LIVRE SIXIÈME
attachés au ciel , et le visage rayonnant. Il courut avertir son maître, qui vint aussitôt, et qui vit lui-même ce qu'on lui avait rapporté. Alors Norogna comprit que Xavier était un Saint , et que la sainteté n'était pas incompatible avec des manières agréables. C'était par ce prociédé que l'apôtre des Indes attirait à lui des gens de guerre avant que de les gagner à Dieu.
Il gardait à peu près la même méthode avec les marchands, car il semblait n'avoir rien plus à cœur que leurs intérêts : il bénissait les vaisseaux qu'ils faisaient partir pour le commerce, et il leur en demandait souvent des nouvelles., comme s'il eût été en société avec eux ; mais , tandis qu'il leur parlait de ports , de vents et de marchandises, il détournait adroitement le discours sur les biens du ciel. A quoi pensons-nous, leur disaii-il , de nous amuser aux trésors fragiles de la terre, comme s'il n*y avait point d'autre vie que la vie présente, ni d'autres richesses que l'or du Japon , les soies de la Chine et les épicerie» des Moluques ? Eh ! que sert à un homme, poursuivait-îl , de gagner tout l'univers et de perdre son âme? Ces paroles, dont le père Ignace s'était servi pour le détacher du monde , lui étaient très familières, et il les employait à toute heure.
A l'égard des nouveaux chrétiens, il avait une conduite toute paternelle : il souffrait leurs manières rudes et barbares, et n'exigeait pas plus d'eux au commencement que ce qu'on pouvait attendre de gens fort mal nés et vieillis dans le vice. Comme ils étaient presque tous pauvres , il avait un soin particulier de leurs familles , et il obtint du roi de Portugal que les Paravas fussent déchargés de certains tributsexcessifs qu'on leur faisait payer chaque année. Il les défendit plus d'une fois de la fureur des peuples voisins qui leur faisaient la guerre en haine de la foi , et obligea le gouverneur des Indes d'envoyer une armée royale à leur secours : il les sauva même de la violence des officiers qui les tyranoisaient par avarice , et il mit des bornes aux injustes exactions de ces ministres avares, en les menaçant d'écrire contre eux au roi Jean III et au cardinal infant, qui était grand inquisiteur.
Comme l'impureté régnait fort aux Indes parmi les*
Portugais, il s'appliquait particulièrement à les retirer de leur vie voluptueuse. Sa première règle, pour y réussir, était de s'insinuer dans l'esprit non-seuiemeot des concubinaires , mais des concubines ; et il en venait à bout par des airs honnêtes qui n'avaient rien de farouche ^ par des paroles obligeantes , et quelquefois par de bons offices. Il ne faut pas toutefois s'imaginer que la conversion des pécheurs ne lui coûtât que celq : avant que de traiter avec eux de l'affaire de leur salut , il en traitait avec Dieu au pied des autels ; mais , pour rendre ses prières plus efficaces , il y joignait toutes sortes d'austérités.
Ayant su que trois soldats portugais de la garnison d'Amboyne vivaient depuis cinq ou six ans dans un étrange libertinage, il gagna leurs bonnes grâces par ses manières douces et complaisantes , et il ût si bien que ces soldats , tout débauchés qu'ils étaient , le logèrent avec eux durant un carême entier , tant sa belle humeur les charma. Mais, tandis qu'il paraissait le plus gai du monde , pour ne les pas effrayer , il faisait de rigoureuses pénitences pour obtenir du ciel leur conversion, et il traita son corps si cruellement qu'il en fut un mois très malade.
Quand Xavier avait réduit les pécheurs au point qu'il voulait, c'est-à dire quand il les avait engagés à se confesser, ils ne lui coûtaient guère moins qu'auparavant. Il demandait toujours à Dieu leur persévérance avec larmes ; et souvent , après leur avoir donné une légère pénitence , il acquittait le reste de leurs dettes par des disciplines sanglantes.
Que , s'il rencontrait des esprits rebelles et intraitables , il ne les abandonnait pas pour cela : au contraire, il les recherchait, et dans les rencontres il leur faisait meilleur visage que jamais , afin de leur faire entendre qu'il était prêt à les recevoir.
Quand il partit de Ternate pour Amboyne , il ne laissa que deux hommes qui fussent engagés visiblement dans le vice. La première fois que les vaisseaux allèrent d'Amboyne à Ternate , il écrivit à un de ses amis pour le prier de saluer tendrement de sa part ces deux hommes scandaleux , et de leur dire, qu'au preoier