LIVRE SIXlfeME
ensemble don AIvared'Âiayde, gouverneur de Malaca, ei don Bernard de Sousa , fraîchenient revenu des Moluques ; et il en raconta les détails aux Portugais , qui, l'ayant appris dans la suite par des gens de Malaca même virent bien que tout se rapportait à ce que le Père leur en avait dit.
Ces'connaissances miraculeuses furent accompagnées d'actions aussi surprenantes; et, sans parler d'un enfant mort que Xavier ressuscita, mais dont la résurrection n'est point circonstanciée dans les actes de la canonisa lion du Saint , il purgea le pays des tigres qui le désolaient. Ces bêles féroces sortaient en troupes des bois, et dévoraient non seulement les enfants, mais les homr mes qui s'écartaient trop des retranchements que Ton avait faits pour s'en défendre. Une nuit le serviteur de Dieu alla au devant des tigres , et, les voyant proches^ il leur jeta de l'eau bénite, leur commanda de se retirer et de ne reparaître jamais. Le commandement eut son effet : toute la troupe prit la fuite , et depuis on ne vit plus de tigres dans l'île.
La joie qu'avaient eue les Portugais de l'arrivée du père Xavier se changea en tristesse, dès qu'ils surent qu'il n'était venu à Sancian que pour passer à la Chine. Us tâchèrent tous de lui faire changer de dessein , en lui remettant devant les yeux les lois rigoureuses de l'empire ; que les ports étaient gardés par des officiers vigilants et fidèles, qu'on ne. pouvait ni surprendre ni corrompre ; que les mandarins étaient cruels envers tous les étrangers; que, l'année précédente , des matelots portugais , jetés par la tempête sur le rivage de Canton, avaient éié déchirés de verges et enfermés dans de noirs cachots , où , s'ils n'étaient morts , ils souffraient encore de nouveaux supplices ; que , pour lui , le moins qu'il devait attendre était une prison perpétuelle , et que ce n'était pas là ce que devait chercher un Apôtre épris du salut de tout l'Orient.
Ces raisons ne firent aucune impression sur l'esprit du Saint : il avait pris son parti pour d'autres raisons plus fortes, et il répondit aux marchands ce qu'il écrivit alors au père François Pérez, qu'il ne pouvait pas se défier de la divine bonté , et que sa défiance serai i
d'autant plus criminelle ; qu'une puissante inspiration du Saint-Esprit le portait à enseigner aux Chinois la loi du vrai Dieu. « Je suis choisi, disait il , pour une y» si haute entreprise par une grûôe spéciale du Ciel. >» Si je doutais de l'exécution , et qu'effrayé des diffi- » cultes je manquasse de courage, ne serait-ce pas » quelque chose de pire que tous les maux doot on » me menace? Mais que peuvent contre moi les démons » et leurs ministres, qtie ce qu'il plaira au souverain » Maître du monde de leur permeitre? Et, si ce grand » Dieu me protège, qu'ai-jeà craindre? Ajoutez qu'en » m'abandonnant de la sortô^g 'obéi rai à Jésus-Christ, » qui déclare dans TEvangiie que Quiconque sauve son » âme la perdra, et que Quiconque l'aura perdue pour » l'amour de lui la trouvera. Noire-Seigneur dit encore » que Celui qui met la main à la charrue et qui regarde » derrière soi , n'est pas propre au royaume de Dieu»
» La perte du corps étant donc , sans comparaison, i> moins à redouter que celle de l'âme , suivant ces » principes de la sagesse éternelle , je suis résolu de » sacrifier une vie fragile et misérable pour une éter- » ni té bienheureuse. Enfin la résolution en est prise,je » veux aller à la .Chine, et rien n'est capable de me >> faire rompre noon dessein. Que tout l'enfer se dép chaîne y je m'en moque, pourvu que le Ciel me soit p favorable; car, si Dieu est pour nous, qui sera » contre nous? •
Les Portugais se persuadant qu'une volonté si déterminée venait en partie de ce que l'homme de Dieu ne concevait pas assez le péril, ou de ce qu'il croyait qu'on hii exagérait Irop les choses, lui députèrent des marchands chinois avec qui ils trafiquaient , pour lui faire entendre raison là-dessus ; mais la chose tourna tout autrement qu'ils ne pensaient. Ces Chinois, à qui Xavier ne manqua pas de parler du christianisme , et qui étaient des hommes de bon sens , lui conseillèrent de passer à la Chine, au lieu de Ten détourner. Ils l'avertirent seulement de porter les livres qui contenaient toute la doctrine chrétienne, et ils ajoutèrent que, depuis peu, l'empereur avait envoyé des gens doctes dans jes royaunies Voisins pour s'informer des religions qui
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étaient différentes de lu chinoise; qu'ils s'imaginaient que celle dont les chrétiens faisaient profession serait bien reçue à hi cour , et qu'il leur semblait que la nouveauté d'une loi si raisonnable servirait de passeport à celui qui l'y porterait le premier.
