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CHAPITRE V

LE BIENHEUREUX JEAN AU COLLÈGE DES JÉSUITES. (Année scolaire i6i5-i6i6.)

Le petit séminaire de Malines était, dans la pensée de son fondateur, une maison d'études pour les enfants qui se destinaient à Tétat ecclésiastique. Depuis plusieurs années, les magistrats et les nobles habitants de la cité désiraient l'établissement d'un collège où l'instruction et l'éducation prépareraient plus prochainement les enfants aux conditions laïques. Ils avaient fait, à cette fin, des propositions au P. Scribani, provincial de la Compagnie de Jésus, en Flandre. Les offres généreuses de la ville purent enfin être acceptées, et, vers le milieu de Tannée i6i5, les Pères désignés par le provincial arrivèrent à Malines et s'établirent dans les bâtiments de l'hôtel Charles-Quint, appelé aussi hôtel de la Cour Impériale (i).

Mathias Hovius avait donné pleine approbation au projet des magistrats de Malines, et il fit aux religieux un accueil paternel-, mais tous ne partageaient pas les sentiments bienveillants de l'archevêque, et là, comme partout, les premiers pas furent laborieux (2).

(1) Dès la fin de 1611, les Jésuites étaient venus à Malineset y avaient établi un noviciat. La chapelle occupa longtemps le local actuel de l'école dominicale, qui fut, dès l'origine, la cuisine de l'hôtel Charles-Quint. En i6i3, dans les bâtiments adjacents, les Jésuites commencèrent à recevoir quelques enfants, qu'ils formaient jusqu'aux humanités : mais ces premiers travaux furent obscurs. L'attention publique ne se porta guère sur eux qu'à dater de 1 61 5 . En cetteannée, le collège fut pleinement organisé et solennellement ouvert. — (Mechelen en Berchmans.)

(2) Le Père Cornélius a Lapide rendait, en 1614, le témoignage suivant aux dispositions bienveillantes de l'archevêque envers la Compagnie de Jésus: — « En vous dédiant ce livre (les Commentaires sur les Epîlres de saint Paul), j'essaie de payer à Votre Seigneurie il-

« Toutefois, dit le P. Frizon, dès que le collège fut ouvert, la jeunesse de la ville et des lieux circonvoisins s'y rendit en foule, attirée par la réputation qu'ont ces Pères d'avoir une bénédiction singulière de Dieu, pour inspirer aux jeunes gens les principes d'une solide piété, en leur enseignant ceux des sciences. Berchmans se sentait un violent désir d'aller, avec tant d'autres, profiter de leurs instructions. Il y trouva des obstacles de la part de certaines personnes qui, faute de les connaître ou de leur vouloir du bien, les peignant avec de fausses couleurs, aliénaient de leurs ministères, comme il arrive assez souvent, ceux auxquels ils rendaient leur conduite suspecte ».

Mais Jean eut surtout à lutter contre l'affection que lui avaient vouée ses maîtres et ses bienfaiteurs. Les professeurs et le supérieur du petit séminaire ne pouvaient consentir à son départ, et le sacrifice leur fut si amer, qu'il devint le principe d'une longue froideur entre le petit séminaire et le collège. L'archevêque entrevit avec douleur la perte définitive d'un ouvrier apostolique, dont les travaux eussent plus tard sanctifié ses peuples, et il insista pour que Berchmans demeurât avec ses premiers maîtres. Les maîtres de Berchmans s'unirent à l'archevêque pour faire appel à l'influence de M. de Froymont, et le bon chanoine se prêta d'autant plus volontiers à leurs désirs, qu'ayant peu connu les Jésuites, il partageait encore les impressions fâcheuses du public à leur sujet. Il ne cacha donc pas à Berchmans la peine que lui causait son projet d'entrer au collège de la Compagnie de Jésus (i).

Mais le bienheureux enfant, obéissant aux mouvements de la grâce, persévérait dans la poursuite de son dessein. Il donnait et renouvelait à tous ses protecteurs l'assurance d'une

lustrissime ma dette de reconnaissance, comme fils d'une Compagnie dont vous êtes l'amt si dévoué et si tendre. Nos Pères de Louvain, nos Pères de Bruxelles ont reçu mille gages de cette affection, et en faudrait-il d'ailleurs d'autres preuves que l'installation faite à Malines, il y a deux ans, d'une maison de noviciat et les démonstrations d'amour paternel que vous prodiguez aux novices? Ils sont, on le sait, vos benjamins; vous les visitez souvent, etc. ».

