LITRE SIXIEME
signe qu'ils lui feraient il reiouruerait sur ses pas pour ouïr leurs confessions.
Mais ces condescendances et ces bontés de TÂpôtre n avalent rien de faible ni de lâche, et il savait très bien user de sévérité quand il le jugeait nécessaire : ainsi , une dame qui se confessait 5 lui , s'étant accusée d'avoir regardé un homme avec un peu decomplaisance. Votts êtes indigne, dit-il , que Dieu vous regarde, puisque , pour regarder un homme , vous vous êtes mise en danger de perdre Dieu, La dame fut si touchée de ces paroles , que, le reste de ses jours, elle n'osa jamais regarder un homme en face.
Ce fut par toutes ces voies que Xavier gagna tant de gens à Dieu ; mais , quelque chose qu*il f ît , il ne regardait cela que comme un essai ; et il écrivit , Tan 15.49 9 que, si le Ciel lui donnait encore dix ans de vie , \h^§^ pérait que ces petits commencements auraient des suites plus heureuses. Ce désir ardent â*étendre toujours davantage le royaume de Jésus-Christ lui faisait écrire des lettres pressantes au roi de Portugal et au père Ignace , pour avoir un grand nombre de missionnaires : il promettait , dans ses lettres , de leur adoucir les fatigues des missions en les servant tous et en les aimant plus que lui-même.
L'année qu'il mourut, il écrivit que, lorsqu'il aurait soumis l'empire de la Chine et celui des Tartares au joug de la foi , il prétendait retourner en Europe par le septentrion , pour travailler à la réduction des hérétiques et au rétablissement de la discipline de mœurs ; qu'après, il avait dessein de passer en Afrique , ou de repasser en Asie , pour chercher de nouveaux royaumes cil il annonçât Jésus-Christ.
Au reste , quoiqu'il formât de nouvelles entreprises comme s'il eût dû vivre plus d'un siècle, il travaillait comme s'il n'eût eu que le jour présent , et il s'attachait quelquefois tellement à l'ouvrage qu'il avait entre les mains , qu'il se passait des deux ou trois jours sans qu'il songeât à prendre nulle nourriture.
£n récitant son office , il lui arrivait souvent de quitter cinq ou six fois la même heure cononiale.pour le bien des âmes , et il la quittait aussi promptement qu'il
la reprenait ensuite; il laissait même t'oraîson dès que la moindre personne avait tant soit peu besoin de loi; et il voulait, lorjsquM! était le plus en retraite , qu'on rappelât , si un pauvre ou un enfant le demandait pour se faire instruire.
Jamais peut-être homtne ne s'est trouvé en tant de périls sur mer et sur terre. Sans compter les tempêtes qu'il a essuyées pendant plusieurs années de navigation presque continuelle, on sait qu'étant aux Moluqoes, et allant d'tle en île , il fit trois fois naufrage , quoiqu'on ne sache ni le temps ni le lieu ; et une fois il fut trois jours et trois nuits sur une planche à la merci des venis et des flols.
Les Barbares ont souverit décoché leurs' flèches sur Itllv II est tombé plus d'une fois entre les mains d'une f)9[iulace furieuse. Des Sarrasins le poursuivirent un jour à coups de pierres , et les brachmanes le cherchèrent plusieurs fois pour le tuer, jusqu'à metire le feu aux maisons où ils croyaient qu'il fût caché. Mais tous ces dangers ne l'efl'rayaient point , et la crainte de la mort ne put jamais l'empêcher de s'acquitter de ses fonctions ordinaires : il semblait même que les périls redoublaient son com^age , et qu'à force d'être intrépide il était un peu téméraire.
Etant au Japon , il reprenait si sévèrement le roi d'Amanguchi de ses vices infâmes et scandaleux, que le frère Jean Fernandez , qui lui servait d'interprète, comme sachant mieux que lui le langage de la cour , ne pouvait assez s'en étonner , et tremblait en disant ce que le Père lui faisait dire, ainsi que nous savons d'une lettre de Fernandez même. Xavier s'apercevant un jour que son compagnon avait peur , lui défendit de changer ou d'adoucir aucune de se6 paroles. TobéisBm$, dit Fernandez , mais j'attendais à tout moment que le Barbon me frappât de son cimeterre , et je saignais autant la mort que le père François la craignait peu.
