Livre sixième
ils se mirent à genoux , lui baisèreni les mains avec révérence , et se recommandèrent même à lui les larmes aux yeux , comme ne doutant pas que son âme ne jouît de Dieu dans le Ciel.
Le corpsne fut mis en terre que le dimanche suivant, vers le midi. Ses funérailles se firent sans aucune cérémonie ; et , hors Antoine de Sainte-Foi , François d'Aghiar et deux autres , personne n*y assista. Un historien des Indes a écrit que le froid insupportable qu'il faisait ce jour-là en fut cause ; mais apparemment la crainte qu'eurent les gens du navire de s'attirer l'indignation du gouverneur de Malaca, y eut pour le moins autant de part que le froid. On lui ôta sa soutane toute déchirée , que les quatre qui lui rendirent les derniers devoirs divisèrent entre eux par dévotion , et on l'habilla de ses habits sacerdotaux.
Georges Alvarez eut ensuite soin de faire mettre le corps dans une caisse assez grande, à la manière des Chinois. Il fit remplir la caisse de chaux vive, afin que les chairs étant plutôt consumées , on pût emporter les os sur le vaisseau qui devait dans peu de mois retourner aux Indes.
A la pointe du port , une colline s'élevait , au pied de laquelle était un petit pré , oii les Portugais avaient planté une croix. C'est proche de cette croix que le Saint fut enterré. On dressa deux monceaux de pierre , l'un du côté de la tête , et l'autre du côté des pieds , pour marque du lieu de la sépulture.
Cependant Dieu manifesta , dans le royaume de Navarre, la sainteté de son serviteur, par un événement miraculeux , ou plutôt par une cessation de miracle. £n une petite chapelle du château de Xavier , il y avait un ancien crucifix de plâtre et de la hauteur d'un homme. La dernière année de la vie du Saint , on vit ce crucifix suer du sang en abondance tous les vendredis ; mais dès que Xavier fut mort , le sang cessa de couler.
Le crucifix se voit encore aujourd'hui au même endroit avec du sang caillé le long des bras et des cuisses , aux mains et au côté. Ceux qui l'ont vu ont appris sur les lieux que , parce que quelques personnes du pays avaient levé de longues traverses de ce sang, l'évéque
de Pampelune a jeté une excommunication contre quiconque en ôteraît quelque chose désormais. Ils ont su encore qu'on avait remarqué , selon les nouvelles qui venaient des Indes, qpe quand Xavier iravaîllait extraordinairement , ou qu'il était dans un grand péril, le crucifix distillait du sang de tons côtés , comme si, lorsque l'Apôtre souffrait pour l'amour de Jésus-Christ, Jésus-Christ eût souffert pour lu! à son tour , tout impassible qu'il est.
DeuK mois et demi après la mort du saint homire, le navire qui était au port de Sancian , étant sur le point de faire voile vers les Indes , Antoine de Sainte-Foi et Georges Alvarez prièrent le capitaine Louis Almeyda de ne pas laisser dans l'île ce qui restait du Père François.
Un des gens d'Almeyda ouvrit le cercueil par Tordre de son maître , le 1 7 février 1 553 j pour voir si les chairs étaient toutes consumées , et si l'on pourrait ramasser les os ; mais ayant ôté la ch^ux de dessus le visage , il le trouva frais et vermeil comme celui d'un homme qui dort doucement. Sa curiosité le porta à visiter le corps , il lé trouva aussi très entier et plein de sue; mais , pour s'éclaircir et s'assurer davantage , il coupa un peu de chair de la cuisse droite auprès du genou , et il vit le sang couler.
Il courut en môme temps dire au capitaine ce qu'il avait vu , et lui porta ce petit morceau de chair qu'il avait coupé , qui était de la longueur d'un doigt. Tous aussitôt se transportèrent sur le lieu de la sépulture, et, ayant examiné curieusement le corps de tous côtés, ils le trouvèrent entier et sans aucune corruption. Les habits sacerdotaux dont il était revêtu n'avaient été nullement endommagés par la chaux ; et ce qui étonna le plus tout le monde , le saint corps exhalait une odeur si douce et si agréable, qu'^u rapport de plusieurs qui étaient présents , les parfums les plus exquis n'en approchaient point, et qu'il paraissait que c'était une odeur céleste.
Alors ces gens , qui , pour flatter la passion du gouverneur de Malaca , avaient maltraité te père Xavier pendant sa vie , l'honorèrent enfin après sa mort , et