PARIS
cm MCgDBS LICOFPHI IT O' , LlBRirSIX
AVERTISSEMENT
Cet ouvrage est peut être le meilleur qui soitWti de \a plume du père Bouhours , un des plus élégants , des plus agréables et des plus judicieux écrivains du siècle de Louis XIV. Alors le génie ne rougissait pas de célébrer la sainteté ; alors le zèle pour la foi , les travaux entrepris pour sa défense et sa propagation , édifiaient les grands et les petits ; on lisait avec le plus vif intérêt , avec des sentiments de piété et de tendresse , les exploits de ces hommes courageux qui allaient à Textrémilé de l'Asie, de TAIriquefet du Nouveau-Monde , combattre Tignorance , la superstition et la barbarie. Que les choses ont changé ! tout ce que la luxure et rimpiété ontdeplus extravagant etde plus monstrueux, ont remplacé les livres où les hommes de tous les âges , mais la jeunesse surtout, prenaient les traits de la vertu. Un grand prince qui a pris le plus de plaisir à la publication de rhistoire du conquérant apostolique des Indes , est le vainqueur de Rocroi , l'illustre Condé. « Je viens de recevoir (dit-il , en écrivant au père Ta- » Içn , le 12 avril 1682) votre lettre d'hier, avec le » livre du père Bouhours, que vous m'avez envoyé de w saf)art. Je vous prie de l'en bien remercier de la • mienne , et de l'assurer de mon estime et de mon y» amitié. Comme j'ai eu beaucoup de plaisir i lire la n Vie de saint Ignace qu'il a faite, je ne doute pas *» que je n'en aie davantage à lire celle-ci (*). » Effectivement, l'histoire de saint François Xavier est remplie de si grandes choses , qu'indépendamment de l'édification et de l'instruction qu'elle présente , elle a des charmes pour le lecteur même qui ne suit que le roou-
(*} Après qu*il eut lu les deux Vies , il en çorta ce jugement militaire : n Saint Ignace , c^est César qui ^e fait jamais rien que pour de » bonnes raisons, saint Xavibr, c'est Alexandre que son courage » emporte quelquefois ». •
14 vie DE SAINT FRANÇOIS XAVIER.
Ciel voulait d'elle, et demanda aussitôt rechange.
Dieu lui accorda ce qu'il lui avait inspiré de demander , et l'assura même , par une nouvelle révélation , qu'il avait exaucé ses vœux. Elle découvrit à son confesseur ce qui s'était passé eiilre Dieu et elle; et le temps vérifia tout ; car la sœur dont il s'agissait mourut sans être malade, et parut avoir, en mourant, un avantgoût de la joie des Saints ; au lieu que l'abbesse fut frappée d'une maladie horrible, qui fit tomber tout son corps par pièces, et qui lui causa de très crudités douleurs , moins sensibles toutefois que les peines intérieures dont Dieu l'affligea en même temps. Èlte souffrit ces maux avec beaucoup de soumission et de patience , fort persuadée qu'il y avait en tout cela quelque chose de divin.
Au reste , dès ses premières années de religion , \e don de prophétie éclata en elle si visiblement , qu'on ne douta pas qu'elle ne fftt remplie de l'esprit deDieii; et il semble qu'elle laissa en partage à ses filles sé& lumières prophétiques; car, depuis sa mort, les religieuses de Gandie prédirent plusieurs choses qui se vérifièrent par l'événement; et, enii*e autres, le mauvais succès de la guerre d'Alger, dont le duc dç Borgia , vice-roi de Catalogne , avertit de leur part Charles- Quînt, lorsque tout se préparait pour une si grande entreprise.
Ce fut six ans avant la mort de Madeleine, que don Jasse , son père , lui écrivit sur le sujet de 'Xavier. Dès^ qu'elle eut reçu la lettre , elle fut éclairée d'en haut ; et j suivant la lumière divine , elle répondit ù don Jasse qu'il se donnât bien de garde de rappeler son frère François, quelque dépense qu'il fallût faire pour l'entretenir dans l'université de Paris ; que c'était un vaisseau d'élection destiné à être l'apôtre des Indes, et que ce serait une des plus fortes colonnes de l'Eglise. Ces lettre se sont conservées longtemps , et ont été vues de plusieurs personnes qui ont déposé la vérité juridiquement dans le procès de ta canonisation du ^int.
