PREMIÈRE PARTIE
La véritable religion est sainte : elle seule est sainte ; elle seule peut former des saints, et ne peut former que des saints. Les fausses' religions peuvent imiter, en quelque sorte, la vraie, et former des hommes qui aient l'apparence de la sainteté; mais cette apparence se dément aux yeux de quiconque sait distinguer la realité du mensonge et pénétrer le masque de Timposture : c'est pourquoi Tertullien voulait qu'en jugeât de la vérité de la religion
Î>ar la sainteté de la religion , et de la sainteté de la religion par a vie de ceux qui obéissaient à ses lois et qui vivaient selon son esprit : De génère conversationis qualitas ^dei œsHmari potest : doetrinœ judex disciplina. Mais si cela est vrai de tous les chrétiens en général , il doit l'être à plus forte raison d'un ministre et d'un apôtre de la religion , puisque la religion l'a formé avec une application dis^nguée, qu'elle l'a rempli de son esprit et de toutes ses lumières , qu'elle en a fait le dépositaire , le gardien , le défenseur de ses lois.
M'appuyant sur un principe si incontestable , je dis que la vie de François Xavier est une preuve certaine de la sainteté de la religion qu'il prêchait ; et voici comment Xavier exécutait par luimême et en lui-même tout ce que la religion lui oi;donnait de préchiff aux autres : il l'exécutait a'une manière plus excellente , plus sabllme qu'il ne le prêchait aux autres, mais toujours selon les vues et l'esprit de la religion qu'il prêchait : or , la vie de François Xavier est la vie d'un saint; la religion qu'il a préchée est conséquemment une religion sainte : De qenere conversationis qualitas Mei œstimari potest: doetrinœ judex disciplina, La vie de saint François Xavier est la vie d'un saint , et d un saint , ministre de l'Evansile; d'un saint, apôtre de Jésus-Christ. Que n'ai-ie le loisir de vous le faire bien comprendre! Que n'ai-je des couleurs assez vives pour vous tracer le portrait de ce grand homme ! Vous y verries la parfaite image d'un saint Paul; vous diriez de Xavier ce qu'on a dit d'un grand évêque d'Espagne , qu'il est la voix et la main droite de Paul : Vox et manus altéra Pauli. Vous verriez un bomme détaché, par le renoncement le plus «kitier, le plus général, le plus absolu , de toutes les prétentions de la terre , de tous les plaisirs des sens , de toutes les satisfactions fugitives et passagères; un homme portant sur lui-même et en lui-même , c'est-à-dire portant sur son corps et dans l'intimité de son ftme , toute la mortification du Dieu qu'il adorait, qu'il annonçait: un homme devenu une victime vivante et toujours agissante pour le service et la gloin^ de son Dieu ; un homme qui s'immolait sans cesse pour le bien et Tutilité de ses semblables; qui, selon l'expression de l'Ecriture , désirait d'être sacrifié pour eux, et devenir une espèce d'anathème, totyours prêt à souffrir et à mourir pour les préserver, pour les arracher aux souffrances et à la mort étemelle. Tel était , si nous consultons le témoigage des saintes lettres , le grand Paul ; tel , après Paul , a été François Xavier : Vox et manus altéra Pauli. Visiter les malades dans les hôpitaux et sous le chaume qui couvre leur misère ; s'attacher par préférence aux plus dégoûtants et aux plus abondonnés; converser avec les pauvres, vivre au milieu d'eux ,
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écouter leurs plaintes, soulager leurs maux; dissiper, par des instructions insinuantes et touchantes , l'ignorance , la mère des vices et le fléau des mœurs ; former leurs cœurs à la vertu ; élever leurs âmes, courbées sous l'indigence, vers le séjour de la gloire ; substituer au sentiment des maux actuels le consolant espoir de l'immortalité : c'était là l'occupation la plus constante , la plus chérie de ce nouvel apôtre. Philosophes de ce siècle , si , cooime vous le dites sans cesse , vous mesurez la sainteté sur la bleafaisance , si vous prenez l'une pour la règle de l'autre, vous ne me condamnerez pas aujourd'hui , vous reconnaîtrez avec moi la sainteté de Xavier.
