‹ Vie de St. François Xavier de la Compagnie de JésusChapitre 75 sur 79 · TIB · texte numérisé non relu

TIB

» venue a été cause qu'on en a fait mourir ud si grand » nombre, n Le père prenant de là occasion de lui parler de la religion , fit un petit discours en ces termes :

<x Celte vie mortelle. Seigneur, et toutes les choses qui » en dépendent, passent, et il les faut quitter un jour. » La vie de Tâmcqui est immortelle, est Tunique qui » mérite nos soins ; et comme le bonheur de cette yie de » l'âme dépend de Tobservation de la loi chrétienne , vous )» ne devez pas vous étonner de voir que les Japonais qui » Tout reçue , méprisent si fort les tourments. Pour moi , » c'est ce qui fait depuis longtemps Tohjetde tous mes dé- » sirs : je vous rends grâces de ce que vous y contribuez ; » et tant s'en faut que je me plaigne de votre empereur, » ni de ses ministres , que je prie Dieu de tout mon cœur n de leur faire connaître la vérité , et de les amener dans » le chemin du salut, n

Lé gouverneur ne trouva rien à répondre à un discours si fort , et quitta le père pour aller diner. Après le repas il ordonna qu'on lui ramenât le père Spinola tout seul, h l'attendit dans son cabinet, accompagné de deux de ses domestiques; et d'abord qu'il fut arrivé, il commença avec lui une manière de conversation , que j'ai cru devoir rapporter ici, aussi bien que la précédente, pour montrer comment s'accomplit dans les ouvriers évangéliques la promesse que Dieu leur a faite de leur inspirer ce qu'il faut dik*e quand ils paraîtraient devant les tyrans. Le père Spinola a assuré qu'il l'avait eipérimenté en cette occasion, ne s'étant jamais trouvé à son gré ni si éloquent, ni si savant dans la langue japonaise.

« Comment étes-vous demeuré au Japon , dit le gouver- » neur, et en quelles maisons vous étes-vous caché? — » Nous ne manquons pas de secrets, répartit le Père, » pour nous cacher quand nous le voulons ; mais ' il ne » m'est pas permis de vous les dire , non plus que les » maisons où nous nous sommes retirés , pour ne pas » nuire à nos hôtes. — Si vous êtes sr scrupuleux là<^es- » sus, reprit le juge, pourquoi les mettre en si grand » péril? — C.e n'a pas été mon intention) répondit judi- » cieuseraent le Père; mais comme ceux chez qui* j'ai » demeuré l'ont désiré pour le salut de leurs âmes ^ je me i> suis servi de leur bonne volonté , en exposant aussi ma » vie pour eux. — Mais enûn , ajouta Gonroc , puisque » l'empereur ne veut pas que vous demeuriez au Japon, » pourquoi vous obstinez-vous à y demeurer contre sa n volonté?— Seigneur, répondit le père Spinola, avec une » admirable présence d'esprit, si quelque grand seigneur

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» au-dessus de vous vous avAît fait un commaDdement, et » que Tempercur vous ordonnai le contraire , vous obéiriez » sans doute à l'empereur , et vous croiriez avoir là^dessus » de quoi vous excuser raisonnablement de votre déso-^ » béissance auprès de Tautre. Ainsi, seigneur^ je fais tout » ce que je puis faire pour témoigner le respect que je u porte à l'empereur du Japon : quoique je sois religieux : » je n'en porte pas Thabit ; je ne prêche point publique- » ment ; je me cache , et ne (ais mes fonctions que dans les » ténèbres et durant la nuit : mais aussi parce que Dieu» x> qui est un peu plus grand roi que lui, m'obligea maintenir » sa loi , je n'é()argnc pas ma vie pour lui obéir. — A ces » mots Gonroc se tournant vers ceux qui étaient auprès de » lui : Voilà , ditril , un plaisant détour. — A quoi le Père » répoitdit respectueusement : Seigneur , ce n'est point un » détour , c'est une loi éternelle et immuable , à laquelle » nous ne pouvons rien changer ; mais c'est encore moins » un piège que nous «ous tendons pour nous rendre maî« » très de vos terres et de votre empire , comme quelques- » uns se le persuadent. S'il en était ainsi, nous aurions » tâché de vous apporter une religion plus douce et plus au » goût des grands que la nôtre ; nous aurions prêché une » loi commode , et nous ne nous abstiendrions pas , comme )> vous convenez vous-mêmes que nous faisons , des iplai- » sirs de la chair et des sens , ou du moins nous ferions » comme vos bonzes , ayant comme eux les dehors austères » et ne nous refusant rien en secret. »

Le Père continuant ce discours , dit bien des choses contre les sectes de bonzes, à quoi le gouverneur ne répliquant rien , envoya ceux qui étaient auprès de lui j dire qu'on lui amenât les auires prisonniers. Le saint homme prenant ce temps-là pour lui parler du royaume de Dieu : « Vous avez l'esprit trop bien fait, seigneur, lui dit-il, en » le flattant, pour mourir dans une religion comme la vôtre : » car je ne vous accuse point des rigueurs qu'on exerce ici » contre moi $ vous exécutez les volontés d'autrui. Faitesn vous instruire d'pne meilleure loi que celle de vos bonzes i> et de vos faux dieux : c'est le zèle que j'ai pour votre » salut qui me fait vous parler ainsi. Gonroc sourit à ces » paroles, et, étant sorti de son cabinet pour voir si per- » sonne n'avait pu entendre ce que le Père lui venait de » dire , il rentra pour lui répondre en peu de mots, que la i> foi chrétienne ne lui plaisait pas.— Je sais bien pourquoi, v> repartit le Père; c'est que vous n'avez jamais ouï nos ser-

o mons :. si vous eu vouliez faire expérience » Comme

l'homme de Dieu prononçait ces mots , les autres captifs

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arrivèrent; et depuis il né trouva plus moyen de renouer cette conversation. Il servît dlnterprètc aux pères Dominicains, qui répondirent très sagement aux demandes du gouverneur.

Durant cet interrogatoire, il arriva un officier d'Omura, que Gonroc avait envoyé quérir pour *y conduire les Pères, et les mettre dans une prison où on avait déjà m'is uo autre religieux de saint Dominique , un de Tordre de saint François et SIX Japonais séculiers ; car il ne voulait pas qu'ils demeurassent à Nangazaqui , où il craignait que le grand nombre des chrétiens (ju'il y avait alors , ne fit un trop grand concours à leur prison.

Ainsi Tinterrogatoire étant fini, on les voulut mettre entre les mains de Tofficier avec trois valets pris avec eux ; car pour leurs hôtes on les retint là.^Mais le peuple, qui avait appris par où les saints confesseurs devaient passer, s*y assemhla en si grande foule, que Tofficier étranger ne s'en voulut pas charger , et les allb attendre à Uracam , au delà d'un petit détroit qui a de trajet environ une lieue. Ce furent les officiers de Gonroc qui les conduisirent jusque-là. Ils passèrent par quelques rues de Nangazaqui , parmi les pleurs et les sanglots des fidèles , que les gardes ne purent empêcher de s'approcher des martyrs , de leur dire adieu et de toucher leurs habits par respect.