(i) « Ex palœstra archiepiscopali ai nostram transiit, non sine sensu ludimagistri sui et rectoris : unie chaos nimium utrinque post firmatum ». — P. de Greeff. — « Omnibus quibus obstrin^ebatur obnitentibus, etiam fortassis ipso archiepiscopo, qui de ipso, ut in scholis suis degente, plurimum spjrabat , ad scho'as Societatis translatus est ». — P. Bauters. — « D. Cantor non erat valde nobis affectus ». — P. Van Doorne.

reconnaissance et d'un amour dont aucun ne pouvait douter; puis, après leur avoir manifesté la vivacité d'un désir qu'il estimait venir de Dieu, il ne répondait plus à leurs difficultés que par de fréquentes et ardentes prières, adressées à Celui qui tient les cœurs dans ses mains. La prière de Berchmans fut plus forte que toutes les oppositions, et il en bénit Dieu comme d'une grâce signalée, qu'il s'étonnait d'avoir obtenue : « J'admire, disait-il à un ami, comment j'ai pu entrer au collège des Jésuites

Vue de l'église ou chapelle primitive des Jésuites à Malines (1).

contre la volonté de tous ceux dont j'étais l'obligé : ça été un trait de Providence » (2).

Jean avait seize ans accomplis quand il demanda son ad-

(1) Le R. P. de Smedt, bollandiste, à qui nous devons le dessin ci-dessus, et un autre qui va suivre, a bien voulu joindre au premier une légende qui l'éclairé :

N° 1. Première église des Jésuites, bénite en 1611, le jour de saint François Xavier, par l'archevêque Matthieu Hovius.

« N° 2. Petit cimetière béni le même jour.

« N° 3. Ancienne église de Saint-Pierre.

« N" 4. Partie de l'ancienne cour impériale.

« Lorsque la nouvelle église fut ouverte, en 1677, l'ancienne (englobée dans les constructions du collège et du noviciat; infrà, lettre c), devint chapelle de la Congrégation des Prêtres et Jurisconsultes. Ils s'y réunirent jusqu'en 1773 ».

(2) « Divinam in eo mirabatur Providentiam, quod, omnibus quibus adstringebatur obniteniibus, ad scholas Societatis Jesu esset translatas ». — Summar.

5o LE B. BERCHMANS EN BELGIQUE.

mission au collège; mais telle était la naïve candeur de son visage et la délicatesse enfantine de ses traits, qu'on n'eût pas songé à lui donner cet âge.

Les enfants qui se présentaient furent d'abord soumis à un examen, et on les distribua dans les diverses classes, selon les talents et la science acquise que l'on reconnut en eux. Jean arriva, à son tour, et fut jugé capable d'entrer en rhétorique. Le recteur du collège était le P. Antoine Sucquet, récemment venu d'Anvers, avec le P. Antoine de Greeff, qui devait enseigner à Berchmans la langue grecque. Son professeur de littérature latine fut le P. Paschase Van der Straeten.

Les succès antérieurs de Berchmans ont déjà fait connaître la supériorité de son intelligence fécondée par le travail. Les mêmes triomphes couronnèrent ses talents et ses efforts au collège des Jésuites. Il nous suffira de rapporter ici un des témoignages qu'en rendirent après sa mort ses condisciples : « En cette année, dit Otto Esquens, la classe de rhétorique comptait plusieurs jeunes gens d'un talent fort remarquable; mais Jean Berchmans avait ordinairement la première place, et il remporta le premier prix » (i\ Ainsi parlent encore Charles Chrystinen, Hugues Scheyf et François Van Bergen 2). Les trois premiers, condisciples de Berchmans, le suivirent plus tard dans la Compagnie de Jésus.

Jean était pauvre; son nom n'avait guère d'autre illustration que celle que donne la probité des ancêtres; rien dans sa mise propre, mais simple, ne relevait sa bonne grâce naturelle; jamais il ne songea à s'attirer, par une assiduité louangeuse ou par des complaisances serviles, la bienveillance de ses compagnons, et pourtant Jean Berchmans était l'ami de tous. Les fils de noble famille, et ils étaient nombreux au collège, recherchaient euxmêmes sa compagnie, et ils s'honoraient de son estime et de son affection (3).

(1) « In Rhetorica, scepius obtinuit primum locum... In rhetorica, Mechlinice,fuit primus... Inschola rhetoricœ, semper fuit primus... ».

(2) Charles Chrystinen : « Dixit quod noverit Joannem Berchmannum, piœ memoriœ. ex eo quod...cum eo studuerit rhetoricœ, et simul cum eo acceperit prœmium; ille primum, et déponent secundum ».

(3). « Ne sdegnavano giovani nobili di trattar seco, ed onorarlo erispettarlo, tutto che lo vedessero di condizione disiguale ». — Summar.

LE B. JEAN AU COLLEGE DES JESUITES. 5i

Dieu permit cependant, pour que la vertu de son serviteur rencontrât partout des épreuves, que la jalousie, à Malines comme à Diest, lui suscitât un ennemi : c'était un adolescent de son âge, mais d'une capacité douteuse et d'une conduite suspecte*, trop peu généreux pour être digne d'aimer Berchmans, et plus encore peut-être excité par l'esprit du mal, il conçut contre le saint enfant une aversion qu'irritait de jour en jour davantage la vue de ses succès et de ses qualités aimables, l'amour même dont l'entouraient ses camarades.

