LIVRE SIXIÈME
sais qael bomme inconnu , et Tayant embrassé tendrement, il le conduisit au collège de la Compagnie. La, ce misérable, que le désespoir portait à s'ôter la vie rentrant en lui-même, donna au Père le cordeau qu'il tenait caché, et avec lequel il voulait se pendre. Le Père sachant que rextréipe misère avait jeté ce pauvre homme dans une noire mélancolie, le consola , le retint quelque temps au collège, et lui fournit enfin aboudâm'ment de quoi entretenir sa famille.
Il ne cessait point de recommander ses amis et ses bienfaiteurs ù Dieu ; il le priait jour et nuit pour la prospérité du roi de Portugal , Jean Hl, qu'il appelait le véritable protecteur de toute la Compagnie de Jésus. Maîsceuxquipersécutaient le Saintavùient plus départ à ses prières que les autres ; et , dans le temps au'il fut traité si indignement par le gouverneur de Màlaca , il offrait tous les jours pour lui le sacrifice de la messe.
Il disait que rendre le bien pour le mal , c'était se venger d'une manière divine. Il se vengea de la sorte à regard du gouverneurde Comorin, et une de ses lettres en fait foi. « Mon très cher frère eu Jésus-Chnst , écri- » vit-il au père Mansilla, j'apprends de tristes nou^el- >> les, que le navire du gouverneur est brûlé, que ses » maisons l'ont été aussi , qu'il s'est retiré dans une fie » dépouillé de tout, et qu'à peine a-t-il do quoi vivre. >> Je vous prie, par la charité chrétienne, d'aller au » plus tôt à son secours avec vos chrétiens de Punical : » ramassez tout ce que vous pourrez de barques, et » chargez-les de toutes sortes de provisions. J'écris for- » tement aux chefs du peuple qu'ils vous fournissent » toutes les choses nécessaires, surtout de l'eau douce, » qui est si rare dans ces îles désertes , comme vous » savez. J'irais en personne secourir le gouverneur, si » je croyais que ma présence lui fût agréable; mais il » me hait depuis peu, et il a écrit qu'il ne pouvait dire, » sans un grand scandale, tous les maux que je lui ai » faits. Dieu et les hommes savent si jamais je lui ai » fait aucun mal. •
La charité de Xavier envers le prochain a paru principalement dans ce qu'il a fait pour la conversion des âmes. Il est difficile de compter tous ses voyages de mer
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et de terre; et si on voulait en prendre la peine, on croiraitqu*ii n*a eu le temps que dé voyager. Sansparler de ses voyages de France en Italie et d'Italie en Portugal , il alla de Lisbonne au Mozambique, du Mozambique à Melinde, à Socotora , et enGn h Goa. De Goa, il passa au cap de Comorin et à la côte de la Pêcherie; il vint de là àCochin, et étant repassé à Goa , il retourna à la Pêcherie, entra bien avant dans les terres, et revint ensuite à la Pêcherie ,> d'où il gagna le royaume de Travancor vers roccident.
Après avoir parcouru ces côtes .« il fut une seconde fois à Cochin et à Gos^; de Goa il prit le chemin de Cambaye; et ayant traversé tout le pays qui s'étend depuis l'embouchure de l'Inde jusqu'à Cochin, il fit le tour du cap de Cori, et alla aux îles de Ceyian , de Manar el des Vaches. Il s'embarqua là pour Negapatao, et de Negapatan il entreprit le voyage de Méliapor Je long des côtes deCoromandel. De Méliapor, il fit voile à Malaca, de Malaca il descendit vers l'équatenr , et. l'ayant passé, il entra dans l'hémisphère austral jusqu'à l'île de Banda, et à celles d'Amboy ne, de Nuliager, d'Ulate , de Baranura , de Rosalao , et d'autres sans nom, inconnues aux gens de mer et aux géographes.
Ayant tourné ensuite du côté des Moluques, il alla à Ternàte, et de Ternate aux îles du More. Il reprit la route de Ternate et d'Amboyne, repassa la ligne équinoxiale , et revint à Malaca , d'où s'étant remis en mer, il aborda au port de Cochin ; mais à peine fut-il arrivé, qu'il partit pour la côte de la Pêcherie et pour Tîle de Ceyian. Après, il retourna à Goa , et tira plus bas, sur la même côte , vers Bazin. De Bazin , il retourna encore à Goa et à Cochin. Il alla tout de nouveau de Cochin à Goa , et de Goa à Cochin ; de là , suivant toute la côte jusqu'au cap de Comorin , il fit voile vers Malaca. Y ayant fait peu de séjour, il continua sa route vers le Nord, et , côtoyant certaines îles à la vue de la Chine, il parvint enfin au Japon. Après y avoir fait plusieurs courses pendant deux années, de Cangoxima à Firando, de Firando à Amanguchi, d'Amanguchi à Méaeo, de Méaco à Amanguchi , et d'Amanguchi à Bungo , il se ^emiteà mer, toucha à l'tle de Sançiaa, et fut porté
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par la tempête à Tîle de Mindanao , une des Philippines. II alla encore h Malaca et à Goa. De Goa il repassa pour la cinquième fois à Malaca, et de là gagna Sancian , qui fut le lieu de sa mort.