Afin d'être plus tôt libres de cet embarras, on les embarqua le plus près que Ton put de la maison du gouverneur. Dès qu'ils furent embarqués , on les mena à Uracam , où l'officier d'Omura les attendait avec des chevaux et une bonne escorte. Cet officier les traita fort honnêtement , et s'excusant auprès du père Spinok du mal que sa chaire l'obligeait de lui faire contre son inclination , il lui fit délier les mains et donner un bon cheval. Les prisonniers firent ce chemin partie en méditant la prise de Notre-Seigneur, comme le saint homme, l'a écrit depuis . partie en chantant des psaumes et se réjouissant, comme. les apôtres, d'avoir été jugés dignes de souffrir cet opprobre pour J^sos-Chbist.

On coucha une nuit en chemin, durapt laquelle le serviteur de Dieu confessa quelques chrétiens qui s'adressèrent à lui , car tous les chemins en étaient remplis. On partit le lendemain après dîner. L'officier fit amener un cheval au père Spinola ; mais n'y ayant que fort peu de là jusqu'à un lien ou il fallait s'embarquer pour passer un assez long détroit, sur le rivage duquel était la prison, le père pria qu'on lui laissât faire ce chemin à pied. Après quoi tout le monde s'étant embarqué, on mit à la voile , et en peu d'heures on se trouva à l'autre bord.

Les martyrs , approchant de la prison , avertirent de leur arrivée ceui qui étaient déjà dedans , par les hymnes et les €bauts d'allégresse dont Ils faisaient retentir Tair. Les prisonniers y répondirent avec les mêmes témoignages de joie.

Dés que la porte fut ouverte , ce ne fut qu'embrassements et conjouissances. Le père Spinola se servit , en saluant ses hôtes, des paroles dont saint Clément s'était autrefois servi en pareille occasion : « Ce n'est pas par mes mé- » rites que Dieu m'a envoyé ici , pour être participant de » vos couronnes. »

Cette pensée remplit son âme d'un si doux sentiment de tendresse et de reconnaissance envers Dieu , qu'écrivant depuis au recteur du collège de Milan , il l'assura qu'en ce moment il avait cru entrer dans le paradis.

<x 0 mon Dieu ! (dit-il, écrivant sur son emprisonnement à » un autre , ) par où est-ce que j'ai pu mériter une si extraor- » dinaire faveur, d'être jugé digne de souffrir cet opprobre » pour le nom de JÉsus-CHaisTPO que j'estime les travaux de x> mes voyages bien employés et mes souffrances bien récom- » pensées , quand je n'obtiendrais même jamais ce que je » suis venu chercher ici ! » Il entendait parler du martyre.

En effet, celte horrible prison en était elle-même un fort ffrand : et qui considérera bien ce qu'il y souffrit , comprendra aisément que c'était sans exagération qu'il mandait à un de ses amis que, selon l'homme, le tourment du feu lui eût été plus tolérable.

Sur uu rocher avancé dans la mer , prés d'un lieu nommé Suzuta, avait été bâtie une espèce de cabane longue de quarante palmes et large de vingt. Une double haie y faisait un enclos , dans lequel on permit d'abord aux prisonniers de se promener; mais cette permission ne dura' pas longtemps. La cabane menaçant ruine , on fut obligé d'en refaire une 9utre. Je ne sais par quel nouvel ordre ce fut , mais on la fit beaucoup plus étroite que la première n'avait été : on ne lui donna que vingt-quatre palmes de longueur et seize de largeur.

C'était une manière de cace faite de pieux de bois , distants d'environ deux doigts les uns des autres ; avec une petite porte , et une fenêtre de la grandeur d'une assiette , par où on leur passait à manger. Il y avait un espace de huit palmes entre la prison et les deux haies qui en faisaient l'enclos, lesquelles étaient si fortes et si hautes qu'elles ôtaient aux prisonniers la vue du paysage d'alentour , qui était assez agréable.

Après que les saints confesseurs eurent passé quelques jours dans une autre prison , où ils pensèrent mourir de la

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dyssenterie, on les ramena en celle-ci. D'abord qu'Us Tapercurent de loin , ils entonnèrent tout d'une vois le psaume qui commence par ces mots : « Je me suis réjoui lorsqu'on » m'a dit : Nous irons dans la maison du Seigneur. »

Le père Spinola , en y entrant y dit aux gardes , « qu^il se x> réjouissait d'être renfermé, pour Tamour de Dieu , dans x> un lieu si étroit et si incommode, parce qu'il espérait qu'il » en 'aurait une plus belle place dans le ciel ; mais qu'il » avait compassion d'eux , qui , n'étant pas dans la grâce de » Dieu , après quelques années' de celte liberté dont ils » faisaient tant de cas , seraient tourmentés sans relâche en » des supplices étemels » ; après quoi , s'étant jeté à genoux pour adorer la divine Providence , qui loi avait préparé une porte si sûre pour entrer à la gloire , il chanta avec ses compagnons cet endroit d'un autre psaume : « Voici le lieu » de mon repos; j'y demeurerai, puisque je l'ai choisi. »

Je ne puis dire tout ce que souffrirent , en près de quatre ans de cette prison , ces courageux martyrs de Jèsvs- Christ. Ils furent jusqu'au nombre de trente-un , et leur nourriture ordinaire était de deux plats de riz noir cuit à l'eau, de quelques racines crues et d'une espèce de jus qu'ils appellent xire, très désagréable et très amer.. On y avait joint un peu de hareng ; mais ou le retrancha dans la suite, comme un mets trop délicieux.

Le gouverneur de Nan^azaqui ayant appris la manière dont on traitait les prisonniers , et craignant qu'ils ne mourussent en prison , envoya ordre de les mieux nourrir ; mais cet ordre ne fut pas exécuté. On ne permettait pas seulement qu'on leur apportât rien d'ailleUrs ; ainsi , quelque chose qu'on leur envoyât , ils n'en profitèrent que fort peu de temps , qu'il se rencontra par nasard quelques soldats chrétiens parmi leurs gardes. Le père Spinola se plaint , dans une de ses lettres , que , pendant ce teropfr-là , il avait été trop bien traité pour un confesseur de Jêsos-Ghbist , et dit qu'il se réjouissait que les choses fussent retournées en leur premier état. Il pria même une personne qui lui envoyait quelquefois des rafraîchissements , de ne kii en plus envoyer.

Le chaud en été et le froid en .hiver étaient également intolérables dans une cabane ainsi exposés,e à tontes les ardeurs du soleil et à toutes les injures de l'air. La «eige et la pluie y entraient de toutes parts , et !es prisonniers ne pouvaient s'en défendre , étant si dépourvus de vêtements , que le père Spinola fut trois ans sans changer ni d'habit ni de chemise. Le froid fit mourir son compagnon Ambroise Feroandez , religieux d'une singulière ferveur , après environ treize mois de cette captivité.

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On lie peut imaginer combien la seule prison causait de tourment aux saints confesseurs. La puanteur y était horrible : le père Spinola disait qu'elle le faisait soupirer après le ciel. Les vers les mangeaient jour et nuit ; et il est aisé de comprendre qu'il devait y avoir une grande corruption dans un lieu où il y avait tant de personnes renfermées; qui à peine y avaient chacune deux palmes en large pour se coucher , et d'où Ton ne sortait jamais , pour quelque nécessité que ce fût , non pas même durant les maladies , qui étaient assez fréquentes parmi eux.

Le père Spinola, dont la complexion était fort délicate, y eut des fièvres très ardentes et très longues , durant lesquelles on ne pouvait seulement obtenir des gardes une Soutte d'eau pour le rafraîchir hors des temps ordinaires u repas. De si grandes maladies le mirent souvent à Textrémité; il écrivit au père général qu'il en avait été une fois guéri par Tintercession de saint Charles.

