LIVRE SIXIÈME
- VU que j*en ai iraiié plusieurs à Goa, ot comme je {
• viens de traiter ici mon compagnon que j*ai chassé \ » de la Compagnie, ne Vy ayant point trouvé du tout i
• propre. » Il parlait d'Alvare Ferreira , qu'il avait amené des Indes avec lui, et qu'il renvoya de Sancian avec les navires portugais.
Parmi ces marchands qui partirent, il y en eut un qui se retira plus promptement que les autres, sans rien dire au père Xavier , à qui il avait donné retraite en sa cabane , ni sans attendre un vaisseau chinois qu*il avait acheté au port de Canton. Un jour que le Père disait la messe de grand matin , ce marchand mit h la voile, et s'enfuit avec une grande précipitation , comme si Tile eût dû être engloutie par la mer ce jour-là. Après la messe , Xavier regardant de tous côtés , et ne voyant point celui qu'il cherchait des yeux : Où est mon hâte? dit-il en homme inspiré. Ayant appris que le marchand était déjà en haute mer : Qui le presse départir? conti- Duat-îl. Pourquoi n'attendre pas le fiavire qui vient de Canton ^ Et où sa inalheureuse destinée l'entraine-t-elle ? Le soir même on vit arriver le vaisseau chinois. Pour le marchand fugitif, il n'eut pas plus tôt gagné Malaca, qu'étant allé chercher dans un bois de quoi radouber son navire, il fut poignardé par des voleurs.
Tous les vaisseaui portugais étant partis , hors celui qui appartenait au gouverneur de Malaca , ou plutôt dont le gouverneur s'était emparé injustement , Xavier fut réduit à une telle disette de toutes choses , qu'à peine pouvait-il trouver de quoi vivre. Certainement il y a lieu de s'étonner que des gens à qui il avait sauvé la vie en changeant l'eau de la mer en eau douce , eus seot la dureté de le laisser mourir de faim. Quelquesans ont cru que don Alvare leur avait donné ordre de refuser tout au père François ; mais je m'imagine que la Providence , qui le voulait éprouver de la manière dont elle trouve quelquefois eeui qu'elle aime le plus, permiicedélaissementpourl'entièreperfeclionduSaint. .
Ce qui le toucha le plus, c'est que l'interprète chi oois qui lui avait fait des offres si avantageuses , retira sa parole , ou de lui-même par la crainte du péril , ot à la sollicitation des gens dévoués au gouverneur de
Molaca. Le Père ne perdit pas néanmoins courage : il espéra que Dieu l'aiderait par une autre voie , et qu'au pis aller Antoine de Sainte-Foi lui servirait de truchement ; mais , pour comble de malheur , le marchand qui «levait l'introduire dans la Chine, ne revint point au temps assigné, et il l'attendit en vain plusieurs jours.
N'espérant plus rien de ce côté-là , il ne manqua pas d'espérance , et il eut une autre ressource. On avait eu nouvelle que le roi de Siam , voisin de Màlaca et ami des Portugais, préparait, pour l'année suivante , nne magnifique ambassade vers l'empereur de la Chine. Xavier résolut donc de retourner à Malaca par la preoaière occasion , et de mettre tout en œuvre pour passer à la Chine avec l'ambassadeur de Siam.
Mais la sagesse éternelle, qui inspire quelquefms de grands desseins à ses serviteurs , ne veut pas toujours qu'ils les exécutent , quoiqu'elle veuille que , de leur côté, ils n'épargnent rien pour l'exécution.
Dieu traita Xavier comme il fit autrefois Moïse, qui j mourut à la vue de la terre où il avait ordre de conduire j les Israélites. La fièvre prit au père François le 20 novembre , et il eut en même temps une claire connaissance du jour et de l'heure de sa mort, comme il le déclara franchement au pilote du navire, François d'Aghiar, qui le témoigna depuis avec un jurement solennel.
Dès ce moment il sentit un dégoût étrange pour toutes les choses de la terre, et ne pensa plus qu'à la céleste patrie où Dieu l'appelait. Etant fort abatto de sa fièvre , il se retira dans le vaisseau qui était l'hôpital commun des malades , pour mourir en pauvre , et le capitaine Louis Almeyda le reçut malgré tous les ordres de son maître don Alvare.
Comme l'agitation du vaisseau causait au Saint de grands maux de tète, et l'erapéchait d'être aussi appliqué à Dieu qu'il eût voulu, il pria, le jour suivant, Almeyda de le faire remettre à terre. On le inansporia, et on le laissa sur le rivage^ exposé aux injiâ^ de l'air et de la saison , surtout à un vent de nord très piquant qui soufflait alors. Il serait mort là sans aucun secours, si un Portugais , plus charitable que les autres , nommé Oeoi^es Alvares , ne l'eût fait porter dans sa cabane ,
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qui ne valait pourtant guère mieux que le rivage et qui était ouverte de toutes parts.
