LIVRE SIXIÈME
Dieu crucifié, ce n'étaient que larmes, que soupirs , que langueurs et qu'extases amoureuses. Il brûlait de rendre au Sauveur vie pour vie ; car le martyre a toujoursété sa passion,et ses sentiments en son t une preuve. « Il arrive quelquefois , par une grâce singulière de la » divine bonté, dit-il en une de ses lettres , que, pour » le service de Dieu , nous courons des périls de mort ; » mais il faut se souvenir que nous sommes nés mor- » tels, et qu'un chrétien ne doit souhaiter rien davan- » tage que de mourir pour Jésus-Christ. »
De là venait la joie qu'il avait quand les fidèles répandaient leur sang pour la foi $ et il écrivit aux Pères de Rome, à roccasiou du massacre des Manarois baptisés : « Il faut nous réjouir avec Jésus-Christ de ce » que les martyrs ne manquent pas , même en notre » temps , et le remercier de ce que , voyant si peu de » personnes faire un long usage de ses grâces pour leur » saiut, il permet que le nombre des bienheurettx sa » remplisse par la cruauté des hommes. »
« Il est venu de très bonnes nouvelles des Moluques, » dit-il ailleurs dans l'ardeur de son amour; ceux qui » y travaillent souffrent beaucoup, et sont continuel- » leinent en danger de perdre la vie. Je m'imagine , » ajoute-t-il , que les fies du More donneront plu- » sieurs martyrs à notre Compagnie , et qu'on les » appellera bientôt les îles du Martyre. Que nos frères » donc qui désirent de verser leur sang pour Jésus- » Christ,aient bon courage et se réjouissent par avance; » car enfin voilà un séminaire de martyrs tout prêt >) pour eux , et ils auront là de quoi satisfaire leurs « désirs. »
Le même amour qui lui faisait souhaiter de mourir pour Dieu , le faisait soupirer après la vue et la possession de Dieu ; il ne parlait que du paradis , et il finis* sait presque toutes ses lettres par un désir de s'y voir avec ses frères. •
Mais sa charité ne se bornaitpas à des sentiments et à des paroles, elle paraissait dans ses œuvres, et s'étendait au service du prochain. Xavier semblait n'être né que pour le soulagement des misérables : il aimait les pauvres avec tendresse , et les servir c'est ce qu'il appe-
lait ses délices : il cherchait non-seulement de quoi les nourrir, mais encore de quoi les régaler; et il tirait pour cela des Portugais les douceurs les plus exquises qui leur venaient de l'Europe.
Il n'avait point honte d'aller par la ville avec un sac sur l'épaule , mendiant du linge pour les soldats qui étaient blessés : il pansait leurs plaies, et il le faisait avec d'autant plus d'affection qu'elles étaient plus sales et plus puantes. S'il rencontrait dans les rues quelque gueux abattu de maladie ou mourant de faim , il le prenait entre ses bras , le portait à l'hôpital, lui préparait des remèdes et lui apprêtait à manger lui-même.
Quoique tous les malheureux lui fussent fort chers, il assistait particulièrement les prisonniers des charités qu'on lui faisait, et dans Goa, qni était le commun tribunal des Indes, il employait un jour de la semaine en faveur de ceux qui étaient accablés de dettes. S'il n'avait pas de quoi payer entièrement les créanciers, il les apaisait par ses honnêtetés, et les obligeait quelquefois à relâcher une partie de la somme qui leur était due.
Les pauvres, d'une commune voix, l'appelaient leur père; et il les regardait aussi comme ses enfants. On ne lui donnait rien qui ne passât de ses mains dans celles des membres de Jésus-Christ, jusqu'à se priver de ce qui lui était nécessaire. Il ramassait partout des aumônes , non-seulement pour subvenir aux besoins de la vile populace qui se contente de peu, mais pour soutenir des familles honorables qu'un ou deux naufrages ruinaient tout d'un coup , et pour faire subsister plusieurs fillesdebonne maison que la pauvreté mettait en danger de se perdre.
La plus grande partie des miracles que le Saint faisait en tant d'occasions, n'était que pour remédier aux calamités publiques ou pour guérir les maux des particuliers : ce fut dans le même esprit, qu'étant un jour fort appliqué à entendre les confessions des fidèles de Goa , il sortit brusquement du confessionnal et de l'église, emporté par un mouvement intérieur dont il ne fut pas maître. Après avoir fait plusieurs tours par la ville , sans savoir où il allait , il rencontra je ne