En effet , bien loin de la craindre , il la regardait comme une chose agréable. « Si noos mourons pour y> une si belle cause , dit Xavier en une autre occa- )» sion , nous mettrons cela entre les plus grands biea- » faits que nous ayons reçt» de Dieil ; et nous saurons
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» même très bon gré à ceux qui , en nous délivrant » d'une mort continuelle , telle qu*est la vie présente , » nous procureront une éternité bienheureuse. Ainsi » nous sommes résolus de leur annoncer la vérité mal- » gré toutes leurs menaces, et d'obéir , avec l'assis- » tance divine , au précepte de Jésus-Christ , qui nous o ' recommande de préférer à notre propre vie le salut » des autres. »
Dans les entreprises les plus périlleuses , il espérait tout de Dieu , et c'est ce qui lui faisait tout oser. Voici comme il parle lui-même de son voyage du Japon. « Nous allons pleins de confiance en Dieu, et nous » espérons que , l'ayant pour guide , nous triomphe- » rons de ses ennemis. Nous ne craignons pas , au » reste , d'entrer en lice avec les savants du Japon ; » car que peut savoir de bon celui qui ne connaît pas » le vrai Dieu, ni son Fils uniqu(^ Jésus-Christ? Et » d'ailleurs, que peut-on craindre , lorsqu'on n'a en » vue que la gloire de Dieu et de Jésus-Christ , que » la prédication de L'Evangile et que le salut des âmes ? » Quand nous serions non seulement dans le pays des 9 barbares , mais dans le royaume des démolis , quand » nous y serions, dis^je, nus et désarmés , ni la bar- » barie la plus cruelle, ni toute la rage de l'enfer ne » pourraient nous nuire sans la permission de Dieu.
> Nous ne craignons rien que d'offenser ce Dieu » tout -puissant; et pourvu que nous ne l'offensions «point, nous nous promettons, avec son secours , » une victoire assurée sur nos ennemis. Comme il » donne assez de force à tout le monde pour le servir » et pour éviter le péché , nous espérons que sa mi> » séricorde ne nous manquera pas ; mais aussi , comme » tout consiste à faire un bon ou un mauvais usage de » ses bienfaits , nous espérons obtenir la grâce de nous » en servir pour sa gloire par les prières de l'Eglise , » notre mère, l'épouse de Jésus-Christ, et surtout par • celles de notre Compagnie et des personnes qui lui « sont affectionnées.
» Ce qui nous console extrêmement , c'est que Dieu » voitquel est le dessein de noire voyage, et que notre m but unique est de faire connaître le Créateur de l'uni*
376 VIB DE SAlNt FRANÇOIS XAVIER.
» vers aux ftmes qui sont faites h sa ressemblance , de » porter ces âmes à lui rendre le culte qui lui est dû, » et d'étendre la religion chrétienne de tous côtés.
» Avec cela , nous ne doutons pas que Vissue de » notre voyage ne soit heureuse , et deux choses nous » font espérer de vaincre toutes les oppositions de l'en- » fer : Tune est la grandeur d'une si sainte entreprisé; » l'autre , le soin' de la Providence qui n'a pas moins » d'empire sur les démous que sur les hommes.