Ces lettres , qu'il paraH avoir écrites avec assez de liberté à ses supérieurs et a ses amis,' nous ont appris, avec ses souffrances , la vie adinirable que mena cette sainte troupe dans cette prison. Ils élisaient toutes les semaines quelqu'un d'entre eux pour supérieur , afin de présider au bon ordre de l'assemblée. Tous les matins ils commençaient la journée

Iiar une heure de méditation : ensuite les prêtres disaient a messe ; car ils avaient trouvé le moven d'avoir les choses nécessaires au sacrifice , ce qui leur Ait d^me extrême consobilion durant tout le temps de leur captivité , et d'un grand soutien dans leurs souffrances, comme le marque expressément le serviteur de Dieu dans une de ses lettres au père général. Les messes étant dites, on récitait les petites heures de l'ofiice canonial , puis le chapelet .* ensuite on Élisait la lecture de quelque bon livre jusqu'au dîner : après le repas on s'entretenait de quelque discours d'édification : les vêpres suivaient cet entretien, à l'issue desquelles on faisait encore d'autres lectures.

Avant le souper on disait matines pour le lendemain , et le petit office de Notre-Dame ; à quoi on ajoutait, les jours de fête, les litanies de la sainte Vierge et Thymne Ave, maris sUUa, Le père Spinola soupait rarement ; car il jeûnait plusieurs jours de la semaine , si Ton peut jeûner plus que de ne manger nue ce qu'on leur donnait. Avant de se coucher , on faisait l examen de conscience ; et cet examen était toujours suivi, hormis les jours de fête , d'une sanglante discipline, durant laquelle on récitait trois fois le psaume BÊùerêre : de quoi le père Spinola ne se contentant pas , portait presque continuellement le ciliée.

C*esl aussi des lettres de ce saint homme que nous avons appris ses beaux sentiments durant le temps de cette prison, et les consolations dont Dieu le comblait parmi de si rudes souffrances, a Enfin, dit-il, écrivant à un Père du Japon, » mon heure est venue ; je connais évidemment la ▼olonté x> de Dieu sur moi , ei j'espère de sa bonté qu'il Taccom- » plira , en permettant que je ne sorte de cette prison que » pour aller au ciel. C'est ce qui me comble de consolation, 9 quBnd je pense à un si grand bonheur , attendant conti- » nuellemenl Theure bienheureuse de mon départ. Fasse » le ciel que je ne sorte d'ici que pour mourir, oo pour » prêcher Tévangile. O mon Père ! que Dîea m'a libérale- » ment récompensé de tous mes travaux! par la seule grâce n qu'il m'a faite d'être mis en prison pour l'amour de lui ! » 0 mon Père ! qu'il est doux et délicieux de souffrir pour D Jésus-Christ! je ne l'avais jamais si bien senti que de- » puis ma prison. » •

II parle à peu près de la même manière , écrivant au recteur de Nangazaoui, qui lui avait mandé qu'on disait qu'il serait condamné à Ja mort : « Les bonnes nouvelles » que vous me donnez m'ont causé une extrême joie ; mais D ceUes dont un homme de mérite m'a fait part, et qu'il » dit avoir apprises de Gonroc même , sont encore beaucoup » meilleures , savoir qu'au mois d'octobre prochain noMs » devons tous être brûlés. Dieu veuille que ces nouvelles » soient vraies , ê mon cher Père I Que mon bonheur sera » grand , si je puis être une fois lié à un poteau et brâlé » pour l'amour de Jésus-Christ ! Je sais bien que je suis » indigne d'une si grande faveur; mais je sais bien aussi » que la miséricorde de Dieu «st grande. Si le bruit qui » court n'est pas un faux bruit , je vous embrasse de tout » mon cœur, jusqu'à ce que nous^nous revoyions dans le » ciel. »

Je ne puis omettre la belle lettre, ou plutôt la belle exhortation qu'il écrivit à Maximilien Spinola,'son cousin, qui avait hérité du comté de Tassarole, dans laquelle , après lui avoir appris l'état où il était dans sa prison et ce qu'il y souffrait, il lui parle en ces termes :

« Au commencement on disait qu'on nous enverrait en » exil ou à la Chine ou aux Philippines; mais , depuis qu'où » nous a bâti une nouvelle prison , on dit qu'on nous y » laissera mourir lentement des misères que nous avons i> de l'impatience de signer notre foi de notre sang. Qoi » sait néanmoins si , quand le roi saura que nous nous » estimons heureux dans cette prison, et que l'ardeur que » nous y faisons paraître enflamme tout le Japop , il ne fera » pas hâter jiotre mort.

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» Pour moi , j'ai une joie extrême de iroir eofin mes dësiri^ » accomplis , et d'avoir trouvé ce que je suis venu chercher »> si ioin : c'est une chose que j'estime plus que toutes les » di{;nilés du monde; et ce n'est pas sans raison, puisque » samf Paul préférait la qualité de captif pour Jésus-Ghaist » à celle d'apôtre même.

» Ce qui me fait rougir de honte, c'est que je sais bien x> que je n'ai point mérité cette faveur; j'admire comment » Dieu m'a choisi pour me la faire, parmi tant de saints » personnages, qui ont cultivé cette vigne avec de si extra- » ordinaires travaux. Saint Paul me console , quand il dit » que ce n'est pas à celui qui court, que bien donne ces « sortes de grâces, mais à celui à qui il fait miséricorde : » en effet, nous voyons que la couronne du martyre à sou- » vent été refusée à des personnes d'une haute sainteté , et » accordée à des hommes très mcchanis , pour nous » apprendre que c'est une grâce du ciel ,' non un effet de » nos mérites.

» Je vous ai voulu écrire ces choses , et par vous à tous » mes autres parents , afin que vous vous réjouissiez d'avoir V un parent captif pour JAsos-Chbist. La cause de ma » captivité est que je'n'ai pas voulu sortir du Japon , comme » redit de l'empereur l'ordonnait à tous les religieux , et 3» qu'y étant demeuré, du consentement de mes supé- » rieurs , j'ai continué à cultiver les chrétiens et à convertir ».ies idolâtres. C'est de quoi mes proches doivent rendre » grâces à Dieu, et ce qui les doit porter à faire offrir des » sacrifices; afin que je ne sorte d'ici, si j'en dois sortir » vivant, que pour aller à la croix ou au bûcher; c'est » aussi ce qui leur doit faire estimer ma prison plus que » toutes les charges , toute la noblesse et tous les biens de » fortune qui sont dans la famille , lesquels peuvent beau- » coup nuire au salut , s'ils ne sont accompagnés de l'ob- » servaoce de la loi divine, d'une extrême probité et d'une » grande charité envers les pauvres.

» Je vous conjure tous , mes chers parents, de faire » réflexion sur l'inconstance de cette vie et sur Tincerti- T» tude de la mort , qui vous dépouillera de tous les biens » de ce monde , lorsque vous y penserez le moins , et qui » ne vous laissera rien emporter que vos vertus. C'est cette » pensée qui, avec la grâce divine, a obligé tant de per- » sonnes a renoncer aux richesses, aux dignités, même » aux royaumes et aux empires , pour se retirer dans les » solitudes, afin d'y vivre austérement et ne s'occuper' » qu'à méditer la vie et la passion de Jésus-Chbist, en » imitant sa pauvreté et l'humilité de sa croix.

» O si vous aviez goûté les délices dont Dlea remplit Fàme » de ceux qui le servent et qui souffrent pour loi ! vous » seriez convaincus combien trompeurs sont les plaisirs » que promet le monde : je dis quMI promet , et non pas » qu'il donne, puisque ceux qu'il donne ne remplissent pas » M capacité de notre àme , qui ne peut être remplie que » de Dieu seul.