Le noble et tendre cœur de Jean n'eût jamais soupçonné que de tels sentiments pussent entrer dans une âme, et il eût toujours ignoré la haine qu'avait contre lui ce condisciple, si le malheureux n'eût pris à tâche de la lui faire connaître. Il n'osait, devant les autres, la manifester qu'à demi : on pouvait croire qu'un défaut de caractère le portait à contredire toutes les assertions, tous les avis de Berchmans, à déprécier son mérite, à exalter outre mesure les victoires de ses émules, à saisir toutes les occasions de lancer contre lui une mortifiante plaisanterie*, mais quand il le surprenait seul, sa haine, alors plus libre, laissait échapper son venin, et aux injures il osait ajouter les coups.

Jean n'était pas jaloux d'être aimé; mais il lui était dur d'être haï par celui qu'il n'avait point offensé et pour lequel son cœur n'avait pas d'aversion. Plus encore que sa propre tristesse, l'égarement de cet infortuné lui tirait des larmes, et il n'épargna rien pour le ramener : affable envers tous, il devint, pour son ennemi, prévenant, affectueux, cordialement tendre*, et bientôt, cédant à l'influence d'une si héroïque charité, ce cœur, où le démon avait soufflé sa fureur jalouse, s'humilia de ses torts passés, s'attacha plus vivement que d'autres à Berchmans et devint ainsi sa glorieuse conquête. Lui-même révéla plus tard et sa faute et la magnanimité du bienheureux Jean (i).

Ainsi, les bons et les méchants s'inclinaient devant lui et acceptaient, à l'envi, une domination à laquelle il était loin de prétendre. Les dons naturels dont Dieu l'avait comblé, ne sauraient

(i) Un témoin dit : « Qiiod refertur de patientia Joannis respectu contumeliosi cujusdam discipuli. ejusdem est temporis scholarum Mechliniensium ; constat tnitn nobis de persona. Nescimus antem an idipsum contigerit Diestemii. »

suffire à expliquer une telle influence; elle avait surtout son secret dans l'ascendant mystérieux qu'exerçait l'admirable vertu de Berchmans, et, sous les auspices de Marie, cette vertu allait encore grandir. Devenu congréganiste de Notre Dame, le saint adolescent exercera bientôt autour de lui une action doublement efficace.

En 1 563, le P. Jean Léon, originaire de Liège, professeur de cinquième au collège Romain, avait eu la pieuse pensée d'élever, dans une salle voisine de sa classe, un autel orné avec goût et surmonté d'une statue de la très sainte Vierge. Le religieux proposa à ses meilleurs élèves de se réunir, le soir, à l'issue des classes, dans ce petit sanctuaire improvisé, pour y demander à Marie la bénédiction de leurs travaux et plus encore le progrès dans la vertu.

Son appel fut entendu ; et quand la foule des écoliers avait déserté le collège, le groupe de fervents enfants, qu'avait associés la même pensée, allait s'agenouiller devant l'image de Marie. Après une courte prière, Fun d'eux lisait, à haute voix, quelques pages d'un bon livre, et des invocations à la Reine des vierges terminaient le pieux exercice. Les dimanches et les fêtes, on ajoutait le chant d'un cantique.

Dieu donna à ce premier essai de congrégation, au collège Romain, une bénédiction si efficace, que, dès l'année suivante, la pieuse association comptait déjà soixante dix membres. On dressa alors pour eux un règlement particulier (i).

Quelques années plus tard, de semblables associations s'organisaient dans les principaux collèges que les Jésuites dirigeaient en Europe. L'œuvre grandissait sous les bénédictions de Marie. Alors, afin d'en hâter et d'en régulariser les accroissements, la Compagnie de Jésus sollicita du pape Grégoire XIII une Bulle, que sa piété s'empressa d'accorder. Elle est datée du 5 décembre 1584; en voici les conclusions :

(1) La première pensée et la première organisation des Congrégations de Notre-Dame, surtout pour la jeunesse, appartient au B. Pierre Canisias, l'apôtre de l'Allemagne. Le Père Léon eut la gloire d'en instituer une à Rome, et la Congrégation Romaine a eu l'honneur de se rattacher celles mêmes qui existèrent avant elle, sur plusieurs points de globe (Voir Histoire de la Compagnie de Jésus, par le P. Agricola, 1 545-1 55o; la. Vie du P. Ribadeneyra, par le P. Prat, S. J., page 566 et suiv.).

« Désirant, avec une vive affection, encourager ces pieux élans de la jeunesse des écoles, et promouvoir une aussi utile institution^ Nous sanctionnons par Notre autorité l'établissement de cette première congrégation formée dans Notre collège; Nous Térigeons sous le titre de Y Annonciation de la Bienheureuse I lerge Marie, et Nous la plaçons sous la direction du général de la Compagnie de Jésus.