Doublasse reçut la réponse de sa fille comme on oracle do ciel , et ne pensa plus à retirer son fils des études. Xavier continua donc sa philosophie ; il y
LITBE PIBHIBV. ÎS
réussit de lelie sorie, qu'ayant soutenu des thèseis h la fio du cours avec un applaudissement fçénéral, et ensuite passé maître èsaris, on le jugea digne d'enseigner la philosophie luimêine. Son esprit parut plus que jamais dans ce nouvel exercice, et il s'acquit une haute réputation en interprétant publiquement Aristote. Les louanges que tout le monde lui donnait satisfaisaient extrêmement sa vanité ; il était bien aise d'augmenter la gloire de son nom par la voix des lettres , tandis que ses frères le rendaient de jour en jour plus illustre par celle des armes; et il se flattait que le chemin qu'il avait pris le mènerait à quelque chose de grand.
Mais Dieu avait bien d'autres pensées que Xavier ; et ce n'était pas pour des grandeurs périssables que la Providence l'avait conduit à Paris. Lorsque ce jeune maître de philosophie commença son cours, Ignace de Loyola , qui avait renoncé au monde, et formé le plan d'une Compagnie savante toute dévouée au salut des âmes, vint en France pour achever ses études, que les traverses qu'il eut eu Espagne, après sa conversion , l'obligèrent d'interrompre.
II ne fut pas longtemps dans l'université de Paris sans entendre parler de Xavier ni saps le connaître. Ce professeur navarrois, qui enseignait au collège de Beauvais , mais qui demeurait au collège de Sainte- Barbe, avec Pierre Le Fèvre, savoyard, parut à Ignace très propre pour le ministère évangélique , aussi biea que son compagnon. Afin de les gagner plus aisément l'un et l'autre , il se logea avec eux , et ue manqua pas de les exborter à la perfection chrétienne.
Le Fèvre , qui était docile et qui n'aimait pas le monde, se rondit sans peine; mais Xavier, qui était fier de son naturel, ei^qui avait la tête remplie de pensées ambitieuses , résista fort au* commencement. La conduite et les maximes d'Ignace, qui vivait en pauvre, et qui n'estimait que la pauvreté, le faisaient passer pour une âme basse dans l'esprit de ce jeune gentilhomme; aussi Xavier le traitait-il avec beaucoup de mépris, se moquant de lui à toute heure, et ikhant en toutes manières de le rendre ridicule.
Ignace ne laissait pa& dans les> rencontres, de repré^
46 VIE Dfi SAINT FBANÇOIS XAViKR.
senter è Xavier rimportanoe de Tafihire du salut, par ces paroles de Nolre-Seîgneur : Que sert à un homme de gagner tout l'univers et de perdre son âme ? Mais, voyant qu'il ne pouvait rien sur un cœur plein de Tamour de soi-même et aveuglé de réclai d'une fausse gloire , il s'avisa de le prendre par son faible.
Après s'être réjoui plus d'une fois avec lui des rares talents que la nature lui avait donnés 4 et l'avoir lotté principalement de son bel esprit , il se mit à lui chercher des écoliers pour le faire valoir par ki foule de ses auditeurs : il les lui menait jusque dans'sa classe', et en les présentant il faisait toujours l'éloge du maître.
Xavier était trop vain pour ne pas recevoir agréablement les louanges, de quelque part qu'elles vinssent, et il avait aussi le cœur trop bien fait pour ne pas sentir les bons offices d'un homme qu'il traitait si mal; il en fut d'autant plus touchéqu'il croyait les mériter moins. Il apprit en même temps que celui qui avait l'air d'un homme de néant, et dont la personne semblait si abjecte , était d'une des plus nobles maisons de Guipuscoa; que son courage répondait à sa naissance, et que le seul amour de Dieu lui avait fait choisir un genœ de vie si éloigné de sa condition et de son humeur. Cela lui fit regarder Ignace avec d'autres yeux, et le porta même* à entendre sans répugnance des discours qui choquaient toutes ses inclinations naturelles , comme si la qualité et la vertu de celui qui parlait eussent donné de l'agrément et du poids à ses paroles.
