LIVRE SIXIËMB
relie, ei devinl si bonne que tons proleslèrenl qu^elle était meilleure que celle de Bangar, dont les gens de mer faisaient leur provision ordinaire , et qui passait pour la plus excellente eau des Indes.
Ce miracle frappa tellement des Arabes sarrasins qui transportaient leurs familles entières à la Chine, que, se jetant aux pieds du saint homme, ils confessèrent le Dieu des chrétiens et demandèrent le baptême. Les fidèles, de leur côté, admiraient le père François, et le remerciaient tous ensemble de leur avoir sauvé la vie ^ mais le Père leur disait que c'était à Dieu , et non pas à un pécheur comme lui, qu'il fallait rendre des actions de grâces.
La plupart des matelots et des passagers gardèrent par dévotion de cette eau miraculeuse, d*abord comme une marque du miracle , ensuite comme un remède céleste. Car cette eau , portée aux Indes » guérit un grand nombre de malades : c'était assez d'en mettre deux on trois gouttes dans un breuvage pour recouvrer la santé.
Durant la navigation, un enfant de cinq ans, étant sur le bord du navire , tomba dans la mer , lorsque le vaisseau , qui avait le vent en poupe, pencha un peu. Le père de Tenfant fut inconsolable, et sa douleur ne lui permit pas de paraître durant trois joui*s. Il était mahométan, et le miracle de l'eau ne l'avait pas converti. Il parut enfin , mais pleurant toujours et ne cessant point de regretter son fils unique. Xavier, qui ne savait pas ce malheur , demanda au mahométan qu'elle était la cause de ses larmes ; Tayant appris , il se recueillit un peu , et lui dit : Si Dieu vous rend votre fils , me promettez-vous de croire en Jésus- Christ et de vous faire chrétien de bonne foi:* L'infidèle le lui promit, et trois jours après , avant le lever du soleil , on vit l'enfant sur le tillac. L'enfant ne savait pas ce qu'il était devenu durant ces six jours , et il se souvenait seulement d'être tombé dans la mer , sans pouvoir dire comment il était revenu au vaisseau. Son père pensa mourir de joie eu le revoyant ; et Xavier n'eut pas besoin de faire souvenir l'infidèle de ce qu'il avait promis. Il vint de lui-même se présenter, accompagné de sa femme, de son fils et de son valet : tous quatre furent baptisés , et l'enfant fut nommé François.
332 VIB DE 8A1MT FRANÇOIS XAViEil.
Les gens du navire qui avaient été témoins de ces deux miracles , en parlèrent aux habitants d'une île nommée Cincheo, où l'on passa , et qui était un lieu de trafic plein de marchands étrangers. L'envie de voir un homme si admirable fit venir un jour au navire environ soixante personnes, les uns Ethiopiens, les autres Indiens , tous idolâtres ou mahométans. Xavier leur prêcha d'abord l'Evangile , et les instruisit des saintes pratiques du christianisme. Il n'eut pas plutôt achevé de parler, qu'ils crurent en Jésus Christ et reçurent le baptême.
En les baptisant , il parut d'une taille bien au-dessus de la sienne, de sorte que ceux qui étaient sur le rivage proche le vaisseau , croyaient qu'il était monté sur un banc ; mais le voyant aller et venir toujours sous la même forme , ils s'imaginèrent qu'il poyvait y avoir en cela quelque chose de miraculeux , et voulurent s'en éclaircir. Etienne Ventura monta dans le navire tout exprès, et, s'approchant du père Xavier, vit qu'il touchait des pieds le tillac , et que néanmoins il passait de toute la tête les plus grandes personnes sur qui il versait les eaux sacrées du baptême. Ventura remarqua aussi qu'après que le Saint eut baptisé cette troupe, il revint à sa taille naturelle.
De Cincheo, le navire continua sa route versSancian, qui n'est éloignée que de six lieues de la terre ferme vis-à-vis de Canton, ville de la' Chine. On était bien au-delà de Canton , que les matelots croyaient être encore en-deçà. Xavier tâcha de les détromper ; mais ils persistèrent dans leur pensée , et on aurait été beau coup plus loin qu'il ne fallait, si le capitaine, sur la parole du Saint , n'eût fait abaisser les voiles et jeter l'ancre jusqu'au retour de la chaloupe qu'il avait envoyée prendre langue à la côte la plus voisine.
Elle fut trois jours entiers sans revenir , et tous les gens du navire se mirent en tête qu'elle avait été surprise par le typhon , ce vent redoutable dont nous avons déjà parlé plusieurs fois; mais Xavier les assura qu'elle reviendrait bientôt avec des rafraîchissements que leur envoyaient les Portugais de Sancian , et qu'elle serait même suivie de quelqites navires qui viendraient au-
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devant d'eax pour leur montrer le chemin du port. La chose arriva comme le Père avait dit, et la Sainte Crojx, escortée des navires Portugais de Sancian , y prit terre vingt* irois jours après son départ de Malaca.