« De plus, Nous concédons à ce même général de la Compagnie de Jésus la faculté d'affilier à la congrégation mère, établie au collège Romain, les congrégations déjà formées, ou qui pourraient se former par tout l'univers, dans les collèges de la Compagnie de Jésus. Elles dépendront de la congrégation du collège Romain et auront part aux mêmes indulgences » .

En 1 586 et i58y, de nouvelles Bulles de Sixte-Quint permettaient d'établir plusieurs congrégations dans un même collège, et d'affilier à la congrégation mère les associations formées en dehors des collèges des Jésuites.

Ces bulles et plusieurs autres accordaient aux congréganistes de très nombreuses et très riches indulgences, dont les successeurs de Grégoire XIII et de Sixte V devaient encore accroître le trésor (i).

En i6i5,la congrégation de la Très Sainte Vierge, florissante en Europe, avait étendu ses rameaux féconds jusqu'aux extrémités de la terre. Elle devait être désormais l'instrument du bien, entre tous efficace, dans les collèges des Jésuites. Aussi le collège de Malines était à peine ouvert, que les Pères s'empressaient d'y organiser la congrégation.

Bientôt on se dit dans les cours, qu'à certains jours et à certaines heures, des groupes formés des élèves les mieux notés, dans la maison, pour leur application au travail et leur bonne conduite, étaient réunis dans une chapelle intérieure, et qu'un Père présidait à leurs exercices. Le mystère même qui enveloppait la congrégation naissante servait à attacher sur elle l'intérêt, et ce que la curiosité découvrait de ses desseins contribuait à ex-

(i) On trouvera les Bulles des papes , relatives à la congrégation de Notre-Dame, les Règles de la congrégation Prima primaria, le catalogue des indulgences, le Formulaire de la congrégation, la marche à suivre pour l'organisation et l'affiliation, etc., dans le Petit Manuel des Congrégations, parle P. Vincent, S. J. — Avignon.

citer de nobles élans chez ceux qui n'y étaient pas encore admis.

La sainte milice était déjà organisée, quand enfin, triomphant des résistances de ses amis, Berchmans arriva au collège. La congrégation latine réunissait l'élite des classes supérieures, et deux congrégations flamandes l'élite des classes inférieures.

Dès les premiers jours, séduit par le seul nom de congrégation de Notre-Dame, Jean avait demandé avec instance son admission, et comme sa sainte vie était connue d'un grand nombre, il avait été aussitôt agréé, avec la pleine approbation de tous les conseillers (i).

« Berchmans, écrit le P. Frizon, fut au comble de sa joie dans cette pieuse association. Il était ravi d'y voir le culte de sa bonne Mère si religieusement observé, et la pureté des mœurs, dans un âge où se glisse si aisément la corruption, si heureusement maintenue, par le secours et la protection de la plus pure des vierges. Le modeste adolescent ne songeait qu'à suivre les traces de ceux que leur âge et leurs charges lui signalèrent comme des modèles; mais il les dépassa tous par son zèle à suivre les conseils du directeur et à remplir les devoirs d'un vrai congréganiste »«,

Dans le cœur de Berchmans brûla toujours la flamme apostolique : mais, devenu congréganiste, il n'en contint plus les ardeurs, et il mit au service de son zèle toutes les ressources que lui avaient départies la nature et la grâce.

Il ne pouvait ignorer que ses condisciples avaient pour lui de l'estime*, ils ne lui en ménageaient pas, en effet, les témoignages. Berchmans se souvint du conseil de Jésus Christ : — Opérez le bien devant les hommes, non sans doute pour recevoir leurs louanges, mais afin qu'ils glorifient votre Père céleste; — et, plus que jamais, il se montra irréprochable dans ses paroles et dans ses œuvres. Sa douce joie attirait les cœurs-, il la laissa s'épancher plus librement, afin d'attacher ses camarades à une piété que sa joie rendait aimable. On tenait à son amitié; il sut donner à propos des marques de sincère affection à ceux qui ne marchaient pas encore dans ses voies, et le désir de lui devenir plus

(i) « Al bel principio che entro nella scuola délia Compagnia, fece istanza d'esser ricevuto nella congregazione délia Madonna, e di coraune consenso ed approvazione di tutti, vi fu ammesso ». — Summar.

uni suffisait pour en ramener plusieurs à la vertu. Mais son cœur l'inclinait de préférence vers ceux qui, comme lui, voulaient généreusement honorer et imiter Marie : — Je ne le cache point, disait-il lui-même, j'aime d'un particulier amour ceux que je vois aimer Marie (i).