y> A la vérité , je vois dans ce voyage non seulement » de grandes fatigues, mais des dangers de mort évi- » dents , et il me vient souvent en pensée de craindre » que , si ceux de notre Compagnie qui ont le plus de » savoir venaient aux Indes , ils ne nous accusassent de » témérité, et ne crussent que , se jeter de la sorte » dans des périls manifestes , c'est, en quelque façon, 1» tenter Dieu. Né^moins , en y faisant un peu de rén flexion , je cesse de craindre , et j'espère que l'esprit A de Notre-Seigneur , qui anime les savants de notre » Compagnie, réglera leur jugement là -dessus. Pour » moi , je pense presque toujours à ce que j'ai oui dire » si souvent à notre très bon père Ignace , que ceux » de notre Compagnie doivent travailler de tontes leurs » forces à se vaincre eux-mêmes , et à chasser toutes y> les craintes qui ont coutume d'empêcher qu'on ne » mette toute son espérance en Dieu.
n Car , quoique cette divine espérance soit une pare » grâce du Ciel, et que le Seigneur la donne à qui lui » plaît , toutefois ceux qui tâchent de se surmonter la » reçoivent le plus souvent. Comme il y a beaucoup » de différence entre ceux qui , étant pourvus de tout » abondamment, se confient en Dieu, et ceux qui, » s'y confiant, se dépouillent même des choses né- » cessaires pour imiter Jésus-Christ, il y en a beau- » coup aussi entre ceux qui espèrent en la Providence » divine hors des dangers de la mort , et ceux qui, i> avec le secours de la grâce , s'exposent volontiers i » des périls qu'ils pourraient éviter , s'ils voulaient. »
C'est dans cet esprit de confiance que le Saint , écrivant au père Simon Rodrîguez , lui parle ainsi : « Notre y» Dieu tient en sa main les tempêtes des mers de la
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ii Chine et du Japon ; les rochers , les gouffre^ et les » baocs fameux par tant de naufrages, sont sous sa » puissance : il est le maître de tous les pirates qui o couvrent ces mers et qui exercent d'horribles cruauy» tés sur les Portugais ; c'est pourquoi je ne crains rien » de tout cela; je crains seulement que Dieu ne me i> punisse de ce que je suis si lâche dans son service, » et si peu propre , par ma faute , à étendre le royaume » de son Fils Jésus-Christ parmi les nations qui ne le 1* connaissent point. »
Il dit, dans le même esprit, aux Pères de Goa, en leur rendant compte de son arrivée au Japon : « Nous » sommes bien obligés à Dieu de nous avoir fait venir » dans ces lieux barbares , où il faut que nous nous » oubliions nous-méme ; car les ennemis de la véritable » religion étant les maîtres partout , en qui mettre n notre espérance qu'en Dieu , et à qui avoir recours p qu'à lui seul ? Dans notre patrie , où la foi chrétienne » est florissante , il arrive , je ne sais comment , que » tout nous empêche de nous appuyer sur Dieu , l'a- » mour des parents , les commerces de l'amitié , les » commodités de la vie et les remèdes dont on use » quand on est malade ; mais ici , loin du lieu de notre » naissance , et parmi des peuples barbares où tous les » secours humains nous manquent , il est absolument » nécessaire que la seule confiance en Dieu nous sou- » tienne. »
Mais le Saint n'a jamais peut-être mieux raisonné sur ce sujet que dans une lettre écrite au retour des Moluqttes après une rude navigation. Voici ses paroles : « Dieu n'a pas voulu nous perdre ; il a voulu » nous instruire par les dangers mêmes , et nous faire p connaître , par notre expérience , combien nous som- » mes faibles toutes les fois que nous nous appuyons » sur nos propres forces ou sur des secours humains : » car dès que vous connaissez que vos espérances sont » trompeuses , et que , vous défiant entièrement de » l'assistance des hommes , vous vous confiez tout en » Dieu , qui peut seul tirer des périls où l'on s'est jeté » pour son amour , vous expéï*imentez aussitôt qu'il » gouverne toutes choses , et que les délices célestes
378 iriB os SAINT FRANÇOIS XAYIBR.
» dont il comble ses serviteurs eo ces rencontres doi- » veut faire mépriser les plus grands dangers.