Vous le représenterai-je , mes chers auditeurs, ce grand ministre de Jésus-Christ au milieu des souffrances et des dangers inftnis où l'esprit de Dieu le transportait d'un moment à l'autre? Vous le ferai-je voir dans de vastes mers pleines de tempêtes et d'écueiis; dans les Iles désertes ou les terres barbares , combattant partout la faim, la soif , la nudité , avec des travaux infinis , des persécutions sanglantes et des périls de mort évidents ? Vous aviez prévu tout cela, grand saint; et, dans une vision mvstérieuse qui précéda votre apostolat , Dieu vous en avait tracé le tableau le plus détaillé, A cette vue, votre zèle ne fit que s'enflammer davant^e : Encore plus , Seigneur , vous écriàtes-vous , encore plus de contradictions et de traverses, afin que votre puissance soit plus ceconnue et votre nom plus glorifié : Ampliûs, Domine, ampliùsJ Caractère véritable de la sainteté chrétienne , qui se plaît dans les adversités, qui se perfectionne daps les malheurs, qui se nourrit dans les souffrances, qui trouve qu'on ne souffre jamais trop pour Dieu , et qui ne souffre jamais tant qu'elle ne veuille encqre souffrir davantage. C'est un feu attisé par la main qui l'agite et qui le -combat, une plante qui s'accroît par les fbcisions du fer, un fleuve qui grossit par les obstacles opposes à sa course : Àmpliûs, DQmine, Ampliùs I
Cependant , au milieu de ses travaux et de ses périls , Xavier jouissait, dans le fond de son cœur , non seulement de cette paix précieuse qui passe tous les plaisirs des sens, ^ue Jésus-Christ, en naissant, a apportée sur la terre pour être l'héritage des saints, mais encore de toutes les douceurs, détentes les consolations célestes qui n'ac(!ompagnent pas toujours le sainteté , mais que la sainteté accompagne toujours. Souvent leur abondance en rend rimpression trop vive, et oblise le Saint d'en demander la diminution, comme il avait demande l'augmentation de ses souffrances: Satis est. Domine, satif e^tî C'était dans ces moments qu'Use perdait en Dieu , et qu'il paraissait comme anéanti dans cet océan de bonté , de sagesse , de puissance , de sainteté , de toutes les
Î)erfections possibles. Combien de jours ne passait-il pas quelquebis sans prendre aucune nourriture, ne viviant que de la pri^e
qui faisait le sujet de ses ppfondes méditations ; alors les heures se passaient avec la rapidité des moments , et les moments acqné-4 raient la valeur des heures entières^ alors on l'entendfkit s'écrier
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malgré lai > et comme hors de lui-même : 0 sanctissima Trinitas! Très sainte Trinité! paroles qui lui étaient devenues si familières que les païens môme , à force de les avoir entendues , les répétaient dans les dangers où ils se trouvaient , sans en concevoir le sens. Dans leur bouche , c'était une parole morte ; dans celle de Xavier, c'était un vif élan de l'amour divin , l'expression du cœur, l'hommage le plus vrai , le plus enflammé qu'il rendait à son Dieu: 0 sanctissima Trinitas !
Vous voudrie2, sans doute, que Je' vous expliquasse en détail toutes ses vertus, et que J'étalasse à vos yeux étonnés tous les fruits de sa sainteté ; que Je vous parlasse de l'innocence incomparable de ses mœurs, qui conduisit la gloire de sa virginité jusqu'au tombeau ; de sa profonde humilité , qui le faisait écrire à genoux
et des victoires , -et ramené en Europe au premier ordre de son Généra] ; de son invincible patience , de son extrême douceur , de toutes les vertus enfin qui font les saints; mais ce détail passerait de beaucoup le temps destiué à cet éloge , et l'excellence des chose» accuserait la faiblesse de mes expressions. C'est un Jardin paré de toutes les fleurs du printemps , un arbre chargé de tous les fruits de l'automne , un champ couvert de toutes les richesses de la mois^ son. Je me contenterai de dire que les grandes vertus de Xavier lui méritèrent, durant sa vie même, le nom de Saint, On ne le nommait pas autrement que le Saint ; et quand l'Ile de Sancian eut borné ,
Sar une mort prématurée , ses courses apostoliques , on n'entendit ans toutes les Indes que ces paroles: le Saint est mort, A Malaca, au Gomorin , à Goa , son corps est reçu en triomphe comme celui d'un saint. Les peuples , accoutumés à recevoir les plus douces consolations de Xavier , viennent encore implorer ces restes inanimés. Les païens , les hérétiques sont , sur ce point, d'accord avec les catholiques : ils regardent Xavier comme un saint; ils le nomment un Saint, un vrai Saint (1). Un éloge si unanime , si universel, qui part à la fois de la bouche de tant de nations et de tant de sectes différentes , suffit seule pour nous convaincre que Xavier était réellement un saint, un homme rempli de Dieu , animé do l'esprit de Dieu , plein de la grâce de Dieu : Plenus gratiâ. Or , dites-moi , je vous prie, mes chers auditeurs , une religion qui fait les saints , qui ne veut que des ministres , des apôtres et des saints, ne doitrelle point être nécessairement une religion sainte ? et si Je raisonne bien en raisonnant de la sorte, la sainteté de Xavier n'esta elle pas un témoignage évident rendu à la sainteté dei'Ëvangile de Jésus-Christ? De génère conversationis qualitas fidei œstimari potêst : doctrinœ judex disciplina.