Sur ces entrefaites, l'argent ayant manqué à Xavier, ainsi qu'il arrive quelquefois aux étrangers qui sont éloignés de leur pays , Ignace , qui venait de faire un voyage en Flandre et en Angleterre , d'où il avait apporté de grosses aumônes , l'assista dans un besoin si pressant, et acheva de gagner par là ses bonnes grâces.
L'hérésie de Luther commençait à se répandre par l'Europe, et c'était un artifice de:» Luthériens d'avoir , dans les universités catholiques, des gens de leur secte qui insinuassent peu à peu les nouvelles opinions aux écoliers et aux maîtres. Plusieurs savants d'Allemagne étaient venus à Paris dans ce dessein-là ; mais , sous prétexte de seconder les intentions de François I*'*^ ,
UVBE PREMIER'. 17
qui voulait rétablir les lettres en France^ ils débitaient leurs erreurs d'une manière qui les rendait très plausibles, et Us s'attachaient surtout aux jeunes gens qui avaient le plus d'esprit.
Xavier, naturellement curious , prenait plaisir h ces nouveautés, et il s'y serait laissé aller de iul-ménie si Ignace ne l'eût retenu. C'est ce qu'il écrivit un peu après à son frère aîné , don Azpilcuète , par Ignace lui-même, qui fit un voyage en Espagne pour les raisons que nous avons dites ailleurs ; et voici les termes de sa lettre, qui méritent d'être rapportés :
tf Non seulement il m'a secouru par lui-même et » par ses amis dans les nécessités ou je me suis » trouvé; mais, ce qui est bien plus important, il m'a » retiré des occasions que j'ai eues de faire amitié * » avec des gens de mon âge , pleins d'esprit et de * politesse , qui ne respiraient que l'hérésie , et qui » cachaient la corruption de leur cœur sous des » dehors agréables : lui seul a rompu des commerces » si dangereux où je m'engageais imprudemment , et 0 m'a empêché de suivre ma facilité naturelle, en me f découvrant les pièges que l'on me tendait. Quand » don Ignace ne m'aurait rendu que ce service , je ne » sais comment je pourrais m'acquitter envers lui , ni ^ même lui témoigner ma reconnaissance : car enfin, » sans lui je ne me serais jamais défendu de ces » jeunes hommes, très honnêtes en apparence et très » corrompus dans le fond de l'âme ».
On peut conclure d'un témoignage si authentique , que Xavier, bien loin de porter la foi à des peuples idolâtres, l'aurait peut-être perdue, s'il n'était tombé entre les mains d'un compagnon du caractère d'Ignace, qui abhorrait tout ce qui sentait l'hérésie , et qui avait un discernement admirable pour reconnaître les héré tiques sous quelque masque qu'ils parussent.
Ce n'était pas assez de préserver Xavier de Tendeur, il fallait le détacher tout-à-fait du monde. Ces dispositions favorables encouragèrent Ignace à poursuivre son dessein , et lui donnèrent lieu d'espérer un heui*eux succès. Ayant un jour trouvé Xavier plus docile qu'à l'ordinaire, il lui répéta ces paroles plus fortement
(|ue jamais : Qtée sert à un homme de gagner tout l'uni» vers et de perdre son dmePll lui dit ensuiier qu'un cœur aussi noble et aussi grand que le sien ne devait pas se borner aux vains honneurs de la terre, que la gloire seule du ciel était Tobjet légitime de son ambition, et que le bons sens voulait qu'on préférât ce qui dure éternellement h ce qui passe comme un songe.