Ce sont trois tles si proches Tune de l'autre qu*à les regarder d'un peu loin, elles semblent n'en faire qu'une; et c'est pour cela que les Chinois les appellent en leur langue Sanceu, mot composé de sam, qui signifie trois, et de ceu, qui veut dire île. La principale de ces îles , que les Portugais ont appelée Sancian , a un très bon port, tout couronné de montagnes et en forme d'un demi-cercle à la pointe qui regarde Macao. Elle a.peu d'habitants naturels, presque rien des commodités de la vie, et est d'elle-même si stérile, si inculte et si sauvage qu'elle semble plus un lieu de bannissement que de commerce. Les Chinois avaient permis aux Portugais d'y trafiquer , pour acheter d'eux des marchandises et pour leur en vendre , sans contrevenir à la loi du royaume qui défendait aux étrangers de mettre le pied dans la terre ferme. Aussi les marchands portugais ne pouvaient s'en approcher de plus près sans hasarder leur vie ou leur liberté ; il ne leur était pas même permis de bâtir dans l'Ue des maisons solides; ils pouvaient seulement dresser des cabanes avec des nattes et des branches d'arbres, pour n'être pas toujours renfermés dans leurs vaisseaux.
Parmi ces marchands, il y en avait un extrêmement riche et très charitable, mais de belle humeur et de bonne compagnie, aimant les plaisirs que la bienséance permet et ne se refusant rien de ce qui peut rendre la vie douce ; du reste fort affectionné au père Xavier : il se nommait Pierre Veglio. C'est ce Veglio qui était avec le Saint au Japon , et qui en revint avec lui.
Comme Xavier avait fort à cœur le salut de ce marchand, il l'exhortait de temps en temps à mortifier ses inclinations naturelles , et même à châtier quelquefois son corps pour expier ses péchés. Veglio n'entendait pas ce langage ; et soit qu'il fût trop délicat , ou qu'il ne se crût pas assez criminel, il ne pouvait se résoudre à prendre la discipline ; mais au lieu des macérations et des pénitences , il faisait de grandes aumônes , et le
père François avait de lui tous les secours imaginables pour le soulagcmeot des personnes nécessiteuses.
Un jour le Père , ayant besoin d'une certaine somme d'argent pour marier une jeune orpheline pauvre et bien faite » qui élaiten danger de se perdre, eut recours à Veglio, selon sa coutume. Il le trouva engagé au jeu chez un autre marchand; mais, comme l'afTaire près* sait, il ne laissa pas de lui demander celte aumône.
Veglio, qui aimait à rire: Père François, dit-il, contrefaisant le fâché , quand on perd on n'est guère en état de donner ; et , four un homme sage , vous faites un étrange contre-temps. Il est toujours temps de faire du bien , répondit Xavier, et le meilleur temps pour donner V aumône est quand on a l'argent à la main comme vous l'avez.
Le marchand, continuant sur le ton qu'il avait commeaoé , et faisant semblant de souffrir impatiemment la présence du père Xavier, ajouta comme pour s'en défaire : Tenez , voilà la clef de mon coffre ; prenez tout , si vous voulez , et laissez-moi en repos. Il y avait dans le coffre du marchand trente mille taez, qui faisaient quarante-cinq mille écus d'or. Le Père prit trois cents écus , ce qui suffisait pour le mariage de l'orpheline.
Quelque temps après, Veglio comptant son argent , et trouvant ta somme tout entière, crut que le Père n'y avait point touché, et il ne manqua pas de lui en faire des reproches. Xavier l'assura qu'il avait pris trois cents écus. Je vous jure , repartit Vep[lio , que je n'en ai pas trouvé un de manque. Mais Dieu vous le pardonne , poursuivit-il , mon dessein était de partager toute la somme avec vous , et je m'attendais que des quarantecinq mille écus vous en prendriez du moins la moitié,
Xavier, voyant que Veglio parlait très sincèreineul et par un pur principe de charité , dit, comme transporté hors de lui-même par l'esprit de Dieu : Pierre, ce dessein que vous avez eu est une bonne oeuvre devant les yeux de celui qui pèse les intentions et les mouvements du cogur; il vous en tiendra compte lui-même , et ce que voiis n'avez pas donné vous sera un jour rendu au een* tuple. Cependant , je vous réponds de sa part que les biens temporels ne vous manqueront jamais , et que, si