Xavier fut ravi de voir l'ouverture qu'il y avaii à l'Evangile parmi la nation du monde la plus polie, et ne douta pasque la religion des chrétiens venant 5 être comparée avec les sectes de l'Orient par des esprits judicieux, n'eftt l'avantage surelles.Ëncouragédonc tout de nouveau à poursuivre son*dessein , il commence par chercher un bon inlerpiète ; car le chinois Antoine, qu'il avait amené de Goa , ne savait point la langue de la cour , et avait presque oublié celle du peuple. Il trouva un autre Chinois, qui non seulement avait une parfaite connaissance du langage des mandarins , mais aussi qui savait très bien écrire, en quoi consiste la principale science de la Chine ; homme, du reste, fort bien fait , d'un beau naturel et d'une conversation agréable , surtout qui paraissait entièrement dévoué aux chrétiens , et qui promettait tous les bons offices possibles , soit qu'il espérât faire fortune en présentant à l'empereur le maître d'une loi nouvelle, soit que Dieu lui donnât ces sentiments.
Il y eut plus de peine à trouver des matelots qui voulussent mener le Père; car il n'y allait pas moins que de la vie pour qui que ce fût qui l'eût. entrepris ; mais l'intérêt fait oser et hasarder tout à ceux qui aiment l'argent plus que leur vie même. Dn marchand chinois, nommé Capoceca, s'offrit de conduire Xavier dans la province de Canton, pourvu qu'on le payât bien, et il demanda en poivre la vafeur de deux cents pardos (*). Le Père l'accorda, et obtint de ses amis autant de poivre qu'il voulut. Il ne restait plus qu'à convenir de la manière dont la chose s'exécuterait.
Le Chinois promit de prendre Xavier la nuit danssa barque, et de le jeter, avant le jour, sur un rivage éloigné des habitations maritimes ; que si néanmoins
(*) Un pardos vaut, selon M. Tavernier, 27 sous de notre mon- ^laie. ( Recueil de plusieurs relations).
cette voie ne paraissait pas assez sûre, il s'engageait a cacher le Père dans sa maison ^ et à Texposer de grand matin aux portes de Canton qnatre jours après. Mais il voulait que Xavier s'engageât « de son côté, à s'aller présenter d'abord au mandarin avec les lettres que le viceroi des Indes et Tévêque deGoa écrivaient à l'empereur; car le Saint avait retenu ces lettres, qui étaient pour l'ambassade que don Âlvare rompit. Le Chinois exigeait, au reste, un secret inviolable,>etil obligea le Père à jurer que les plus cruels tourments ne lui feraient jamais dire ni le nom, ni la maison de celui qui l'aurait débarqué. •
Le Père promit et fit tout ce qu'on désira, non sans connaître le péril où il s'exposait, ainsi qu'il le mandai un de ses chers amis, a Je vois, dit-il, deux dangers » presque inévitables en cet affaire : d'un côté, il y » a grand sujet de craindre que le marchand idolâtre , » ayant reçu le prix du passage, ne me jette dans la ^ mer, ou ne m'abandonne en quelque îiedéserte^ d'un » autre , que le gouverneur de Canton ne décharge sa » fureursur moi, et que, pour intimider tous les étran- » gers, il ne me fasse mourir dans des tourments, ou oe » me condamne à une prison perpétuelle; mais pourvu » que je suive la voix qui m'appelle et que j'obéisse an » Seigneur, je compte pour rien ma liberté et ma vie. »
Lorsque le voyage de la Chine était en ces tennes, et que tout semblait le favoriser, les Portugais de Sancian y mirent un obstacle, auquel Xavier ne s'attendait pas. L'amour du gtiin leur fit craindre que son zèle ne leur attirât de très méchantes affaires; et ils sedisaient les uns aux autres que le mandarin , gouverneur de la province de Canton, se vengerait sans doute sor eux de la hardiesse d'un de leurs compatriotes ; que l'on viendrait, par son ordre, piller leur navire, et que leur vie ne serait pas en sûreté. Dans cette frayeur publique, qui n'était pas mal fondée et qui s'augmentait de jour en jour, les plus riches s'adressèrent au Père François, le conjurèrent d'avoir pitié d'eux , de leurs femmes et de leurs enfants, s'il n'avait pas pitié de lui-même.
Xavier, qui ne ménageait pas moins les intérêts d'autrui qu'il négligeait les siens propres; trouva un expé-