Xavier entrevit alors le néant des grandeurs mondaînes, et se sentit même touché de Tamour des choses célestes. Mais ces premières Impressions de la grâce ne firent pas tout.leur effet sur-lechamp ; il repassa souvent en lui-même ce que lui avait dit l'homme de Dieu ; et ce ne fut qu'après de sérieuses réflexions , qu'après bien des combats intérieurs, que, vaincu enfin par la force des vérités éternelles , il prit une ferme résolution de vivre selon les maximes de l'Evangile, et de marcher sur les pas de celui qui lui avait fait connaître son égarement.
Il se mit donc sous la conduite d'Ignace , h l'exemple deLeFèvre, qui vivait déjà saintement, et qui brûlait du zèle des âmes. Les conseils d'un directeur si éclairé ^^cilltèrent à Xavier le chemin de la perfection , qui lui était inœnnu : il apprit de son nouveau maître que le premier pas qu'on doit faire , quand on veut se convertir tout de bon, est de travailler à vaincre la passion qui nous domine davantage. Comme l'arooiir de la gloire avait le plus d'empire sur hii , il ne pensa , dès les premiers jours , qu'à s'hnmilier et à se confondre dans la vue de son néant et de ses péchés. Mais comme il sut qu'on ne pouvait abattre l'orgueil de l'esprit sans mater la chair, il entreprit de dompter son corps par le cilice , par le jeûne, et«par les autres rigueurs de la pénitence.
Quand le temps des vacances fut venu , Il fit les exercices spirituels que ses leçons de philosophie l'avaient empêché de faire plus tAt Les exercices dont je parle sont ceux qu'Ignace « inspiré de Dieu , avait composés à Manrèze « et dont j-'ai tracé le plan dans la vie de ce saint Instituteur de la Compagnie de Jésus.
Il commença sa retraite avec une ferveur exeessife , jusqu'à passer quatre jours entiers sans prendre oolle
LITR8 PREHIRR. 19
rroiirrîture. Les choses divines occupaient jour et nuit toutes ses pensées, et un ancien mémoire fait foi qu'il se présentait h Toraison les mains et les pieds liés , ou pour marquer qu'il ne voulait plus agir que par le mouvement de Tesprit divin , ou pour se traiter lui-même comme on traite dans rÈvaiigile l'homme qui osa pa* raître en la salle des noces sans la robe nuptiale.
C'est en méditant à loisir les grandes vérités du christianisme , et surlout les mystères de Ndtre-Seigneur , selon la méthode d'Ignace , qu'il fut changé tout-h-fait en un antre homme, et que rhumilité de la croix lui parut plus belle que tonte la gloire du monde. Ces nouvelles vues lui firent refuser sans peine un canoiiicat de Pampelune, qu'on lui offrit alors, et qui était irès considérable pour le revenu et pour l'honneur. Il forma encore, dans sa solitude, le dessein de glorifier Dieu par toutes les voies possibles , et de s'employer toute sa vie au salut des âmes.
C'est pourquoi , ayant achevé le cours de philoso* phie qu'il enseignait , et qui dura trois ans et demi , selon la coutume de ce temps-là, il étudia en théologie par le conseil dlgnace , dont il était le disciple déclaré.
Cependant Ignace, qui se sentait appelé à la Terre* Sainte pour la conversion des Juifs et des fidèles , s'ouvrit là-dessus à. Xavier , comme il avait déjà^fait à Le Fèvre et à quatre autres jeunes hommes fort savants , qui avaient embrassé sa forme de vie.
Tous sept résolurent, d'un commun accord , de s'engager , par des vœux exprès , à quitter leurs biens et à faire le voyage de Jérusalem , ou , en c:is que , dans un :in, ils ne trouvassent point la commodité de passer la mer, à s'aller jeter aux pieds du souverain Pontife , pour servir l'Eglise en quel lieu du monde il lui plairait de les envoyer.
Ils firent ces voeux à Montmartre, le jour de TÂssompiion de Notre-Dame, l'an 153^. Ce lieu saint, qur û été arrosé du sang des Martyrs , et où leurs cendres reposent encore , inspira une dévotion particulière à Xavier , et lui fit même concevoir un désir ardent du roariyre.