Ah! chrétiens, que deviendrait notre foi , si on en Jugeait par notre vie? ne serait-elle pas convaincue d'iniquité , et ne conclu^ rait-on pas, avec quelque sorte de raison, que la foi des chrétiens ne peut-être sainte , puisque ceux qui la professent ne sont rien moins que saints , puisque leur vie est toute opposée , toute con-
( i) \ujcz V Histoire des Indes, par Baldeiu ; V Histoire des Navigations du ia nation anglaise, par Hulkvit , elc, etc.
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tradictoire à la sainteté? Je sais que ce raisonnement ne serait pas juste. Une religion est sainte dès qu'elle fait des saints , et elle ne cesse pas d*étre sainte pour n'en {As faire toujours et pour trouver une malheureuse résistance dans le cœur de ses enfants. Mais nos ennemis ne laissent pas de se prévaloir de notre irréligion pour en accuser la religion même et pour lui ravir la plus illustre de ses qualités , que la vie de ses véritables élèves a mise dans le jour le plus glorieux : Doetrinœ judex disciplina. Vie de Xavier,
Sreuve de la sainteté de l'Evangile , vous t'avez vu. Prédication e Xavier , preuve de la force de TÉvangile , vous le verrez dans la seconde partie.
BEOXIÈME PARTIE.
Un orateur profane faisant l'éloge d'un des plus grands capitaines de l'antiquité , relève Féclat et la gloire de ses victoires par la férocité des nations qu'il a subjuguées, par leur multitude, par leur éloignement les unes des autres : Domuisti gentes immanitate barharas , multitudine innumerabiles , locis infinitag, ( Cie. pro M. Marc.) Or , c'est là, à la lettre , ce qui distingue les exploits npostoliques de saint François Xavier; et nous pouvons enoere dire de lui ce que l'auteur du premier livre des Machabées a dit d'Alexandre-le-Grand , en des paroles différentes, mais dans la réalité du même sens : qu'il a soutenu et livré un grand nombre de combats , qu'il s'est couvert de la dépouille de beaucoup de nations , et qu'il a poussé ses conquêtes jusqu'au bout de la terre : Comtituit prœlia multa, et pertransiit tisque ad fines terra, et accepit spolia multitudints gentium (1 Marc. 1.). Xavier, par la force de sa prédication et la vertu de la croix du Sauveur , dont il était armé , a vaincu et soumis à l'Evangile des hommes intraitables par leur barbarie , leur indocilité , le dérèglement de leurs mœurs , auxquels il a fallu livrer les combats les plus difficiles , les plus redoutables : Constituit prœlia multa ; des hommes dont la multitude presque infinie en rendait la conquête plus glorieuse et plus admirable : Et accepit spolia muUiiuainis gentium ; des hommes répandus dans une étendue immense de provinces et de royaumes qui furent tous parcourus et soumis dans l'espace de dix ans : Pertransiit usque ad fines terrœ*
Enseigner , convertir des hommes dociles, cultivés , réglés dans les mœurs , formés par l'humanité , quoique d'ailleurs séduits par l'erreur , pourrait vous paraître l'effet de l'éloquence humaine et d'un maniement habile des esprits ; mais changer la religion , les coutumes , les inclinations , la nature même d'un peuple sauvage , abruti, énervé, c'est le miracle de l'Evangile et la force victorieuse de la prédication de Xavier. Car , sans parler de l'île du More et de tant d'autres , dont les habitants n'avalent de l'homme que la figure , c[uelle est la nation convertie par Xavier qui ne ]^rtât en elle-même et dans l'essence de sa constitution » de ses usages , de ses lois , les obstacles les plus évidents au christianisme? Quelle entreprise , grand Dieu ! que de former , pour aii^i dire , de nouveaux caractères, de commander aux tempéraments, d'arrêter tout à coup les passions les plus violentes , les plus invétérées , les plus préconisées; de remplacer une mollesse crimipelle par une pureté sans tache, une colère sanguinaire par le