» La mort même n'a rien qui effraie ceux qui goûtent » ces douceurs divines; et, quoiqu'ayant échappé les » périls dont nous parlons , les termes aous manquent n pour en représenter loute l'horreur : il nous reste » dans l'esprit un agréable souvenir de la faveur qae » Dieu nous a faite , et ce souvenir nous excite jour et » nuit 5 travailler pour un si bon Maître. Nous sommes » aussi animés par-là à l'honorer toute notre vie, dans » l'espérance que, par son infinie miséricorde , il noas » donnera de nouvelles forces et un nouvean courage » pour le servir fidèlement et généreusement jusqu'à » la mort.
» Plût à la divine bonté , dit-il ailleurs , que les » gens de bien que le démon tâche d'effrayer dans le » service de Dieu , ne craignissent rien autre chose que » de lui déplaire en quittant ce qu'ils ont entrepris » pour son amour ! Sils en usaient de la sorte , qu'ils » mèneraient une vie heureuse et qu'ils avanceraient » en vertu , sachant , par leur propre expérience , » qu'ils ne peuvent rien d'eux-mêmes , mais qu'ils » peuvent tout avec le secours de la grâce !
n II disait que le plus ferme appui , dans les périls » et dans les tentations , était d'avoir un grand courage » contre l'ennemi de notre salut, en se défiant beau- » coup de soi et se confiant tout en Dieu ; si bien que » nous semblions non seulement ne rien craindre sous » un tel protecteur , mais encore ne pas douter de la » victoire. Il disait de plus que, dans ces occasions » périlleuses , le défaut de confiance en Dieu était plus » à craindre qu'aucun effort de l'ennemi , et qu'on » courrait bien plus de périls si on se défiait tant soit » peu de l'assistance divine « au milieu des plus grands » dangers, qu'en s'exposant aux dangers même. Il ajou- » tait enfin que ce péril était d'autant plus redoutable , » qu'il était caché et qu'on s'en apercevait moins. »
Ces sentiments produisaient dans l'âme du Saint une entière défiance de lui-même avec une parfaite humilité. On ne parlait que de lui dans le Nouveau-Monde : les infidèles et les chrétiens T honoraient presque également^
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el il avait ttn si grand pouvoir sur la nature , que c'était , disait-on , une espèce de miracle quand il n'en faisait point. Mais tout cela ne servait qu'à le confondre, parce qu'il ne trouvait en lui-roémëque son néant , et que, n'étant rien devant ses yeux, il ne comprenait pas que les hommes pussent Testimer.
En écrivant au docteur Navarre avunt son voyage des Indes , i! lui dit que c'est Une singulière grâce du Ciel de se connaître soi-même , et que, par la miséricorde de Dieu , il se connaît inutile à tout.
« Priez humblement Noire-Seigneur, écrit-il des
• Indes au père Simon Rodriguez , que je puisse ou- » vrir la porte de la Chine aux autres; aussi-bien ne
• fais je rien ici. » En plusieurs endroits de ses lettres, il s'appelle un très méchant homme, un fort grand pécheur , et il conjure ses frères de lui servir d'intercesseurs auprès de Dieu. • Faites en sorte, par vos » prières , dit-il à l'un d'eux , que , quoique mes péchés
• me rendent indigne du ministère évangélique, Dieu
• daigne, par sa bonté infinie, se^servir de moi. »
« Je vous supplie, dit-il à un autre, d'implorer
• pour nous le secours céleste ; et , afin que vous le » fassiez avec plus d'ardeur, je prie Dieu de vous faire » coDuaîtrecombienj'ai besoin de votre interc-ession. •
« Il m'importe extrêmement , pour ma consolation ,
• mande-t-il aux Pères de Goa , que vous sachiez » l'étrange peine où je suis. Comme Dieu connait la » multitude et la grièveté de mes péchés , j'ai une » pensée qui me tourmente , c'est que Dieu ne fasse » point réussir nos entreprises , si nous n'amendons » nos mœurs et ne changeons tout- à-fait de vie. Il t> faut employer pour cela les prières de tous les reli- » gieux de notre Compagnie , celles de tous ses amis , » dans l'espérance que, par leur moyen, l'Eglise ca-
• tholique, qui est l'Epouse de Notre Seigneur Jésus- » Christ y nous communiquera ^es innombrables mé- » rites, et que l'auteur de tous les biens nous comblera » toujours de ses grftces malgré nos péchés. »
Il rapportait tous les fruits de ses travaux à un miracle évident de la puissance divine, qui se servait d'un instrument comme lui, si vil et si faible, afin qu'il
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parût que c'était une œuvre de Dieu. Il disait que ceux qui avaient de grands talents devaient travailler avec beaucoup de cœur au salut des âmes, puisque lui, qui manquait de toutes les qualités que demande ud si noble ministère , n'était pas entièrement inutile.