Nul ne lui contestait le droit de donner des conseils ; il usait avec discrétion de cette concession que lui faisaient l'estime et l'amour de ses condisciples, et ses remarques étaient si sages, si souriantes, et si amicales les paroles qui les exprimaient, que ses conseils ne blessèrent jamais et rarement demeurèrent sans fruit. On admirait son talent; il en fit un instrument de son apostolat. A ses devoirs ordinaires il ajoutait quelquefois des pièces de vers, qu'il préparait avec soin et dont le sujet était une des gloires de Jésus ou de sa divine Mère. Leur mérite signalait à l'attention des maîtres et des élèves ces compositions inspirées par le cœur : on les lisait, et la piété se nourrissait des beaux sentiments qui y étaient exprimés. Un des compagnons de Berchmans, devenu plus tard religieux de Prémontré, gardait comme un trésor un de ces travaux du saint jeune homme : c'était le Salve Regina paraphrasé en de beaux vers latins.

Au collège des Jésuites, comme au pensionnat de Pierre Emmerick, Berchmans avait les grands rôles dans les représentations dramatiques; mais pour lui la scène devenait une chaire et son rôle une prédication de vertu. Le P. de Greeff, qui fut son confesseur et son professeur, écrivait, huit ans après la mort du saint jeune homme : Je n'oublierai jamais l'affection dont mon âme s'éprenait pour la vertu angélique, tandis que Berchmans, soit devant nous, soit devant le public de Malines, jouait le rôle d'un martyr de la virginité; et cette impression beaucoup d'autres l'ont ressentie comme moi (2).

(1) « ... Teslatas speciatim iis afjîci, quos egregios Vivginis cultores observaret ». — P. Bauters.

(2) « Singularem castilatis affectum non semel mihi afjlavit. cum fœminavi indiitus, S. Xathaliam exhiberel, in theatro domestico et publico. Quod etiam mecum plures notarunt ».

Le P. Bauters pnrle lui aussi, de ce don, que Jean, grâce à Notre Dame, possédera chaque jour davantage : « La bonne grâce de Jean, dit-il. insinuait au cœur l'amour de la chasteté. Rarement il élevait son regard jusqu'à rencontrer celui d'un interlocuteur, mais quand il le fit, plusieurs observèrent que le rayonnement de ses yeux allumait dans l'âme le zèle de la pureté ».

Jean ambitionnait même, par le motif d'un saint zèle, ces exercices, pour lui occasions de triomphes dont son humilité se fût d'ailleurs épouvantée. Chargé, une seconde fois, d'un rôle dont le héros faisait solennellement sur la scène vœu perpétuel de chasteté, Jean l'accepta de grand cœur, et mit à profit tous ses moments libres pourl'apprendre. Il en savait déjà quatre cents vers, quand on lui retira le rôle, de peur de trop fatiguer sa poitrine délicate : « Berchmans, dit le P. Bauters, ne fit pas d'observation, mais une vive rougeur couvrit son visage, et celui qui avait les secrets de son âme connut le motif d'une impression dont on s'étonna : l'apôtre de la chasteté n'avait pu, sans être ému, se voir dérober une belle occasion de répandre l'amour d'une vertu, à laquelle il avait déjà depuis longtemps voué son cœur » (i).

Mais l'industrie favorite du zèle de Berchmans, comme aussi la plus puissante, fut l'industrie de la prière. Il priait pour ceux même que d'autres moyens semblaient suffire à captiver, et l'action de sa prière allait atteindre, pour les guérir, ceux qui résistaient à de moins divines influences.

Berchmans appréciait plus qu'on ne saurait dire le bonheur d'être congréganiste : il savait que Marie n'abandonne jamais ceux qui se sont donnés à elle pour être ses fils plus dévoués et qu'elle a acceptés à ce titre; il savait que sur eux la grâce descend, tous les jours, plus abondante : aussi n'avait-ii pas de repos qu'il n'eût persuadé à ses condisciples de travailler à se faire admettre dans la congrégation, et un grand nombre lui furent redevables de ce bonheur. Son zèle même, en ce point, ne se renferma pas dans les murs du collège. Le cœur affectueux de Berchmans n'oubliait pas les condisciples demeurés au petit séminaire. Il leur parla de la congrégation, et par ses soins plusieurs y furent affiliés (2).

Cette ardeur apostolique de Berchmans était l'épanchement naturel du zèle de sa propre sanctification et du désir de la

(1) Gérard Van Delfe, âgé de vingt sept ans en 1623, avait vu Jean Berchmans jouer un rôle, en une autre pièce : « vidit J oannem antequam essst Societatis, dum ageret in actionc santi Henrici... »

(2) « Con la sua spirituaie industria e dolce mode di procedere, tiro molti altri ad intrarvi, non solo dalle scuole de' Padri, ma ancora dalle publiée délia cita... délie scuole dell' Università ». — Summar.

gloire de Dieu qui dévoraient son âme. On s'étonne qu'un adolescent d'un tempérament délicat ait eu le courage d'embrasser les plus rudes exercices de la vertu; mais la grâce est toute-puissante, quand elle agit dans un cœur docile à ses impulsions.

