LIVRE PREMIER
Il arriva f durant le resie du voyage, deux ou trois chosesassez remarquables. Un desdomesiiques deTanibassadeur, celui qui préparait les logements dans les lieux où passait le train , homme violent et brutal , ayant été repris par son maître pour n*avoir pas bien fait un jour son devoir, s'emporta furieusement dès qa'il fut hors de la présence de Mascaregnas. Xavier remendit y et ne lui dit rien sur-le-champ, de peur do l'irriter davantage ; mais le lendemain , quand cet homme eut pris les devants, selon sa coutume, il le suivit à toute bride. Il le rencontra abattu sous son cheval , qui était tombé du haut d'un rocher , et qui avait crevé en toaibant. Misérable, lui dit-il , que êeriezvous détenu , si vous étiez mort de cette chute ? Ge peu de paroles lui fit reconnaîti*e son emportement et en delaaDder pardon à Dieu de bon cœur. Xavier , étant descendu ensuite de cheval , le mit dessus , et le conduisit à pied jusqu'au gîte.
Un autre jour , l'écuyer de Mascaregnas ayant voulu passer à cheval une petite rivière assez profonde et assez rapide, le courant de l'eau l'emporta avec son cheval , et tout le monde le crut perdu. Xavier , touché du péril où était le salut d'un homme mondain , qui avait été> appelé de Dieu à la vie religieuse , et qui n'avait pas suivi le mouvement de la grâce, se mit en prière pour lui. L'ambassadeur, qui aimait fort son écuyer , s'y mit aussi, et y fit mettre tous ses gens. A peine eut-on imploré le secours du Ciel, que l'homme et le cheval, Qui commençaient à .se noyer, revinrent sur l'eau , et furent portés au bord de la rivière : on tira l'écuyei^^out pâle et à demi-mort. Dès qu'il eut recouvré ses sens, lavier lui demanda quelles pensées il avait eues étant sur le point de périr. Il avoua franchement que la religion où Dieui'appelait s'était présentée à son esprit, €t qu'il avait eu un très grand scrupule d'avoir négligé l'occasion de son salut. Il protesta ensuite, ainsi que S^avier raconte lui-même en une de ses lettres , que , dans ce moment fatal , les remords de sa conscience et les jugementa de Dieu sur les âmes infidèles à leur vocation, lui avaient fait plus de peine que toute l'horreur de la mort. Il parlait des supplices éternels d'une ma-
nîère vive et ardente, ôofflme s'il les eut expérimentés et qu'il fût revenu de l'enfer. Il disait même souvent, au rapport du Saint, que, par un juste châtiipent du Ciel , ceux qui , pendant leur vie , ne se disposaient point à la mort, n'avaient pas le temps de penser à Dieu quand la mort les surprenait.
L'ambassadeur et tous ses gens ne doutèrent pas que les mérites du saint homme n'eussent sauvé l'écuyer ; mais Xavier croyait que c'était un effet de la piété de l'ambassadeur ; et c'est ce qu'il manda au père Ignace : « Noire-Seigneur a bien voulu exaucer les prières fer- » ventes que son serviteur Mascaregnas lui a faites , les ï> larmes aux yeux , pour la vie de ce misérable , dont » nons n'espérions plus rien , et qui a été délivré de >^ la mort par un miracle manifeste i» .
Au passage des Alpes, le secrétaire de l'ambassadeur ayant mis pied à terre en un chemin jdifflcile que les neiges empêchaient de reconnaître , le pied lui manqua sur une pente assez raide ; il roula dans un précipice , et il aurait été jusqu'au fond , si , en tombant, ses habits ne se fussent pris à des pointes de rocher, où il demeura suspendu , sans pouvoir se dégager ni remonter de luimême. Ceux qui le suivaient coururent à lui ; mais la profondeur de l'abîme effraya les plus hardis. Xavier, qui survint , ne balança pas un moment ; il descendit dans le précipice , et , tendant la main au secrétaire , l'en retira peu à peu.
Etant sortis de France , et ayant passé les Pyrénées du côté de la Navarre , lorsqu'ils approchaient de Pampelune , Mascaregnas fit réflexion que le père François (c'est ainsi qu'on appelait Xavier communément) ne parlait point d'aller au château de Xavier , qui était peu éloigné de leur chemin : il l'en avertit , et l'en pressa même^ Jusqu'à lui représenter que, quittant l'Europe pour n'y revenir peut-être jamais , il ne pouvait pas se dispenser honnêtement de rendre une visite à sa famille et de dire un dernier adieu à sa mère qui vivait encore.