» Pour moi, qui commence à être disciple de Jésus* » Christ depuis que je suis pour Tamour de lui dans une » prison où je souffre beaucoup , je vous assure âne dans « les temps même où je me suis senti défaillir par la faim , » je me suis aussi senti soutenu par de si solides coosola- » tiens , que je me tiens bien récompensé par cela seol de » tout ce que j'ai pu faire pour le service de Dieu ; et que , » quand je devrais encore passer plusieurs années dans ma » prison, ce temps me paraîtrait court, tant est grandie désir » que j'ai de souffrir pour Tamour de celui qui récompense » si bien nos travaux et qui sait nous faire trouver de là » douceur jusque dans nos plus rodes souffrances. Le pre- » mier motif toutefois que nous devons avoir de le servir , *> doit être lui-même , puisqu'il est la source de toute bonté » et qu'il est digne que , même sans récompense , on se » consacre entièrement âi lui.

» Parmi les maladies que j'ai eues dans ma prison , j*ai » eu une ûèvre continue de cent jours , destitué de toutes » sortes de remèdes et de nourriture , de manière que tool » le monde croyait que j'en allais être emporté, et je le » croyais bien moi-même. Durant tout ce temps-là mon » cœur était si plein de joie qu'il me paraissait trop étroit » pour la contenir : je n'en avais jamais senti une pareille ; » elle me faisait tressaillir , et je m'imaginais être aux portes » du paradis. Si Dieu adoucit ainsi sur la terre les afflic- » tions de ses serviteurs , quelles consolations , et qoelles » délices ne leur fera-t-il point goûter dans le ciel , qui » est le lieu de la récompense?

» Servons donc , mes cbers parents , servons bien un » Seigneur si bon et si miséricordieux. Il ne nous doit pas ». être difficile de modérer nos passions, ou de mortifier » notre corps ; puisque nous sommes certains que y si nous » souffrons ici avec JÉsos^GHaisT , nous régnerons éter- » nellement avec lui dans le ciel , où personne n'arrive » sans souffrir.

» Je me recommande an seigneur Ferdinand Spinola , » au seigneur Alexandre, et aux filles du feu seigneur Fa- » brice , et à tous mes antres parents : je leur dis adieu , » et à ma patrie; car je me sens si affaibli, que je doute

» si je vivrai assez longtemps pour trouver encore une fois x> l'occasion de leur écrire. Je me souviens tous les jours » d'eux à Taulel et dans mes prières ; et ils peuvent s'assu- » rer <|ue je ne les oublierai pas dans la céleste Jérusalem, y> si Dieu me fait la grâce de m'y donner entrée. Adieu » encore une fois, adieu jusqu'à ce aue nous nous re- » voyions dans le ciel. De ma prison aOmura , le vingt- » huitième de février de l'année 1621. Chablbs, empri^ » sonné pour la foi de Jésds-Christ. »

Parmi tant d'autres beaux sentiments qui paraissent dans toutes ces lettres , on y voit un grand désir du martyre , qui était en effet si ardent q4ie , quand le bruit courait dans le monde, comme on le Gt courir plusieurs fois, qu'on ne le ferait point mourir , il priait qu^on ne lui dit point de si méchantes nouvelles. Il disait une messe pour tous ceux qui lui en mandaient de contraires , se recommandant continuellement aux prières de ses amis pour obtenir cette grâce , dont il disait qu'il craignait beaucoup que ses péchés ne le rendissent indigne.

Ce désir néanmoins ne l'empêchait pas de tenir son coeur dans une grande conformité à la volonté de Dieu : ce qui parut dans ses maladies où , se croyant souvent prés de la mort , il la recevait avec joie , désirant comme saint Paul d'être délié et d'aller voir Jésus-Christ. Dans une de ses lettres au père général , il dit qu'étant un jour abandonné , il ne se sentait pas de joie en pensant seulement que le Seigneur était à là porte qui l'attendait. .

Il disait qu'il avait impatience de mourir pour n'être plus dans les occasions d'offenser Dieu ; mais il eu revenait toujours à vouloir ce que Dieu voulait et à se conformer à son bon plaisir, a Vous vous trompez, dit-il, dans une » de ses lettres à un père, qui lui avait mandé qu'il eût » voulu être prisonnier en sa compagnie ; vous avez trop » bonne opinion de moi : je ne suis qu'un misérable pé- » cheur. Ce n'est pas faute de grâce , Dieu m'en donne une » grande abondance; maïs c'est que je n^en profite pas » comme je devrais, et que j'emploie mal le temps qu'il » me donne pour me préparer à la mort. Je ne connais rien » de bon en moi qu'un grand désir de souffrir beaucoup- » pour lui et une parfaite conformité à toutes ses volontés, » étant tout prêt de demeurer cent ans dans la prison où » je suis , ou d'aller en exil hors du Japon. L'unique chose » qui m'afflige , est de voir durer si longtemps une vie dans » laquelle j'offense tant Dieu : je souhaite la mort pour ces- » ser de pécher; et je me promets que par vos prières et » celles de nos autres Pères*, j'obtiendrai le bûcher oa la » croix. »

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Le père Spinola virail ainsi dans sa prison d^Omura , lorsque des pirates de Hollande et d* Angleterre , ayant pris un vaisseau japonais qui revenait des Philippines , y trouvèrent deux religieux déguisés , dont Tun était de Tordre de saint Dominique, et se nommait Louis Florez, Vautre de Tordre de saint Augustin , et avait nom Pierre de Zugniga. Ces hérétiques voulant faire leur cour à Pempereur du Japon , déférèrent ces deux religieux au gouverneur de Nangaz&qui.

Ces Pères eussent bien voulu pouvoir avouer leur profession ; mais erf étant empêchés par l'intérêt du capitaine du vaisseau , qui était chrétien et qui ne pouvait éviter le supplice si on trouvait quMl se fût chargé d'amener des prêtres dans le royaume contre les édits du prince , ils furent obligés de retenir leur zèle et de s'abstenir de dire qui ils étaient. Les hérétiques n'avaient pas assez de preuves pour les convaincre; et le gouverneur. même , qiil ne prenait pas plaisir qu'on mandat à la cour qu'il était arrivé deux religieux dans son gouvernement , prenant leur parti en cette rencontre , soutint qu'ils ne Tétaient pas , et Técrivit même à l'empereur. Néanmoins les Hollandais , qui ne voulaient pas passer pour des pirates et pour ennemis des Japonais , sur lesquels ils avaient pris le vaisseaa , sontenant fortement que ces deux hommes étaient espagnols , prêtres et religieux , envoyés au Japon sous prétexte de prêcher la foi , mais en effet pour remarquer par où on pourrait attaquer Tile , il fallut procéder à un jugement dans les formes. Pour vider ce différent, on proposa de faire venir quelques-uns des prisonniers d'Omura , pour voir s'ils ne connaîtraient point les deux étrangers. Cet expédient ayant été trouvé bon , et le gouverneur ne Tosant refuser , on envojra à Omura demander trois de ces prisonniers , pour les faire venir à Firando , où Taffaire devait se juger.

Le père Spinola fut de ce nombre , avec le père François Morales, de Tordre de saint Dominique, et le père Pierre d'Avila , de Tordre de samt François , qui firent tous trois ce voyage avec de grandes incommodités , étant à deminus , quoique ce fût durant Thiver.