Vers la fin de l'année suivanle , il partit de Paris avec Le Fèvre, Laynez, Salmeron, Rodriguez, Bobadilla, et trois auires théologiens que Le Fèvre avait gagnés en rabsence d'Ignace , qui , pour des raison» importantes , fut obligé de prendre les devants ^ et qui les attendait à Venise.
Un peu avant leur départ , Xavier , que sa ferveur emportait quelquefois trop loin , s'était lié les bras et les cuisses avec de petites cordes, pour se punir de je ne sais quelle complaisance qu'il avait eue, en sautant et en courant mieux que les jeunes gens de son âge , car il était fort agile; et de tous les jeux d'écolier, il n'avait guère aimé que les exercices du corps.
Quoique les cordes fussent fort serrées , il crut qu'elles ne l'empêcheraient pas de marcher ; mais à peine fut-il en chemin qu'il sentit d'extrêmes douleurs. Il souffrit son mal le mieux qu'il put, et le dissimula jusqu'à ce que les forces lui manquèrent. Le mouvement lui avait fort enflé les cuisses , et avait même fait entrer les cordes si avant dans la chair , qu'elles ne paraissaient presque plus; de sorte que les chirurgiens, à qui ses iîompagnons le firent voir, dirent nettement que les incisions qu'on pourrait faire ne serviraient qu'à augmenter ses douleurs, et que le mal était incurable.
Dans une conjoncture si fâcheuse , Le Fèvre , Laynez et les autres eurent recours à Dieu , et ce ne fut pas inutilement. Dès le lendemain, Xavier trouva , en s'éveilla^t , les cordes tombées , ses cuisses sans aucune enflure , et Sj^uiemeot les marques des cordes mrÀsx cbak*-. Ils rendirent tous des actions de grâces au ciel du soin que la Providence prenait déjà d'eux ; et quelque mau~ vais que fussent les chemins en une saison très rude, ils continuèrent leur voyage avec allégresse.
Xavier servait ses compagnons en toute rencontre , et les prévenait toujours par des devoirs de charité , soit qu'étant naturellement officieux et plein de fèu , il fût plus pi^ompi à rendre service, soit que sa guérlson miraculeuse le rendît encore plus obligeant et plus charitable etivers ceux qui ravalent obtenue par leurs prières.
LITRE PREMIER. 2t
Dès qi]*iis eurent gïigné Venise , ils ne soupirèrent tous qu!après les saints lieux. Ignace , qu'ils furent ravis de révoir , et qu'ils reconnaissaient pour leur Père, fut d'avis qa'en'atiendant qu'il» allassent rece voir la bénédiction du Pape , pour le voyage de Jérur salem , chacun d'eux s'employât k des œuvres de miséricorde dans les hôpitaux de la ville.
L'hôpital des Incurables fut 1» portage de Xavier : non content de s'occuper tout le jour à panser les plaies des malades , à faire leurs lits , et à leur rendre d'autres services plus bas, il passait les nuits. entières auprès d'eux. Mais ses soins ne se bornaient pas au soulagement du corps. Quoiqu'il ne sût guère d'italien , il parlait très souvent de Dieu^ et il exhortait surtout les plus libertins à la pénitence, en leur faisant comprendre, le mieux qu'il pouvait, que si leurs maladies corporelles étaient incurables, celles de leurs âmes ne l'étaient pas; que, quelque énormes que fussent nos crimes, nous devions avoir toujours confiance en la miséricorde de Dieu , et que les pécheurs n'avaient qu'à vouloir sincèrement se convertir , pour obtenir la grâce de leur conversion.
Un de ces malades avait un ulcère qui faisait horreur avoir, et dont la puanteur était encore plus insupportable que la vue. Personne n'osait presque approcher de ce misérable, et Xavier sentit une fois beaucoup de répugnance à lé servir ; mais il se souvint en même temps de la maxime d'Ignace » qu^ n'avançait dans la JfiCju qu'autant qu'on se surmontait soi-même , et que l'occasion d'un grand sacnnce était une occasion précieuse qu'il ne fallait pas laisser échapper. Fortifié de ces pensées et animé par l'exemple de sainte Catherine de Sienne, qui. lui revint en l'esprit, il embrasse le malade, il attache sa bouche sur l'ulC/ère qui lui faisait bondir le cœur, et il en suce le pus ; au même moment toute sa répugnance cessa ; et depuis il n'eut peine à rien , tant il importe de se vaincre bien une bonne fois.
