son intention que le père Xavier étendit la foi le plus avant qu*il pourrait dans tous les royaumes de l'Orient, et que les gouverneurs des Indes le favorisassent etf toutes choses. Suarez lut encore au gouverneur la lettre du vice-roi don Alphonse de Norogna , où Ton déclarait criminel d'état quiconque mettrait obstacle à cette entreprise particulière.
Cequi devait ramenerdon Âlvareà la raison, ou Tinlimider du moins, ne servit qu'à le rendre plus déraisonnable et plus audacieux. Il se leva de son siège tout hors de lui-même , et , battant du pied , il renvoya brusquement le grand- vicaire avec ces paroles : Les intérétê du roi veulent cela, et moi je ne le veux point : je ierai le maitre.
Les emportements du gouverneur ne se bornèrent pas aux personnes qui lui firent des remontrances de la part du Saint; ils s'étendirent au Saint même, qu'il regardait comme l'auteur et comme le chef de l'entreprise. On ne saurait croire les paroles dures qu'il lui dit, ni la manière outrageuse dont il le traita en plusieurs rencontres ; de sorte qu'on disait publiquement dans Malaca , que cette persécution tenait lieu de martyre au père François.
Le serviteur de Dieu ne ressentait pas ce qui touchait sa personne ; il bénissait tous les jours le Ciel d'avoir occasion de souffrir ; mais il s'attendrisssiit extrêmement sur les intérêts de la religion , et on le voyait quelquefois fondre en larmes-
Il ne laissa pas d'agir sans relâche auprès du gouverneur pendant près d'un mois , le priant tantôt par les plaies d*un Dieu crucifié , le pressant tantôt par la vue d'une éternité malheureuse, et tâchant de lui faire entendre quel crime c'était que d'arrêter le cours de la
prédicaiion ; mais les raisons divines ne louchaient pas plus don Alvare que les considérations humaines.
Un si étrange endurcissement affligea au dernier point le pèr6 Xavier. Comme il vit que toutes les voies de douceur étaient inutiles, et que le temps propre pour la navigation se passait, après avoir bien consulté Dieu là-dessus, il jugea enfin qu'il fallait éprouver les derniers remèdes. Depuis dii ans qu'il était aux Indes, personne, hors r^évéque de Goa , ne savait qu'il fût nonce apostolique. Il avait gardé sur cela un profond silence, et n'avait fait aucun exercice de sa dignité ; mais il crut être obligé de se déclarer dans une occasion si importante , et de frapper des anathèmes de l'Eglise , s'il en était besoin, celui qui faisait ouvertement la guerreà l'Eglise.
Il ne voulut pas néanmoins lancer la foudre luimême. S'étant adressé pour cela au grand-vicaire, il commença par lui montrer un des brefs de Paul III, qui l'établissaient son nonce dans tous les royaumes de l'Orient. Il supplia ensuite Suarez de les faire voir à don Alvare, et de lui expliquer les censures qu'encouraient ceux qui s'opposaient aux légats du pape en matière de religion, et de l'exhorter, parce qu'il y avait de plus saint , à permettre l'ambassade de la Chine ; en cas de refus , de le menacer des peines ecclésiastiques de la part du vicaire de Jésus-Christ , et de le conjurer en même temps, par la mort du Sauveur des hommes, d'avoir prtié de lui-même.
Xavier espérait toujours que le gouverneur ouvrirait les yeux, et, dans l'écrit qu'il donna au grand-vicaire pour l'engager à une commission si délicate , il disait en propres termes : Jt ne i^un croire que don Alvare $oit assez endurci pour ne pas se relâcher , dès qu'on lui aura fait connaître les intentions et les ordres du Saint- Siège, Il priait le grand- vicaire, dans cet écrit, de lui renvoyer l'écrit même avec la réponse de don Alvare, afin que l'im et l'autre fussent un témoignage authentique, à révêque de Goa, qu'il n'avait rien omis pour l'affaire de la Chine , et que si elle ne se faisait point, ce n'était pas tout-à-fait sa faute.
Suarez fit à l'égard du gouverneur toutes les démar-