Aussitôt qu'ils furent arrivés, le gouverneur les fit paraître devant lui , en présence de plusieurs Japonais , de quelques Portugais, des Anglais et des Hollandais qui étaient intéressés dans la cause. On leur présenta les deux religieux , et on demanda d'abord au père Spinola s'il ne les connaissait pas : à quoi le Père ayant répondu qu'il demeurait au Japon et qu'il ne les avait jamais vus , un renégat nommé Féizo, lieutenant du gouverneur de Nangazaqui,

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dit , d'un ton insultant : « Se peu^il faire qn^un religieux «> ou un prêtre nie ce qu'il est ? x» Le Père , qui s'aperçut que cet homme parlait de la sorte parce qu'il ne mettait pas de différence entre un prêtre et un chrétien , lui ré^ pondit en peu de mots « qu'il pouvait arriver quelquefois » qu'un homme fût obligé de confesser qu'il était chrétien , ' » sans être obligé pour cela d'avouer qu'il fût prêtre ou » religieux. » Un Anglais qui était présent , prenant fièrement la parole : « Il est vrai , dit-il , c'est ainsi que I on » en use en Angleterre, où ceux qui sont prêtres le nient » pour éviter le supplice. » A quoi le Père répliqua d'un air qui imposa silence à l'hérétique : a Ce que vous dites «> là n'est pas ; j'ai été pris sur mer par un Anglais , et » quoique je susse bien la haine que les. hérétiques ont » contre nous , je n'ai pas laissé de lui avouer que j'étais » et prêtre et jésuite ; et je sais de plus que plusieurs de » la Compagnie en ont usé de la sorte en Angleterre. Vous » savez vous-même, seigneur, par votre propre expé- » rience , dit- il ^ en se toomant vers le gouverneur, comx> ment nous en usons là-dessus, et ce témoignage vaut » mieux que celui de la personne qui vous parle. » G^tte contestation finie , on interrogea les deux autres , dont les intéressés n'ayant pu tirer une réponse qui les contentât , on les renvoyât tous trois.

Lorsqu'ils sortaient de l'audience , le père Spinola pria Féizo de le vouloir écouter un moment. Féizo , qui voyait bien de quoi il voulait parler, lui dit qu'il était pressé ; ce qui fit que le Père ne lui put dire que quelques mots en passant, pour le faire souvenir du temps que, détestant i'idolàtcie , il était lui-même chrétien , pour l'exhorter à la pénitence et lui représenter la colère de Dieu ; enfin pour le prier de ne plus persécuter , comme il faisait , une religion qu'il avait suivie. Féizo ne répondit rien à cela, et s'étant retiré tout honteux , -ne reparut plus devant le Père.

Alors Louis de Figuérédo, homme considérable parmi les Portugais , qui avait été au-devant des saints confesseurs et s'était |eté à leurs pieds pour baiser leurs chaînes, demanda permission à Gonroc de leur donner à manger chez lui, de les vêtir, et d'envoyer à la prison d'Omura les choses dont ceux- qui y étaient avaient besoin. Gonroc,

3ui avait été touché des misères de ces prisonniers à la vue es trois^ qu'il venait de voir , permit à Figuérédo tout ce qu'il voulut. Les Portugais firent effort pour ne laisser inanqner de rien des personnes si dignes de leur charité ; mais Féizo leur fit défense de leur envoyer autre chose que des habits ; et quoique Figuérédo se jetât à ses genoux

poar le prier de le laisser faire , il ne put fléchir ce cœur barbare; de sorte qti^il ne put charger d'aulre chose les trois Pères , qu'on renvoya sur-le-champ à Omura , que de ce que Féizo avait permis.

La contestation ne put se terminer sans qu'on trouvât des présomptions suffisantes pour perdre le capitaine japo^ nais qui avait amené les deux religieux ; et ce fut ce qui leur lit prendre le parti d'avouer enfin qui ils étaient : le père Spinola même et ses deux compagnons le leur ayant ainsi conseillé , afin d'ôter aux fidèles du Japon le scandale qu'ils commençaient à prendre d'une conduite qui ne leur paraissait pas assez courageuse , et d'ôter aux idolâtres on ridicule ombrage que les hérétiques leur avaient donné , en leur faisant accroire que Zugniga, qui était* Castillan de nation , était un fils naturel du roi d'Espagne , que ce prince faisait passer dans leur pays pour exécuter ses desseins.

Cet aveu , qui faisait à Gonroc une fâcheuse affaire auprés de l'empereur , lui donna un extrême chagrin contre les chrétiens; mais il fut encore bien plus irrité, lorsqu'étant allé à la cour rendre compte de ce qui venait de se passer, il trouva l'empereur fort en colère, et de la hardiesse de ces religieux , et encore beaucoup plus de celle qu'il apprit presque en même temps que quelqu'un avait eue à Firando , de faire échapper un de ces Pères de la prison où on l'avait mis. Ce fut alors que, tout furieux , It dit en s'adressant à ce gouverneur : a Tout ceci » arrive par votre faute ; si j'avais- donné à un autre la » charge que je vous ai confiée, le Japon serait mainteo nant délivré de tous ces bonzes étrangers , qui viennent » troubler mon empire pour la prédication d'une loi si con- » tram à toutes nos sectes. C'est parce ^ue vous n'avez » pas soin de veiller sur les vaisseaux qui abordent dans i> vos ports , qu'il y arrive tous les jours de ces prêtres. » Retournez donc a Nangazaqui, et faites brûler tout vifs x> les deux religieux qui y sont arrivés depuis pea , avec » le capitaine qui les a amenés. Faites mourir par le » même supplice tout ce que vous trouverez de ces prêtres » et de ces religieux , soit Européens , soit Japonais. N'é- » pargnez ni leurs hôtes , ni les femmes de leurs hôtes , » ni même leurs enfants > de quelque âge qu'ils soient, » non plus que les chrétiens qui habitent les maisons » voisines des leurs. Je veux outre cela que les femmes et » les enfants de ceux qu'on a fait mourir depuis trois ans » pour la religion chrétienne , ou qui sont encore roaintex> nant dans les prisons pour la même cause , soient pa-

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«> reillement mis à mort. Pour voas , faites ious vos efforts » pour découvrir les religieux qui sont eneore cachés dans » le Ja|N>n , et prenez garde qu'il n'y en entre d'autres ; » car s'il arrive quelque trouble dans rétat par votre faute , » votre tête m'en répondra. »

Des ordres si précis et si forts n'avaient garde de manquer d'être exécutes avec toute la sévérité (|ue demandait le tyran. Gonroc ne fut pas plutôt de retour a Nangazaqui, qu'il fit brûler le père Fierez et le père Zugniga , le capitaine <iui les avait amenés et douze matelots chrétiens qui , souffrirent tous la mort avec une constance admirable.

Le bruit de cette exécution fut bientôt porté à Omura avec redit de Fempereur , et causa une extrême joie aux saints confesseurs ; car quoiqu'ils ne fussent pas condamnés en propre personne , ils jugèrent néanmoins bien qu'ils « seraient compris dans la sentence générale ; et bientôt après un officier du gouverneur d'Omura étant venu dans hi prison, pour prendre leurs noms et savoir combien ils étaient, ne leur laissa plus lieu d'en douter.

Le père Spinola se préparant donc dés lors à recevoir la couronne du martyre , fit part de cette bonne nouvelle à ses amis , el leur écrivit, en leur disant adieu, des lettres semblables k celles que j'ai rapportées, les remplissant des sentiments de reconnaissance qu'il avait de la grâce que lui faisait Notre-Seigneur , et les signant toutes avec cette souscription : Gharlhs , condamné a mort peur Jésus-Christ.