Le mal s'étant déclaré par une douleur de coté fort aiguë et par une grande oppression , Alvarez fut d'avis qu'on saignât Xavier, et le Père y consentit par une déférence aveugle au sentiment de son hOte , bien qu*il sût que tous les remèdes seraient inutiles. Un chirurgien du navire , homme maladroit et peu expérimenté dans son art , le saigna si mal , que les nerfs furent offensés et que le malade tomba en faiblesse et en convulsion. On ne laissa pas de lui tirer du sang une autre fois, et la seconde saignée euttous les mêmes accidents que la première ; outre cela , elle fut suivie d'un dégoût horrible , en sorte que le malade ne pouvait rien prendre : aussi sa nourriture la plus délicate se réduisait h un peu d'amandes que le capitaine du vaisseau lui donna par charité.
Le mal croissait d'heure en heure, et la nature s'affaiblissait chaque jour; mais son visage était toujours serein et son esprit calme. Il regardait tantôt le ciel et tantôt le crucifix , en faisant des colloques amoureux avec sou Dieu , non sans répandre beaucoup de larmes.
Il demeura en cet état jusqu'au 28 novembre , que la fièvre lai monta à la tète. Durant son délire il ne parla quede Dieu et de son passage à la Chine, mais en des termes plus tendres et plus ardents que jamais.
Il perdit ensuite la parole , et ne la recouvra que trois jours après. Les forces lui manquèrent alors tout-àfait , de sorte qu'on crut à tout moment qu'il allait passer. Il revînt cependant eneore , et , ayant l'esprit libre aussi bien que la parole, il recommença tout haut ses . (entretiens avec Dieu. Ce n'était qu'aspirations dévotes, que prières courtes, mais vives et affectueuses. Ceuxqui l'assistaient n'entendaient pas tout ce qu'il disait, parce qu'ilparlait toujours latin ; et Antoine de Sainte-Foi , qui ne le quitta point , a rapporté seulement que l'homme de Dieu répétait souvent : Jesu, fili David, miserere met; et ces paroles qiii lui étaient si familières : Osanctissima Trinitas! Il disait aussi , en invoquant la Reine du ciel : Monstra te esse matrem.
Il passa deux jours sans prendre nulle nourriture ;
el , ayant fait porter dans le navire les oroemenisdont il se servait pour dire la messe et les livres qu'il avait composés pour rinstniction des peuples de TOrient, il se disposa h sa dernière heure, qui était fort pro<:he.
Outre Antoine de Sainte-Foi , il y avait auprès de lui un jeune homme indien , qu'il avait amené de Goa. Le Saint , tout mourant , jeta les yeux sur ce jeune homme , et parut troublé en le regardant ; puis, avec un air de compassion, il dit par deux fois : Ah! misérable! et versa des larmes. Dieu fit connaître alors au père Xavier la funeste mort de l'Indien , qui , cinq ou six mois après , s'étant jeté dans des débauches honteuses , fut tué sur-le-champ d'un coup d'arquebuse, si bien que l'esprit de prophétie acfcompagna le saint homoie jusqu'au dernier soupir.
Enfin , le 2 décembre, qui était un vendredi, ayant les yeux tout baignés de larmes et tendrement attachés sur son crucifix, il prononça ces, paroles : Inte , Domine , speravi y non confundar in œtemum ; et en même temps , saisi d'une joie célestQ qui parut sur son visage, il rendit doucement Tesprit, vers les deux heures après midi. Tan 1552.
Il avait quarante six ans , et il en avait*employé dix et demi dans les Indes. Sa taille était un peu au-dessus de la médiocre , sa constitution robuste , son air également agréable et majestueux. Il avait le coloris beau, le front large , le nez bien proportionné , les yeux bleos , mais vifs et perçants , les cheveux et la barbe d'un châtain obscur. Ses travaux continuels le firent blanchir de bonne heure, et il était presque tout blanc la dernière année de sa vie. C'est sans doute ce qui a donné lieu à ses premiers historiens de le dire âgé de cinquante cinq ans , avant qu'on eût des preuves certaines de son âge.
Quand on sut que le père François venait d'expirer, plusieurs du navire , et même des plus dévoués au gouverneur de Malaca , accoururent à la cabane. Ils lui trouvèrent le visage aussi vermeil que s'il eut été vivant, et , à la première vue, ils na purent presque croire qu'il fût mort. Dès qu'ils l'eurent regardé de près, la piété se rendit en eux maîtresse de tous les autres sentiments ;