Berchmans était déjà un héros chrétien dans la maison paternelle et au pensionnat Notre-Dame; sa vertu avait encore grandi dans la maison du chanoine de Froymont, pendant les trois années qui précédèrent son entrée au collège des Jésuites : mais, devenu congréganiste, Jean sembla se reprocher de n'avoir été qu'un enfant, et il s'élança dans la voie du bien, comme un voyageur qui se hâte de réparer un temps perdu.

Le jour n'a pas encore paru, et déjà Berchmans a quitté le sommeil pour la prière. Personne n'a donné le signal du lever, et pourtant quand l'heure est venue, ses yeux se sont ouverts. Lui-même dira plus tard à un ami le secret de ce réveil matinal, que la fatigue ne retarda jamais. Le voilà les genoux à nu sur le sol, les mains jointes et sans appui. Les heures s'écoulent, le froid sévit et gerce le visage et les mains du saint jeune homme. Mais l'âme de Berchmans n'est plus sur la terre; le temps ne lui est rien, et les gémissements du corps semblent ne pas arriver jusqu'à elle (i).

Quand le jour est venu, Berchmans passe de la prière au travail, et si sa plume ne peut toujours s'exercer à louer Jésus ou sa Mère, c'est du moins pour l'amour d'eux qu'il accomplit sa tâche de la journée. Le plus longtemps qu'il peut, il demeure prosterné dans l'église avant d'entrer au collège, et tous les jours il y récite le psautier que saint Bonaventure composa en l'honneur de Marie. En classe, son attention, sa modestie, son affectueuse déférence pour les avis du maître, l'ardeur contenue mais visible qu'il met dans la lutte contre ses émules, sa modération dans le triomphe, sa sérénité dans la défaite, excitent à la fois chez ses compagnons l'amour du travail et de la vertu. Aux heures d'étude, quelquefois ses yeux quittent la page qu'ils parcouraient; mais c'est pour s'élever vers Dieu et implorer ses

(i) « Passata la mezza notte, se ne stava orando. con le ginocchia nude in terra ». — « In hieme, ... consrelatas aures et manus habebat ». — Summar.

lumières; à table, ses désirs de mortification tromperaient sa prudence, et il refuserait au corps le nécessaire, s'il n'accomplissait, comme les ordres de Dieu, les sages avis d'un directeur*, mais la pénitence a toujours une part dans son frugal repas, et il pourra plus tard affirmer qu'il ne connut jamais l'intempérance, ni n'éprouva ses funestes effets.

Le soir, quand tous autour de lui reposent, Berchmans s'entretient avec Dieu. Durant le jour, il s'est empressé de donner à la prière tous les moments que l'étude ou les emplois de serviteur ne lui dérobaient pas : pour prier, le premier recoin venu lui a été un sanctuaire, et ce n'est point assez au gré de sa ferveur; on le surprend souvent continuant, durant la nuit, ces doux colloques, et on le voit s'étendre ensuite, non plus sur sa pauvre couche, mais sur le plancher, pour accorder, comme à regret, à son corps un repos, que l'heure de la prière viendra bientôt interrompre (i).

Quand approchent les fêtes, surtout celles de Notre Dame, un jeûne rigoureux l'y prépare, comme le jeûne du samedi le prépare à la communion du dimanche (2). En ces jours, Berchmans semble oublier l'étude, pour faire plus large part à la prière : il consacre deux ou trois heures à s'entretenir doucement avec Jésus Christ descendu dans son cœur; il assiste à deux, et le plus souvent à trois messes, sans compter la grand'messe du chapitre, qu'il entend à Saint-Rombaud avec le chanoine son maître (3).

Le premier jour de chaque mois, il visite le directeur de la congrégation, lui ouvre toute son âme, reçoit ses conseils, et lui demande ensuite quel défaut il devra combattre, quelle pieuse pratique adopter en l'honneur de Marie, quel culte rendre à

(1) « In questo tempo si applico più ail' orazione mentale. Ogni cantone gli serviva per oratorio. Dopo l'orazione. se ne stava a dormire sul nudo pavimento ». — « Testantur domestici quemvisfere angulum orantem tenuisse : ut enim primumlicueral, in proximum se conjiciebat, compertus et tum fréquenter ab iisdem, hora noctis undecima, midis genibus terrœ affixus, et nonnumquam, postquam orationi indormierat, humi procumbens ». — P. Bauters.

(2) Pro festis quibusque Beatœ Virginis, ac hcbdomadatim sabbatinis, etiam anteSocietatem initam, jejunabat. — P. Bauters.

(3) « A communione,nondumSocietatis, binas lernasve horas suavissime cum\Deo transigebat. Quo etiam tempore,gemina,plerumqae tria subinde sacra, ac piwterea. cum domino Cantore, id quodin summo templo canitur, indefessus in studio pietatis. audiebat ». — P. Bauters.