Un paquet de ses lettres était pour quelques-uns de ses amis japonais ; mais ne trouvant à qui le conûer , il le serra et ne le donna qu'en approchant du lieu du supplice , à un de ces amis , qui eut l'adresse de le prendre saurs qu'on s'en aperçût.

Un autre de ces paquets s'adressait au provincial du Japon, auquel il envoyait en même temps deux petits reliquaires (|ui lui étaient restés : Tun oè il y avait un morceau du sac dont saint Ignace s'était revêtu au commencement de sa conversion , et dont il disait que Dieu s'était servi pour faire beaucoup de miracles ; Taotre où il y avait des reliques du bienheureux Louis de Gonzague , qui lui avaient élé envoyées par le père général , et dans lequel il avait inséré des cheveux d'Ambroise Femandez , qu'il révérait comme un martyr.

A peine eut-il le temps d'achever ses lettres , que le gouverneur d'Omura , qui avait reçu ordre de Gonroc de faire conduire les captifs à Nangazaqui , envoya à la prison des officiers et des soldats pour l'exécuter : alors les saints confesseurs ne doutèrent plus que leur arrêt ne fût prononcé.

Leur joie redoubla à la vue de ces satellites; et ils la témoîguéreot par les cantiques qu'ils chantèrent en quittant leur prison. 11 n^y en eut néanmoins que vingt-quatre qui en sortirent ce jopr-là , partie de Tordre de saint François , partie de celui de saint Dominique, et partie de la Compa-

Îiagnie, desquels il n'y en avait que deux qui fussent prêtres, e père Spinola et le' père Kimura ; les sept autres étaient des novices , que le père Spinola avait reçus dans la prison, et auxquels il fit faire les vœux en sortant, selon le pouvoir que lui en avait donné le père provincial. Les huit autres prisonniers, qui n'avaient pas été pris dans le gouverncraeDi de Nangazaqui , furent brûlés à Omura.

Ces saintes troupes s'étant dit adieu avec des larmes de joie , ceux qui suivaient le père Spinola entrèrent dans un vaisseau qui les porta en peu d'heures à Nangaîa , où, étant montés à cheval , ils commencèrent une espèce de marche , qu'on peut dire avoir été le plus auguste triomphe de la religion chrétienne dans le Japon. Un officier marchait à leur tète , accompagpé d'un grand nombre de gardes armés de lances et de mousquets. Le père Spinola paraissait ensuite comme digne chef de cette illustre troupe, et était suivi de tous les autres , sans distinction d'ordre ni de rang, selon que le hasard les avait placés. Chacun avait son bourreau à ses côtés , qui tenait en main le bout d'une corde attachée au cou du prisonnier. Trois autres officiers avec leur gardes fermaient la marche, et empêchaient qu'on n'approchât des martyrs pour leur parler : rigueur qu'on leur avait tenue depuis Omura jusque-là , n'ayant parlé à personne que dans le vaisseau , où on ne les avait pu empêcher d'exhorter ceux dont ils s'étaient pu faire entendre. Etant néanmoins arrivés à Uracam, où on avait ordre de les faire coucher , pour les conduire le lendemain droit au lieu destiné à leur supplice , distant d'environ une lieue de. là , on permit à trois Japonais , dont l'un était parent d'une dame chrétienne considérable à Omura , d'entrer dans la chambre où on les avait mis tous ensemble.

Un de ceux-là était le catéchiste du père Spinola , dont nous avons parlé , qui lui venait demander sa bénédiction. Ce fut de ce catéchiste qu'il apprit positivement qu'il était condamné à être brûlé tout vif. Le Père n'ayant plus rien sur lui qui fût propre à faire un présent , ne put lui donner que la discipline dont il s'était servi durant sa prifîon , et son chapelet pour une dame chi étienne , à laquelle il voulut envoyer quelque marque de son souvenir.

Après cela il ne pensa plus, qu'à honorer le jour de son martyre par des témoignages extraordinaires de réjouis-

DO PÈRB SPINOtA. 473

sance et d^allégresse. Il demanda permission d*aller au supplice avec le père Kimura , revéïu^ tous deux de surplis ; de faire donner des robes neuves à tous ses autres compagnons, et de marcher ainsi en cérémonie, précédés d^une espèce d'étendard, qu'if avait mandé par son catéchiste aux Pères de Nangazaqui de lui faire faire , avec un nom de Jésus au milieu ; mais on ne lui voulut rien permettre de tout cela.

On fit diner les prisonniers à Tordinaire ; puis les ayant fait remonter à cheval , on les fit remettre dans le même ordre qu'ils étaient le jour précédent, et on les mena au lieu du supplice. Il y eut un si grand concours de peuple sur tout le chemin par où ils devaient passer , que , sans parler des idolâtres , ceux qui connaissaient les chrétiens en comptèrent plus de trente mille , dont la plupart venaient , les larmes aux yeux , demander la bénédiction à leurs pasteurs et se recommander â leurs prières.

Quelque joie qu'eussent les saints martyrs de se voir si proche de la couronne , ce spectacle les"^ toucha : ils ne pureDt entendre les gémissements de leur troupeau désolé , sans s'attendrir sur les' maux dont ils le voyaient menacé ; ils le consolaient néanmoins autant qti'il leur était possible , et disaient , en passant , à ceux dont ils se pouvaient faire; entendre : « Qu1ls ne devaient pas douter que dans le ciel , » où ils espéraient être bientôt , Ils n'eussent le mémB soin » d'eux qu'ils avaient eu sur la terre ; qu'ils conservassent » seulement la foi , et qu'ils espérassent de la bonté de Dieu » qu'il n'abandonnerait pas une cause qui était la sienne » aussi bien que la leur. »

Pendant que les martyrs parlaier t ainsi , on approchait du lieu du supplice. C'était une petite éminence sur le bord de la mer , à la vue de Nangazaqui , déjà en vénération parmi les chrétiens , pour avoir été arrosée , quelques années auparavant, du sang des bienheureux Jean de Goto, Paul H ichi , Jacques Kisai *et de leurs compagnons. Celle émiueuce , qui depuis ce temps-là a été appelée la sainte Montagne , est un lieu que la Providence semble avoir destiné à ces spectacles. C'est une espèce de Péninsule , tout entourée de la mer , hormis du côté d'un grand chemin qui la sépare d'une autre montagne , laquelle , s'élevant insensiblement à l'opposite , fait un ampbitéâtre naturel capable de contenir une grande multittide de spectateurs! Ceux qui n'y purent tenir ce jour-là , parce que le nombre en fut proprodigieux , prirent des barques pour voir de la mer.

Dès que les martyrs aperçurent le lieu de leur sacrifice , ils le regardèrent comme le champ de leur victoire , et le saluèrent profondément ; mais quelque impatience qu'ils

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eussent d*y monter , pour y cueillir la précieuse palme où ils touchaient déjà de la main , il leur fallut attendre près d'une heure une autre troupe de trente martyrs , qu'on devait amener de Nangazaqui.