Deux moi^ se passèrent dans ces exercices de charité, sprès quoi il se mit en chemin pour Rome , avec les autres disciples d'Ignace, qui demeura seul à Venise. Ils eurent beaucoup à souffrir dans leur voyage : les
pluies furent continuelles et le pain leur manqua souvent ; lorsque leurs forces étaient épuisées , Xavier animait les autres , et se soutenait lui-même par l'esprit apostolique dont Dieu le remplit dès-lors , et qui lui faisait déjà aimer les fatigues et les souffrances.
Etant arrivé à Rome , sou premier soin fut de visiter les églises et de se consacrer au ipinisière évangélique sur le sépulcre des suinls Apôtres. Il eut occasion de parler plus d'une fois devant le Pape ; car toute la troupe ayant été introduite au Vatican par Pierre Oriiz , ce docteur espagnol qui les avait connus à Paris , et que l'empereur avait envoyé à Rome pour Taiïaire du mariage de Catherine d'Aragon , reine d'Angleterre, Paul III , qui aimait les lettres, et qui se faisait entretenir durant le repas par de savants hommes, voulut que ces étrangers, dont on lui avait tant loué la capacité, le vinssent voir plusieurs jours de suite, et qu'en sa présence ils traitassent tous divers points, de théologie.
Après avoir reçu la bénédiction du saint Père pour le voyage de la Terre-Sainte, et obtenu pour ceux qui n'étaient point prêtres , la permission de recevoir les ordres sacrés , ils retournèrent à Venise. Xavier y fit vœu de pauvreté et de chasteté perpétuelle , avec les autres, entre les mains de Jérôme Veralli , nonce du Pape ; et , ayant repris son poste dans l'hôpital des Incurables , il y continua, jusqu'au temps de l'embarquement, les exercices de charité que le voyage de Rome l'avait contraint d'interrompre.
Cependant la guerre qui s'alluma entre les Turcs et les Vénitiens rompit le commerce du Levant et ferma la porte de la Terre-Sainte, tellement que le navire des pèlerins de Jérusalem ne partit point cette année-là comme il avait fait les autres. Xavier en eut un sensible déplaisir; et ce qui le toucha davantage, c'est qu'outre qu'il perdait l'espérance de voîr les lieux consacrés par la présence et par le sang de Jésus-Christ , il crut perdre encore l'occasion de mourir pour son divin Maître. Il s'en consola néanmoins dans la vue des ordres de la Providence ; mais en même temps , pour se rendre plus utile au prochain, il se disposa à recevoir la prêtrise , et il la reçut avec des sentiments de piété , de
LIVBE'PBBHCEB. 2^^
frayeur et de confusionqui ne se peuvent exprimer.
La ville lui sembla peu propre pour se préparer h sa première messe. Il alla ctiercherun lieu sorunire, où, étant séparé de tout commerce des hommes , il ne fût occupé que de Dieu seul ; et il trouva près de Monsélice, bourgade peu éloignée de Padoue, une maison couverte de chaume, abandonnée et toute en ruine. Ce fut là qu'il passa quarante jours exposé aux injures de l*air, couchant sur la dure, châtiant rudement sou corps, jeûnant, tous tes jours, et ne vivant que d*un peu de pain qu'il mendiait aux environs, mais goûtant toutes les douceurs du paradis dans la contemplation des vérités de la foi. Comme sa cabanane lui représentait pas mal l'étable de Bethléem, il se proposait souvent Texiréme pauvreté de l'enfant Jésus pour le modèle de la sienne, et il se disait à lui-même que, puisque le Sauveur des hommes avait manqué de tout, ceux qui .travaillaient au salutdesâmes nedevaieni posséder rien en ce monde.