Comme il ne se croyait bon à rien et que ses propres lumières lui étaient suspectes , il priait souvent' par lettres ses frères d'Italie et de Portugal de lui enseigner la voie la meilleure pour prêcher utilement l'Evangile. « Je m'en vais, dit-il, annoncer Jésus-Christ à des » peuples, partie idolâtres, partie sarrasins. Je vous » conjure, par Jésus-Christ même, de me mander de y» quelle manière et avec quelle méthode je dois m'y y> prendre , car je suis persuadé que Dieu vous suggé- » rera les moyens les plus convenables pour réduire » aisément ces peuples sous l'obéissance de la foi ; et, » si je m'écarte du droit chemin en attendant vos let- » très , j'espère que je me redresserai dès que je les T* aurai reçues. »
Tout ce qui lui réussissait dans le service de Dieu , il l'attribuait aux mérites de ses frères. « Vos prières, » écrit-il aux Pères de Rome , m'ont obtenu assuré- » ment la grâce de connaître la multitude infinie de » mes péchés , et d'avoir , nonobstant cela , le courage » de travailler sans relâche à la conversion des ido- » lâtres. »
Mais si les desseins qu'il formait pour l'avancement delà religion étaient traversés, il n'en reconnaissait point d'autre cause que ses péchés , et il ne se plaignait que de lui.
Pour les miracles qu'il opérait continuellement, à l'entendre dire, c'était un effet de l'innocence des enfants ou de la foi des malades ; et quand , à la vue d'une œuvre miraculeuse, le peuple voulait lui rendre des honneurs particuliers , il allait se cacher dans le fond d'une forêt , ou , s'il ne le pouvait pas , il entrait si avant dans la connaissauce de lui-même , qu'il était fort à couvert de la vaine gloire : il semblait même que la basse idée qu'il avait de lui , l'aveuglât en quelque façon sur les prodiges qu'il faisait, jusqu'à ne pas voir que ce fussent des miracles.
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On parlait publiquement dans Goa des morts qu'il avait ressuscites à la côte de la Pêcherie. Quand il fut de retour à Goa, Jacques Borda et Cosme Aunez , ses deux intimes amis, le prièrent de leur dire , à la gloire de Dieu , ce qui en était , et ils l'interrogèrent particulièrement sur Tenfant noyé dans un puits. Le saint homme, à cette Interrogatiou , devint si rouge, qu'il faisait pitié; s'étant remis un peu : Jésus! dit-il , moi, ressusciter les morts ! Pouvez-vous croire de telles choses d*un misérable comme moi? Ensuite, souriant : Hélas! dil-il, pauvre péch.eur que je suis! iU ont mis devant moi un enfant qu'ils disaient mort , et qui ne l'était peut-être pas ! Je lui ai commandé de se lever , il l'a fait : et quel miracle est- ce là ?