Aussitôt qu'ils furent arrivés , une partie des gardes se rangea sur le rivage , les autres occupèrent le pied de la montagne , pour empêcher que le peuple n'en approchât. Sur le sommet de réminence, dans la partie la plus avancée dans la mer, paraissait , sur une manière de tribunal richement couvert de tapis de la Chine , un officier de justice nommé Zuquendaî , qui présidait de la part de Gonroc à cette sanglante action : d'un côté étaient les martyrs qui devaient avoir la tête tranchée ; de l'autre ceux qui étaient condamnés à être brûlés à petit feu, du nombre desquels furent tous les Jésuites de la troupe du père Spinola , à la réserve de Jean Giungo , qui , faute de poteau , eut la tète tranchée. Ces poteaux , au nombre de vingt-cinq , rangés en haie sur une même ligne , furent distribués à autant de personnes, qui y furent liées debout, mats légèrement, afin que si la douleur obligeait quelqu'un à renier la foi , il pût aisément se sauver. Le père Spinola se jeta à genoux d'abord qu'on lui présenta le sien , et l'embrassa très tendrement , rendant grâces à Dieu d'un si grand bienfait.

Les choses étant ainsi disposées , et les deux troupes de confesseurs se trouvant en présence Tune de Tautre, le père Spinola entonna Iç psaume LaudaU Damintim , cmiui génies , que tous les autres achevèrent d'un air si pénétré de joie , et paraissant si convaincus de ce qu'ils chantaient : « Que c'était alors que le Seigneur avait confirmé sa miséx> ricorde sur eux , » que les assistants en furent touchés et ne purent retenir leurs larmes. Quelques-uns nlcme ont dit que ce chant avait eu quelque chose d'extraordinaire. Gonzale Montéro, qui était présent, a assuré juridiquement depuis , en des informations qfi'on fit faire à Manille, que , quoiqu'il eût oui bien des concerts en sa vie , il n'en avait jamais oui un si agréable , ni chanté si harmonieusement que celui-là. Plusieurs crurent que les anges avaient mêlé leurs voix à celles des martyrs , ne paraissant pas possible qu'une multitude confuse de tant de sortes de gens assemblés au hasard eussent pu faire une si doace harmonie.

Après que le psaume fut chanté , le père Spinola se trouvant le plus près du tribunal , se tourna vers l'oflicier , et lui parla en ces termes : « Vous pouvez maintenant o juger, lui dit-il , par la joie qui parait sur nos visages à » la vue des tourments que vous nous préparez , si les-

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» religieux d'Europe viennent au Japon s'emparer du » royaume , ou bien pour vous ouvrir la porte du ciel , où » on ne peut entrer sans être chrétien. Le christianisme » nous Ole le désir des richesses et des dignités , et nous » en inspire le mépris. Nous ne cherchons que voire salut, » qui consiste dans la connaissance du vrai Dieu , et dans » Tobservance de sa loi que nous vous sommes venus en- » seigner. Nous nous estimons bienheureux de mourir » d^une si belle mort , espérant une récompense éternelle » du léger supplice que nous allons endurer. Mais vous » êtes bien misérables , vous autres , qui marchez dans le » chemin de Tenfer. Au reste , ne vous imaginez pas ef- » frayer par notre mort les prédicateurs de TEvangile , et » les détourner de venir au Japon ; c'est ce qui les y atti- » rera au contraire. Des cendres d'un seul il en naîtra cent » autres , qui , héritiers de noure courage , s'estimeront » heureux de verser leur sang pour celui qui nous Tins- ^ pire. »

Ayant fini de parler au tyran , il adressa la parole aux Portugais qui étaient présents à ce spectacle, et leur fit, dans le peu de temps qu'il en eut, une exhortation si ton* chante qu'un des plus apparents d'entre eux prit la résolution de quitter le monde et d'entrer dans la Cfompagnte.

On commença l'exécution par ceux à qui on* trancha la tète. Les bourreaux avaient déjà tiré leurs épées , et les martyrs étaient à genoux pour recevoir le coup , lorsqu'ime jeune femme de cette troupe leva la voix pour dire adieu au père Spinola. C'était Isabelle Fernandez , veuve de Dominique Georges , chez qui le père avait été pris , et 3ui avait déjà consommé son martyre il y avait environ eux ans. Isabelle avait été réservée jusque-là , avec un petit enfant qu'elle avait , baptisé par le père Spinola , et nommé Ignace , parce qu'il était né le jour de la fête de ce Saint , et que ses parents l'avaient consacré à Dieu , dès le moment do sa naissance , pour le servir dans la €oro* pagnie.

Il semble que cet enfant n'était né que pour le martyre. Depuis la mort de son père , il n'avait autre chose dans l'esprit , et semblait se faire un plaisir d'y penser. Il en avait des songes la nuit, et à peine put-il parler qu'il disait à tout moment qu'il serait uiarlyr. S'il voyait une épée, il disait que c'était un instrument qui lui trancherait la tète ; s'il donnait quelque chose à quelqu'un , il lui disait de la bien garder , parce que ce serait un jour une relique. Une fois, en parlant à sa mère, il lui avait dit qu'ils seraient tous deux martyrs , disant en même temps à une

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sœur quil avait que , pour elle , elle oe le serait pâi. Le lout arriva comme il l'avait prédit , car il était de celte troupe; mais comme sa petitesse avait empêché que le père Spinola ne le démêlât, le saint homme en eut de rinquiétude, et craignit qu'on ne Teût caché, fâché qu*0D lui Otât une si belle occasion d*bonorer Jêsds-Ghrist par son sang innocent.

Dans cette pensée , il n'eut pas plutêt aperçu la mère , qu'il lui demanda où était son fils. « Où est mon Ignace? » ôilrW; qu'en a-t-on fait? — Le voici, répondit Isabelle, » en rélevant par-dessous les bras ; je Tai amené avec moi » pour l'offrir à celui qui nie Ta donné. C'est la plus pré- » «ieuse partie de mon sacrifice, et c'est pour cela que je »> l'immole d'autaut plus volontiers. » Puis adressant la parole à Tenfant , et lui montrant le saint martyr : « Voilà , » mon fils , lui dit-elle , votre vrai père ; c'est lui qni vous » a engendré à Jésus-Christ : dites-lui adieu. » Ce pauvre enfant, tendant les bras , demanda la bénédiction au Père, qui , ravi de le voir , lui témoigna autant qu'il put , du geste et de lu voix, n'ayant pas les mains libres, qu'il la lui donnait de tout son cœur.

Ce fut un spectacle qui attendrit tout le monde, de voir la constance de la mère et l'assurance de Tenfant. Il n'avait encore que quatre ans , beau comme un ange , et sa mère l'avait habillé ce jour-là avec une propreté extraordinaire. Durant tout ce préparattf , on l'avait vu se promener (kns cet espace où étaient renfermés les saints ronfesseurs ; mais cette admiration redoubla , lorsqu'on le vit regarder intrépidement les têtes des martyrs qui tombaient à ses pieds , ne changeant pas même de couleur lorsqu'il vit celle de sa mère ,• et recevant enfin , avec une égale constance , le coup qui de cette innocente victime fit un sacrifice si agréable à l'Agneau.

Durant cette première exécution , le père Spinola donna encore l'absolution à une femme nommée Lucie de Freitex. qui avaiji souvent désiré de se trouver au supplice à côté d'un prêtre, et qui s'était heureusement rencontrée être la plus proche du saint homme.

Cependant les bourreaux se préparaient à mettre le feu au bûcher qui environnait cette seconde troupe , large d'environ vingt-cinq palmes , et disposé de telle manière que le feu ne pouvait arriver à eux que peu à peu et très lentement , afin que leur tourment fût plus long. On avait élevé vis à- vis d'eux toutes les télés qu'on venait de couper, pour leur donner de la terreur; mais ce spectacle «n'avait garde d'effrayer ceux que les ftammes déjà élevées de !•«»cdtés n'épouvantaient pas.