Quelque agréableque lut fût sa solitude, les quarante jours expirés , il la quitta pour instruire les villages et les bourgs voisins, principalement Monsélice, où le peupleélaitfortgrossieret avait peu de connaissance de$ devoirs du christianisme. Le serviteur de Dieu faisait des instructions tous les jours , et sa mine pénitente autorisait toutes ses paroles; si bien qu'à le voir seulement , on ne- doutait pas que ce ne fût un homme venu du désert pour enseigner le chemin du ciel. Il s'occupa de la sorte deux ou trois mois ; car , quoiqu'il n'y eût plus d'apparence qu'aucun navire fît voile à la Terre- Sainte, Ignace et ses disciples, qui s étaient obligés d'attendre une année entière les occasions qui pourraient se présenter, ne voulurent point sortir des terres de la république avant la fin de l'année, pour n'avoir rien à se reprocher sur leur vœu.
Xavier ainsi disposé et par la retraite et parles occu-pations extérieures , dit enfin sa première messe à Vicence , où Ignace fit venir tous ses compagnons ; et il la dit avec une telle abondance de larmes , que ceux qui y assistèrent' ne purent retenir leurs larmes eux-mêmes.
Sa vie austère et laborieuse^ jointe à une dévotion
si sensible, qui fait quelquefois trop d'impression sur le corps, altéra sa constitution robuste, en sorte qu^il tomba malade peu de jours après sa première messe. On le porta à un des hôpitaux de la ville. L'Mpîial était si plein et si pauvre, que Xavier y eut seulemeut la moitié d*un fort méchant lit , et encore fut-ce dans une chambre ouverte de tous les côtés. La nourriture ne valait pas mieux que le logement, et jamais malade ne fut plus dépourvu des secours humains; mais en récompense le Ciel ne lui manqua pas.
Il était très dévot à saint Jérôme, et il avait eu sou^ vent recours à ce bienhenreux docteur de TËglise pour entendre les passages difficiles de l'Ecriture. Le Saint lui apparut une nuit, tout resplendissant de gloire, et le consola dans la maladie : il lui déclara pourtant qu'une plus grande tribulation l'attendait à Bologne , ôii un de ses compagnons et lui passeraient l'hiver ; que quelques-uns d'eux iraient à Padoue, quelques-uns à Rome , les autres h Ferrare et les autres à Sienne.
Cette apparition fortifia tellementXavier, qu'il guérit bientôt: néanmoins, soit qu'iU'eût suspectée en quelque façon , ou qu'il crût devoir la cacher, il n'en parla point alors ; mais ce qui arriva au même temps fit bien voir qu'elle venait de Dieu ; car Ignace , qui ne savait rien de ce qui avait été révélé à Xavier, ayant assemblé ses disciples, leur dit que, puisque la porte de la Terre* Sainte leur était fermée, il ne fallait pas différer davantage à aller offrir leur service au Pape; qu'il suffisait que quelques-uns d'eux y allassent, tandis que les autres se disperseraient dans les principales universités d'Italie , pour inspirer la crainte de Dieu aux écoliers, et pour sjassocier de jeunes hommes d'esprit. Ignace nomma justement les universités que saint Jérôme avait marquées, et celle de Bologne échut en partagea Xavier et à Robadilla.
Dès qu'ils furent arrivés h Bologne, Xavier alla dire la messe au tombeau de saint Dominique ; car il honorait particulièrement ce glorieux fondateur d'un ordre qui à pour sa fin la prédication de l'Evangile.
Une fille très dévote, nommée Isabelle Casalini, ju-| gea, en le voyant à l'autel , que c'était un homme de-
uVre premier. 25
Dieu; et je ne suis quel niouvenient îniérteur la porta à parler au prêtre étranger après la messe. Elle fut si édifiée et sîraviederenlreiien de Xavier, qu'elle avertit aussitôt son oncle , chez qui elle logeait , du trésor qu'elle venait de découvrir.