LE B. JEAN AU COLLÈGE DES JÉSUITES. 5g

son saint protecteur, durant le mois qui vient de commencer.

Le vendredi rappelle au saint adolescent les douleurs de Jésus et de sa Mère. Ce jour est pour lui un jour d'oraison et de pénitence. Durant la matinée, le conseil des chanoines se réunit et Berchmans doit accompagner son maître jusqu'à la porte de la salle des délibérations. Là s'amusent, pendant plusieurs heures, les domestiques des autres chanoines. Quant à Berchmans, il va s'agenouiller devant l'image de Notre Dame, dans la cathédrale, et y demeure en prières, jusqu'à ce que vienne l'heure de retourner au logis avec son maître (i).

Le soir, quand la nuit tombe, Jean s'achemine vers le Calvaire, pieuse retraite, hors des murs de Malines, où sont marquées par des images les stations de la Passion du Sauveur. Berchmans veut marcher nu-pieds dans cette voie douloureuse, et l'amour lui inspire une industrie qui rassure son humilité. Pour accomplir ce saint exercice, le fervent jeune homme couvre ses pieds d'une chaussure qui laisse leur plante à nu, et permet ainsi aux pierres de les meurtrir et au froid de leur faire sentir ses aiguillons.

Ici encore, le lecteur entendra avec intérêt un des maîtres de Berchmans, au collège de Malines, devenu, après la mort du bienheureux Jean, le panégyriste de son disciple, comme le furent, à Diest, le professeur du gymnase et le supérieur du pensionnat : c'est le P. de Greeff, qui de Nimègue écrit, le 12 avril i63o, au P. Théodore Busée, assistant d'Allemagne à Rome :

« Au mois d'août i6i5, comme j'achevais, à Anvers, mes études de théologie, je reçus du R. P. provincial, Charles Scribani, l'ordre de me rendre à Malines avec le P. Antoine Sucquet. Nous y étions déjà, quand Jean Berchmans passa du petit séminaire de l'archevêque dans notre collège.

« J'étais professeur de grec dans la classe de Berchmans et le pieux enfant s'adressait à moi pour la confession. Quel que pût être le désordre occasionné en classe par un de ses con-

(i) « Diebus veneris. dum canonicorum famuli. Mechliniœ, ante capitulum dominumex-

pectantes , nugia indulgerent, tam Me ante aram B. Virginis tempus or ans transigebat, donec cum D. Cantore, quocum eo venerat, rediret ». — P. Bauters.

disciples, ou l'inconvenance des procédés de quelques-uns, Jean demeurait toujours égal à lui-même, modeste, attentif, diligent, le front épanoui; son visage rayonnait d'une sérénité céleste, rien n'en troublait la paix gracieuse et souriante : vous eussiez dit un ange incarné (i).

« Il venait souvent à moi, conduit par le désir de procurer l'avancement de son âme : il m'adressait des questions nombreuses et pratiques, et n'avait point de repos qu'il n'eût obtenu l'avis du prêtre et appris de lui quelle conduite était plus parfaite et la plus parfaite, quand telle occasion et telle autre s'offraient de parler ou d'agir. Que de fois ses entretiens fondirent, en quelque sorte, la glace de mon cœur, et y allumèrent des étincelles de charité, et quelle confusion a été la mienne, quand lisant dernièrement la vie du saint jeune homme, récemment écrite, j'y ai vu avec quelle humilité et quelle ferveur il accomplissait les pratiques que je lui avais suggérées î

« Lorsque les pénitents sont fort nombreux, il est d'usage, en Belgique, que les enfants, au lieu d'entrer dans le confessionnal, viennent s'agenouiller devant le prêtre, et là, inclinés vers lui, disent leurs fautes. Berchmans faisait comme les autres, et je me souviens qu'il se répandait en mon âme comme un parfum de chasteté, quand le front de l'angélique adolescent effleurait ma main, qui séparait mon front du sien.

« Habitué à ne garder aucun des écrits de mes élèves, je n'ai aucune des compositions de Berchmans; mais je considère comme un bienfait singulier de la Providence que j'aie retrouvé un autographe du saint enfant. En publiant quelques indulgences, Paul V défendit d'en faire imprimer la traduction. Je priai Berchmans de traduire le Bref en langue vulgaire, afin qu'on pût en répandre des copies manuscrites. C'est cette traduction autographe que je possède. Quelques-uns de nos Pères les plus vénérables par leur âge m'en ont demandé des fragments, et n'ont voulu les recevoir qu'à genoux.

a Des compagnons qu'il eut chez le chanoine de Malines, et

(î) «... Ipse sibi semper similis, modestus, attentas, diligens, exporrectaf route, oreadomnem suavit citent composito, omnibus quovis tempore gratiosus. Dixisses angelum esse corporeum ».