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Le père Spinoia crut néanmoins devoir avertir les bourreaux de ne pas tirer avanta$i;e, s'ils voyaient que quelquesuns témoignassent de la faiblesse. « Nous ne sommes pas de » fer , leur dit-il ; nous avons des corps mortels et sensi- » blés à la douleur : f espère néanmoins que Dieu nous n donnera la fonce de souffrir courageusement la mort , pour » rendre témoignage à la vraie religion , que nous pré- » chons depuis tant d'années dans ce royaume. »

Le Père avait un pressentiment que quelques-uns de cette troupe ne persévéreraient pas jusqu'à la fin. Il s'en était expliqué dès la prison , voyant deux ou trois Japonais opiniâtres et intraitables sur certaines choses d'importance , dont on n'a pas appris le détail , disant tout baut : et Que » comme autrefois , parmi les quarante martyrs de Sébaste, » tous ne reçurent pas la couronne, il y en avait quelques- » uns parmi eux qui ne la recevraient pas non plus : » prédiction qu'il avait souvent répétée dans le cbemio , disant : « Qu'il se sentait le cœur serré de la crainte qu'il avait que » quelques-uns d'entre eux ne troublassent la joie d'une si n heureuse journée. v>

L'événement ne fit que trop voir que ses pressentiments n'étaient pas vains. Ces trois malheureux , qui se nommaient Dominique Tandu , Jacques Ghimbaïe et Paul Nangascî , sentant les flammes et n'en pouvant souffrir la rigueur , sortirent du bûcher , et renoncèrent à la foi , malgré les ferventes exhortations de Louis Cavara , l'un de nos novices , qui se trouva par hasard auprès d'eux, et qui, plus sensible au péril où il les vit pak* l'impatience qu'ils faisaient paraître, qu'au tourment du feu qu'il endurait avec eux , ne cessa de les encourager jusqu'à leur chute. Quelques-uns disent néanmoins que le dernier ne donna pas des marques certaines d'apostasie comme les deux autres , n'ayant point invoqué Aniida , qui eçt l'idole du Japon : d'autres même ajoutent qu'il retourna de son propre mouvement au po- . teau, et y consomma son martyre. Heureux , si cela est vrai, d'avoir fait de lui*même avec tant de fruit ce que le juge fil faire aux deux autres malgré eux ; car , soit par quelque raison gui n'est pas venue à notre connaissance , soit par un caprice de barbare , il les fit rejeter dans le feu , où ils finirent leur vie 9ans le supplice , allant en enfer par le même chemin qui conduisit les autres à la gloire.

On peut dire que les saints martyrs ne furent sensibles qu'à cet accident , quoique leur supplice fût horrible ; car il y en eut qui y furent trois heures depuis les premières approches du feu , les bourreaux ayant soin de l'arrêter dans les endroits où il gagnait trop vite. Ce fut dans cet

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espace de temps qae ces hommes , dignes des premiers siècles , consommèrent leur martyre avec leur charité , tombant les uns après les autres.

Le premier de tous qui cueillit la palme , après une bcare et demie de tourment, fut notre Charles Spioola » doot la complexioo délicate était la moins capable d^ résister , joint que quelques étincelles sorties du bûcher , s'étant attachées à sa robe, y mirent le feu. Pendant tout le temps de son supplice , il demeura droit et immobile , les yeux toujours élevés au ciel , offrant à Dieu le sacriAce de son corps , qui s'usant ainsi peu à peu et tombant consumé par les flammes, donna la liberté à sa belle âme d'aller recevoir la cooroane qu'une vie si sainte et une mort si héroïque lui avaient Justement méritée.

Le père Sébastien Kimura , le premier des Japonais qui ait été fait prêtre , petit-fils d'un autre Kimura , qui avait été le premier que saint François Xavier avait baptisé au Japon , parent de notre frère Léonard Kimura , d'Antoine et de Marie Kimura , tous martyrisés en divers temps , ce père , dis-je , fut le dernier de cette troupe , qui , après une pareille constance , pendant trois heures que dura son supplice , rendit son ftme à son Créateur.

Ce fut le dixième de septembre de l'an 1022 qa^arrîva cette grande action , qu'on appela le grand martyre , soit par le mérite. des martyrs , soit par leur nombre , qui fut de cinquante-deux ou cmquante-trois personnes.

£n quoi il semble que Dieu voulut, un an après , rendre semblable au père Spinola son cher compagnon , le père Jérôme des Anges , qui , après une pareille vie , mourat de même genre de mort à la tète d'une troupe de cinquante martyrs à Yendo , où l'empereur du Japon faisait en ce temps-là sa demeure.

On ne voulut jamais permettre que les chrétiens enlevassent les saints corps, comme ils le demandaient avec instance. On accorda seulement à quelques-uns la tète de • Marie , femme de Zocuan , aussi martyr , parce qu'elle était parente de Féizo. Les autres , après avoir été trois jours exposés au lieu du supplice , avec des gardes bien armés , pour empêcher qu'on ne les enlevât, furent jetés dans une fosse avec les instruments de leur martyre et ce qui avait été à eux : le tout fut réduit en cendres , dont on remplit des sacs, qu'on alla jeter au vent au milieu de la mer. On enleva jusqu'à la terre qui avait été teinte de leur sang , pour n'en laisser aucun vestige.

Mais c'est en vain que ces barbares ont cru par-là empêcher les chrétiens d'honorer la mémoire du père Spinola

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et de ses îllastres compagnons. Pendant quils tâchaient d^obscumr leur gloire , le ciel prenait soin de la faire éclater par des lumières que Ton vit luire la nuit qui suivît leur exécution sur le lien où leurs corps étaient exposés , si nous en croyons les informations qui, par ordre du souverain Pontife , furent faites à Manille en Tannée 1030 ; où Ton trouve qu'Emmanuel de Sousa a assuré avec serment , que lui et un de ses amis , nommé Simon Paés , avaient vu cette clarté durant deux heures ; et où il est porté de plus qu'en ce temps-là on disait à Nangazaqui , comme une chose très assurée , que des chrétiens qui étaient la nuit dans un vaisseau , assez près du même lieu , y avaient aussi vu ces lumières, entre lesquelles il y en avait une beaucoup 'plus claire que les autres , et que ceux-là s'étant hasardes à questionner là-dessus les gardes, ces idolâtres leur avaient avoué qu'ils avaient vu cette même nuit les têtes des martyrs qui avaient été décapités , s'aller réjoindre à leurs corps ^ et que ces corps se levant sur leurs pieds , avec ceux qni étaient morts dans le feu , avaient fait ^ur la sainte montagne une espèce de marche de triomphe , chantant et portant des flambeaux dans leurs mains , entre lesquels celui du père Spinola était plus lumineux que les atflres : ce qui étant venu aux oreilles du gouverneur , il avait fait défense aux gardes d'en parler , sous peine de la vie.

Quoi qu'il en soit de ce prodige, dont nos martyrs n'ont pas besom pour mériter notre respect , il est yrai de dire , avec le Saint-Esprit , que leurs âmes étant dans les mains de Dieu , n'ont point senti le tourment de la mort , puisqu'ils ne sont morts qu'aux yeux des insensés ; que leurs corps sont ensevelis en paix , et que leurs noms vivront éternellement en vénération parmi les fidèles , qui n'attendent que l'oracle du vicaire de Jésus-Christ pour leur rendre les honneurs solennels qu'Urbain YIII avait dessein i\e leur faire rendre par toute l'Eglise.

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