Jérôme Cusalini , qui était un ecclésiastique très considérable par sa noblesse et par sa vertu , alla chercher le prêtre espagnol sur le témoignage de sa nièce; et rayant trouvé à Tbôpital , il le pressa tant de venir loger chez lui , que Xavier ne put honnêtement s'en défendre ; maïs le <%aint homme ne voulut jamais accepter la table de celui dont il avait accepté la maison : il mendiait son pain de porte -en porte , selon sa coutume , et ne vivait que de ce qu'on lui donnait par aumône dans la ville.
Tous les jours, après avoir célébré les divins mystères dans l'égltse de sainte Luce, dont Casalini était curé , il y entendait les confessions de toutes les personnes qui se présentaient ; il visitait ensuite les prisons et les hôpitaux , faisait le catéchisme aux enfants , et prêchait au peuple.
A la vérité il parlait très mal, et son langage n'était qu'tm jargon mêlé d'italien, de français et d'espagnol ; mais il parlait avec tant de force, et les choses qu'il disait «talent si solides, qu'on ne regardait ni à son accent , ni à ses paroles. Ses auditeurs l'écoutaient comme un homme descendu du ciel , et dès qu'il avait fini sa prédication , ils s'allaient jeter à ses pieds pour se confesser.
Ces travaux continuels durant un hiver fort rude , le firent retomber malade , et il le fut beaucoup plus alors qu'il ne l'avait été auparavant , comme pour vérifier la prédiction de saint Jérôme ; car il eut une fièvre quarte très maligne et très opiniâtre . qui le jeta dans une extrême langueur, et qui l'amaigrit tellement qu'il paraissait im squelette. Cependant , tout faible et tout décharné qu'il était , il ne laissait pas de se traîner aux plaees publiques pour exciter les passants à la pénitence. Quand la voix lui manquait, son visage pâle, où l'image de la mort était peinte, parlait pour lui, et sa présence seule faisait des fruits admirables»
:â6 VIE DE SAINT FÉ4NÇ01S XAVIER.
Jérôme Casalini profila sLbkn des idstruciîons et des exemples du saini homme, qu1l parvini en peu de temps à une haute sahiieié. Comme il l'observait de près^ il ne cessait point de l'admirer , ainsi qu'il disait luimême ; el c'esi de ce vertueux ecclésiastique qu'on a su principalement que Xavier, ayant travaillé loul le jour, passait la nuit en prières; que disant le vendredi la messe de la Passion , il fondait en larmes , et était souvent ravi en esprit; qu'il parlait peu, mais que toutes ses paroles étaient pleines de sens et d'onction.
Lorsque Xavier s'employait ainsi à Bologne, il fut appelé à Rome par le père Ignace , qui s'était déjà présenté au Pape pour lui offrir son service et celui de ses compagnons. Paul III agréa les offres de ces nouveaux ouvriers , et voulut qu'ils commençassent dans Rome à prêcher sons l'autorité du Sainl-Siége. Les principales églises leur furent assignées pour cela , et on donna à Xavier celle de saint Laurent in Damaso.
Comme la fièvre quarte le quitta enfin, et que ses forces revinrent , il prêcha avec plus de vigueur et plus de véhémence que jamais. La mort , le jugement et l'enfer étaient le sujet ordinaire de ses discours. 11 proposait ces vérités terribles simplement, mais d'une manière si touchante, que le peuple, qui venait en foule à ses sermons, sortait toujours de TËglise gardant un profond silence , et songeant bien moins à louer le prédicateur qu'à se convertir.
La famine qui désola Rome alors, donna lieu auxdîts prêtres étrangers de soulager une infinité de misérables qui languissaient, sans aucun secours, dans le^ places de la ville. Xavier fut le plus ardent à leur chercher des lieux de retraite, et à leur procurer des aiimônes pour les faire subsister : il les portait lui même sur ^es épaules aux maisons qui leur étaient destinées, et jeur rendait là tous les services imaginables. : Cependant JacquesGovea, portugais, qui avaitconnu Ignace, Xavier et Le Fèvre à Paris, et qui était principal du collège Sainte Barbe lorsqu'ils y demeuraient tous trois ensemble, étant venu à Rome pour des affaires importantes dont le Portugal le chargea, et voyant tes fruits que faisaient ces prêtres de sa connaissance,