Les remontrances de l'ambassadeur ne firent aucun effet sur un homme qui , depuis qu'il eui abandonné tout pour Dieu , ne crut plus avoir rien au monde, et qui d'ailleurs était persuadé que la chair et le sang sont
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ennemis de Tespril apostolique. Il suivit le droit cbemio , iet dit seulement à Mascareg^as , qu'il se réservait à voir ses parents au ciel , non en passant et avec le chagrin que les adieux causent d^ordinaire ^ mais pour toujours et avec une joie toute pure.
Mascaregnas avait déjà utie haute idée de la vertu du père François : ce détachement si étrange augmenta encore l'estime quMl avait pour lui ; de sorte qu!avant de gagner le Portugal , il envoya un courrier exprès au roi Jean III , pour l'informer de la sainteté du second missionnaire des Indes.
Ils arrivèrent à Lisbonne vers la fin du mois de juin. Xavier se retira à Thôpital de tous les Saints , où Rodri- $lfaez , qui était venu par mer, avait pris son logement. Il le trouva fort abattu de sa fièvre quarte qui ne Tavait point quitté , et il l'embrassa sur le point que l'accès lui allait prendre. Mais, soit que l'extrême joie qui saisit Rodriguez en ce moment-là dissipât l'humeur que causait son mal , ou que les embrassements de Xavier eussent dès lors une vertu salutaire , l'accès ne vint point , et le malade n'eut depuis aucun ressentiment de fièvre.
Trois ou quatre jours après , ils furent appelés tous deux à la cour. Le roi et la reine, qui étaient ensemble, reçurent Xavier comme un saint , sur le rapport de Mascaregnas , et lui témoignèrent toute la bienveillance possible. Ils lui firent diverses questions louchant leur genre de vie, par quelle rencontre leur nouvelle société s'était formée, et ce qu'elle s'était proposé d'abord pour le bat de ses desseins : ils lui demandèrent enfin des nouvelles de la grande persécution excitée dans Rome cootre eux, et qui avait éclaté dans toute l'Europe. Xavier répondit ù tout en peu de mots , mais d'une manière qui contenta le roi et la reine. « L'un et l'autre " approuvèrent fort, dit-il lui-même , en écrivant de » Lisbonne au père Ignace , ce que nous leur dîmes de » la discipline de nos maisons , de la qualité de nos mi- » nistères, de l'esprit et du plan de tout l'Institut. »
Au milieu de Tentretien , le roi fit venir l'infant don Juan son fils , et l'infante Marie sa fille , pour les faire voir aux deux missionnaires des Indes. A l'occasion du prince et de la princesse , il leur raconta , par un
excès de bonté , combien Dieu lui avait donné d'enfants, combien il lui en était mort et ce qui lui en restait. La conversation tourna ensuite sur Téducation de la jeunesse; et avant que les Pères s€^ retirassent , le roi les pria de prendre soin de cent jeunes gentilshommes qui étaient nourris à la cour.
Quoique un officier du palais eût ordre de préparer , pour Xavier et pour Rodriguez , un logement. honnête et commode , ils retournèrent à leur hôpital et y demeurèrent toujours. Ils ne voulurent pas même recevoir ce qui leur fut assigné de la cour pour vivre; ils allaient demander Taumône par la ville à certaines heures réglées, et vivaient en pauvres selon la manière de vie qu'ils s'étaient prescrite.
Comme l'embarquement ne se devait faire qu'au printemps de l'année suivante, et que les hommes apostoliques ne savaient ce que c'est que d'être oisifs, Xavier ne se contenta pas d'instruire dans la piété les jeunes gens dont le roi l'avait chargé; il se donna lui-même de l'emploi , et fit à Lisbonne ce qu'il avait fait à Venise, à Bologne et à Rome, pendant plus de deux années. Mais outre qu'il assistait jour et nuit les malades de l'hôpital , qu'il visitait tous les jours les prisonniers, et qu'il faisait , plusieurs fois la semaine, le catéchisme aux enfants , il traitait souvent avec les principales personnes de la cour , et les engageait aux exercices spirituels du père Ignace.
Il ne voulut pas prêcher d'abord dans les églises, jugeant que les ministres de l'Evangile devaient commencer par des actions moins éclatantes : il ne monta en chaire qu'à la sollicitation du roi , qui , l'ayant fait venir un jour au palais, lui témoigna souhaiter de l'entendre , et lui dit que l'évêque de Lisbonne était d'avis qu'il ne différât pas davantage à faire des prédications publiques.
I^e père Simon Rodriguez travaillait , de son côté , au service du prochain , avec la même méthode et le même esprit.
Cependant Martin d'Azpilcuète , surnommé le docteur Navarre, 4ui était oncle de Xavier du côté maternel , et qui tenait la première chaire de théologie dans