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pardon des ennemis , la cruelle avarice par la bienfaisante charité ; de donner des lois saintes à des hommes nourris dans la superstition et r indépendance; de former des mœurs intègres dans des âmes abâtardies par les plus étranses abominations ; de fixer , par l'espérance des biens invisibles , des coeurs qui n'avaient jamais aimé que les biens delà terre. Quelle entreprise! Un homme mortel peut-il en espérer quelque succès ? Et combien de combats ne faudra-t-il pas livrer pour y réussir ! combats contre l'ignorance, la stupidité, la barbarie; combats contre la séduction des prêtres des idoles , contre les persécutions des tyrans ; combats contre le domaine des passions , la force de l'habitude , la contagion de l'exemple. Xavier entreprend de s'opposer à tous ces ennemis , et il en triomphe : Constituit prœlia multa, 11 plante , il déracine , il édifie , il renverse comme le prophète , il devient comme lui un mur d'airain , une colonne de fer. Nouvel Ismaêl , il atlaaue lui seul tous les adversaires de ses desseins , et repousse lui seul tous leurs efforts , toutes leurs fureurs à la fois : Manui ejus contra omnes, et manus omnium contra eum, (Gen. 16.) Nouveau Josué , il purge les royaumes de l'Orient d'un peuple infidèle et scélérat : plus heureux que Josué , il ne détruit pas ce peuple pour' lui en substituer un autre , mais le change et le substitue , pour ainsi dire , à lui-même. Nouvel Elle , il consume par le feu de son zèle tous les ennemis de son Dieu. Nouveau Judas machabée , il détruit les temples profanes , dépouille les idoles des honneurs usurpés de la divinité , établit partout le sacrifice éternel. En un mot , la férocité des nations infidèles » et tous les monstres qui lui sont alliés dans la guerre contre le christianisme, disparaissent devant les armes victorieuses du saint apôtre , c'est-à-dire devant la patience , la douceur , la prière , la mortification , les souffrances qui sont son bouclier et son* glaive , qui le rendent formidable à toutes les puissances de la terre et de l'enfer.
Que vous dirai-je du nombre incroyable d'infidèles que Xavier a arrachés à l'erreur , des pécheurs qu'il a détachés du crime ! Voulez-vous en avoir une idée , et concevoir comment ce généreux champion de Jésus-Christ peut se glorifier avec raison d'avoir remporté des victoires et des dépouilles sans nombre : Spolia multitwiinis gentium ? Ah I n'en jligez pas , mes frères , par ce que vous voyez P Par le petit nombre de conversions opérées par ma voix et celles des autres prédicateurs au milieu du christianisme , ne juffez pas des succès de la prédication de Xavier au milieu de rinfidélité ! Soit que les cœurs de nos auditeurs n'aient pas la même docilité , soit que nos paroles ne soient pas animées par le même zèle , soit que vous , ô mon Dieu ! par des raisons cachées dans le sein de votre impénétrable sagesse , ne leur accordiez pas la même efficace , quel contraste des sermons de Xavier avec les nôtres ! Xavier seul , dans cent endroits différents , fait plus que cent prédicateurs dans une même ville. Xavier , par un sermon , convertissait mille pécheurs : nous ne convertissons pas un pécheur par mille sermons. Rien ne résistait à sa voix : les petits et les grands, les riches et les pauvres , les ignorants et les savants , le chrétien enseveli dans le crime et le païen aveuglé par la superstition , tons l'éceiitent comme leur père : ses histruetions