Ordognez Cevaglio , qui a voyagé presque par toute la terre , raconte , dans la relation de ses voyages, qu'il rencontra un Japonais aux Indes , qui lui dit ^ dans une conversation qu'ils eurent ensemble : Sachez qu'étant au Japon bonze de profession , je me trouvai un jour à une assemblée de bonzes, qui, sur le rapport de tant de choses merveilleuses que faisait le père François Xavier , résolurent de le mettre au nombre des dieux. Ils députèrent pour cela vers lui ; mais le Père eut horreur de la proposition que les députés lui firent. Après avoir parlé de Dieu d'une manière haute et magnifique , il parla de lui'fnhfie en des termes si modestes et avec tant de mépris , que nous en fûmes tous très édifiés , et que la plupart , faisant réflexion sur sa conduite encore plus que sur ses paroles , nous devînmes, de prêtres des idoles que nous étions, adorateurs de Jésus-Christ. Ce sont les propres paroles du bonze.
Il fbyait les charges de la Compagnie et s'en jugeait très indigne. « Je ne puis vous dire , écrivit-il de Co- » chin au Père Ignace , combien je suis redevable aux Tf^ Japonais , en faveur desquels Dieu m'a fait connaître » clairement le nombre infini de mes péchés ; car jus- » qu'alors j'avais été si dissipé et si répandu hors de » moi, que je n'avais point découvert au fond de mon » âme un abfme d'imperfections et de fautes. Ce n'est » que dans les travaux et les souffrances du Japon , >^ qu'ayant commencé enfin à ouvrir les yeux, j'ai re-
» connu , avec la grâce de Dieu , par ma propre expé- » rience , qu'il m'est nécessaire d'avoir quelqu'un qui » veille sur moi et qui me gouverne. Que votre sainte » charité voie donc ce qu'elle fait quand elle met sous » mon obéissance tant de saintes âmes des Pères et des » Frères de la Compagnie. J'ai si peu les qualités né- » cessaires pour une telle charge , et je le connais si » bien par la miséricorde divine, que j'espérais qu'au » lieu de me donner le soin dés autres , vous donneriez » aux autres le soin de moi. »
Il estimait infiniment les missionnaires qui le secondaient, et il comptait pour rien ses travaux en comparaison des leurs. Après avoir rapporté ce que faisait le père François Perez dans Malaca : « Je vous l'avoue, » mes frères, dit il à Paul de Camerio et à Antoine » Gomez, j'ai eu honte de moi-même quand j'ai va » tout cela, et ma propre lâcheté m'a fait rougir à la » vue d'un missionnaire qui, tout languissant qu'il est, » travaille sans relâche au salut des âmes. » Xavier répète plus d'une fois la même chose dans sa lettre , par un profond sentiment d'estime pour Perez et de mépris pour lui-même.
Il ne recommandait rien tant aux ouvriers évangéliquçs, que la connaissance d'eux-mêmes et la fuite de l'orgueil; et il ne faut qu'ouvrir ses lettres pour voir quels sont ses sentiments là-dessus.
« Cultivez soigneusement l'humilité dans toutes les » choses dont la nature corrompue a horreur , et faites » en sorte , avec la grâce divine , que vous vous con- » naissiez vous-même à fond ; car la connaissance de » soi même est la mère de l'humilité chrétienne.
» Surtout prenez garde que la bonne opinion que » les hommes ont conçue de vons ne vous donne trop » de joie, si ce n'est peut-être afin que vous ayez plus » de honte de vous-même ; car ces vaines joies font » qu'on se néglige , et la négligence détruit en quel » ques-uns, comme par une espèce d'enchantement » l'humilité de cœur , et introduit l'orgueil en sa place
» Défiez- vous de vos forces , et ne faites aucun fond ]» sur la sagesse humaine ni sur l'estime des hommes » Vous serez par-là eh état de soutenir tout ce qui
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o peut VOUS arriver de fâcheux ; car Dieu fortifie et » encourage les humbles : ils sont à l'épreuve des plus i> grands travaux , el rien ne pourra jamais les séparer y> de la charité de Jésus-Christ, ni le démon avec ses t> ministres , ni la mer avec ses tempêtes , ni les nations » les plus sauvages avec toute leur barbarie. Que si t> Dieu permet quelquefois que le démon les traverse , » queleshommesottlesélémentsleurfassentla guerre, » ils se persuadent que c*est seulement pour expier » leurs péchés, pour augmenter leurs mérites et pour » les rendre plus humbles.