Voilà la suite des voyages de Tapôtre des Indes François Xavier. Je n'ai point parlé d'un grand nombre d'îles et de terres où nous savons qu'il h porté la lumière de l'Evangile ; je n'en ai , dis-je , point parrlé , parce qu'on ne sait pas précisément le temps auquel il 6ices voyages. Je n'entreprends pas, au reste, de compter les lieues qu'il a faites ; la supputation serait difficile, et je me contente de dire en général que , selon les règles des géographes qui ont mesuré exactement le globe terrestre , si on mettait bout à bout toutes les courses de Xavier, il y aurait de quoi faire plusieurs fois le tour de la terre.
Cependant , le moins qu'il faisait dans ses voyages, c'était de voyager ; et ceux qui l'ont pratiqué le plus disent de lui ce que saint Chrysostôme disait de saint Paul , qu'il a parcouru avec une vitesse incroyable , et comme en volant, non sans travailler, ni sans aucun fruit, mais prêchant, baptisant, confessant , disputant ccmtreles gentils , déracinant l'idolâtrie, réformant les mœurs , et établissant partout la piété chrétienne. Ses travaux apostoliques étaient accompagnés de toutes les incommodités de la vie ; et , si l'on en croit les gens qui l'ont observé de près , c'était un miracle continuel qu'il pût vivre ; ou plutôt le plus grand miracle de Xavier n'était pas d'avoir ressuscité tant de morts , mais de n'être pas mort lui-même de fatigue pendant dix ans.
Son zèle seul le soutenait ; mais , quelque pénibles que fussent les fonctions de son ministère, il s'en acquittait avec tant d'inclination et tant de joie , qu'au rapport do père Melchior Nugnez, il semblait faire naturellement tout ce qu'il faisait. Voici les propres paroles de Nugnez : Le père maître François, en travaillant au salut des Sarrasins et des Idolâtres , paraissait agir non par une vertu infinie ou acquise, mais par un mouvement naturel ; car il ne pouvait vivre , ni prendre de plaisirs que dans les occupations évangéliques : il y trouvait même son repos, et pour lui ce n' était pa$ travailler
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que de conduire les âmes à la connaissance et à l'amour de son Dieu.
Aussi , dès qu'il y avait la moindre apparence que la foi pût être plantée dans quelque nouveau royaume de gentils, il y volait malgré toutes les difficultés qui se présentaient. On ne peut pas dire au vrai le nombre des infidèles qu'il a convertis : l'opinion commune est que ce nombre passe sept cent mille ; mais il ne faut pas croire pour cela qu'il les instruisît légèrement. Avant que de les baptiser , il leur enseignait à fond les principes de la foi : selon ïa différence des états , ses instructions étaient différentes ; il en avaitde propres pourles jeunes personnes, d'autres pour les femmes mariées , pourles veuves, pour les serviteurs et pour les maîtres.
Il ne passait point d'un lieu à un autre , que la foi ne fut assez établie pour se maintenir d'elle-même. Et, en effet , de tous les pays qu'il fit chrétiens , on n'en sait aucun qui soit retombé dans l'idolâtrie, hors la ville de Tolo; encore ne fut-ce que pour peu de temps : mais on sait bien que des peuples qui , depuis quinze ou seize ans , n'avaient vu ni prêtre , ni nul chrétien étranger , &e sont trouvés instruits dans la religion , et fervents dans la pratique des bonnes œuvres , comme s'ils n'eussent fait que de recevoir le baptême. On sait que plusieurs de ces fidèles n'étaient pas moins fermes en leur croyance que le seigneur de l'île de Rosalao, à qui Pedro Martinez proteste avoir ouï dire que, quand tout le monde se mettrait en armes contre lui ,'oq n'arracherait jamais de son cœur les sentiments que le père François lui avait inspirés.
Nous savons encore que quelques-uns ayant été faits esclaves par les païens , ont conservé leur foi pure au milieu du paganisme, et ont mieux aimé perdre la vie dans les tourments que de renoncer à Jésus^Christ. Il avait coutume de demander tous les jours instamment à Dieu , dans le sacrifice de l'autel , la conversion des gentils, et il disait pour cela une oraison très dévote qu'il avait composée en latin. La voici en notre langue : 0 Dieu éternel ,' Créateur de toutes choses, souvenezvous que les âmes des infidèles sont Vouvraqe de vos mains , et que c*est à votre ressemblance qu'elles sont créées.