» Ceux qui désirent ardemment d'avancer la gloire » de Dieu , doivent s'humilier et s'anéantir dans les » petites choses, en se défiant tout*h-fait d'eux-mêmes, » afin que , dans les grandes occasions , s'en défiant » encore davantage par le principe de l'humilité chré- » tienne, il se confient tout à-fait en Dieu, et que » cette confiance les anime ; car celui qui sait que le » secours divin est son appui ne peut être faible.
» Tout ce que vous entreprendrez sera agréable au i> Ciel, si vous faites paraître dans votre conduite une » humilité profonde, et que vous laissiez à Dieu le soin » de votre réputation ; car il vous donnera lui-même » et l'autorité et la réputation dont vous aurez besoin » parmi les hommes ; ou , s'il ne le fait pas , ce sera de y> peur que vous ne vous attribuiez ce qui vient de lui. » Je me console dans la pensée que les défauts dont » vous vous sentez coupables , et que vous vous repron chez tous les jours, vous causent une extrême hory» reur de l'arrogance et un grand amour de la perfec- A tien , en sorte que les louanges soient pour vous une n espèce de croix , et ne servent qu'à vous avertir de » vos fautes.
i> Prenez garde à vous , ines très chers frères : plus> sieurs ministres de l'Evangile, qui , par leurs prédi* » cations , ont ouvert le ciel à un très grand nombre » d'ftmes, sont tourmentés dans l'enfer pour avoir man- » que de la vraie humilité et s'être laissés emporter à » une vaine estime d'eux mêmes : au contraire , il n'y » a dans l'enfer aucun de ceux qui ont été sincèrement » humbles. »
Ce soat là les averiissements que le Saint donnait en général à ses frères sur rhumililé ; en voici de particuliers qu*il donna à quelques-uns d'eux :
« Je vo'us conjure d'éire humble el patient envers » tout le inonde , dit-il au père Cyprien qui travaillait » à Méliapor; car, croyez- moi, on n'emporte point y> par la fierté et par la colère ce qu'on no peut obtenir » par la modestie et par la douceur. Nous nous troin- » pons nous-mêmes, ajoute-t-il , si nous exigeons des » peuples du respect et de la soumission , sans nul au- » tre titre que parce que nous sommes de la Compa- » gnie, et sans nous soucier de qui lui a acquis tant » d'autorité parmi les hommes; comme si nous aimions » mieux nous servir de son crédit.et de sa réputation , » que de pratiquer l'humilité , la patience et les autres » vertus par lesquelles elle soutient sa dignité dans le n monde.
» Souvenez-vous, écrit-il au père Barzée, recteur y> du. collège de Groa, de lire souvent les instructions n que je vous ai laissées, particulièrement celles qui » touchent l'humilité , et prenez garde surtout qu'en y» considérant ce que Dieu a fait par vous et par tous » les ouvriers de la Compagnie , vous ne vous oubliiez » vous-même. Pour moi , je serais bien aise que vous » pensassiez tout sérieusement combien de choses Dieu » ne fait point, parce que vous lui manquez de fidé- » lité ; et j'aimerais mieux que cela vous occup&t l'es- » prit, que les grandes choses qu'il plaîtà Dieu d'opérer » par votre ministère; car la première pensée tous don- » nera la confusion , et vous fera souvenir de votre » faiblesse, au lieu que la seconde vous exposerait à la » vanité, et vous mettrait en danger d'avoir des senti- « ments d'arrogance. »
Une humilité si solide était dans Xavier le principe d'une parfaite soumission aux ordres de Dieu. Il n'entreprenait jamais rien sans l'avoir consulté auparavant, et la volonté divine était en tout son unique règle, tt J'ai fait des prières continuelles, dit-il en parlant » dû voyage de Macazar , pour savoir ce que le Ciel » voulait de moi ; car j'avais bien résolu de ne pas » manquer d'accomplir la volonté du Seigneur dès )» qu'elle nie serait connue.