LE B. JEAN AU COLLÈGE DES JÉSUITES. (>i

qu'il servit eux aussi comme des maîtres, trois sont entrés dans la Compagnie de Jésus, un quatrième chez les religieux de Saint- François, et ils reconnaissent tous devoir le bienfait de leur vocation aux exemples et aux bons conseils de Berchmans, dont la modestie surtout les avait toujours impressionnés.

« Pour moi, je le confesse, à la gloire de Jean, la vue de son portrait, que depuis plusieurs années j'ai toujours sous les yeux, allume en moi des désirs de perfection de plus en plus ardents, et comme autrefois son visage, son portrait me fait aimer davantage la vertu aimable entre toutes. Plaise à la divine bonté qu'après avoir si souvent contemplé sur la terre le saint enfant agenouillé à mes pieds, j'aie au ciel le bonheur de m'asseoir près des siens, et que maintenant, de disciple devenu maître, Berchmans lui-même daigne apprendre à son pauvre professeur, la grande et unique leçon que le souverain et unique Maître ait donnée à tous, la leçon de la vraie humilité ».

« Au mois de juin 1616, à l'âge de dix sept ans, Berchmans achevait des études littéraires que toute sorte d'épreuves avaient traversées. Grâce à une héroïque générosité soutenue par l'assistance divine, les épreuves avaient fait de lui un saint et ne l'avaient pas empêché d'être le premier de sa classe.

C'est vers ce temps qu'il écrivit la pièce suivante (1) : elle révèle,

(1) Ecquid continues nutris sub pectore luctus

Et manant oculis flumina larga tuis?

O iterum fusis rluitant quid lumina guttis

Perque oculos iterum defluit unda tuos?

Scepe repercusso résonant quid pectore pulsu

Et feriunt mœstas corda petita manus?

Tu gémis! Heu lacrymœ ! heu singultantia verba !

Verba quibus Scythiœ rumpere saxa queas ! Lacryma Bistonias posset quae frangere caute

Marmaricas posset quaeque movere feras!

Procedis tristis et quam neglecta! Décorum

Quam maie compta caput! Quam laniata gênas Libéra pendentes jam ventilât aura capillos,

Nec placet unguento jam maduisse comas; Et refluam sine lege jacit sub poplite pallam.

Et temere effusos protrahit illa sinus.

Gemmea marmoreo cecidere monilia collo;

Displicet Eoi candida bacca maris.

Frons vacat; et digitis solitus non fulget iaspis.

Nec variât bicolor languida membra lapis

à la fois, le talent, la sainteté de son auteur et les nobles préoccupations de son âme. Berchmans méditait alors l'exécution de généreux desseins. Il suppose que la Vanité rencontre une âme que Dieu depuis longtemps travaille à dégoûter du monde, en mêlant à toutes ses joies l'amertume de tristesses et d'inquiétudes salutaires. C'est l'heure où Dieu vient de lui manifester la brièveté de la vie, l'inanité des rêves ambitieux, le néant de la richesse et de la volupté, l'horreur des surprises de la mort, les lugubres mystères de la tombe. Attristée, abattue, elle a laissé échapper de ses mains, un à un, les futiles objets qui la captivaient encore. C'est alors que la Vanité rencontre cette âme désenchantée. La Vanité ne se nomme point ; mais elle s'étonne, elle interroge, et ses paroles vaines, son étonnement même, la trahissent. L'âme a écouté, a regardé un instant, comme si

Desine macstisono mea funera ludere planctu,

Nec non sanguinea sollicitare manu.

Viximus, et multo quondam resplenduit aetas

Ornatu; et turpis nil nisi pulvis inest! Quam céleri currat scire hoc vis staminé vita?

Quamque suis foliis flore repente cadat? Qui modo sceptra tenes summa etdominaris in aula.

Nunc stas, cras turpi sorte jacebis humo! Finis adest; médium nunc, nunc cum Cynthia inane

Scandit. somniferis conspicienda votis.

Alors violenta tuam disrumpet falce juventam

Et genitus tetro e pulvere pulvis eris. Cujuserunt Phrygiis laquearia nixa columnis.

Et Tyrium solium marmoreique lares?

Cujus erunt variis vasa aurea picta figuris?

Ingens nummorum cujus acervus erit?

Cujus quas tanto semper sudore parasti,

Cujus erit coctis glyphera mensa cibis ? Nimirum tacito gradiens Mors effera gressu

Ferali dextra cuncta repente rapit. Mortis vive memor, quae hic est tua régula vitae.

Tempus, aeva cadunt, dum fugit hora diem. Tempus et hora fugit; passim sic labitur aetas

Et subito transit more fluentis aquae.

Divitiis, vitiis in nias? — Cœlestia quaere :

Non nisi cœlestes mens adanhelat opes.

O lusum fragilem! Dum ad varios curris honores

Cum insequeris, turpi dant sua terga fugœ ! Despice magno animo radiantia munera terra; Et tibi perpetuus, si fugis, instat honor.

Nascendo morimur, moriendo nascimur; ortum Exitus aeternum corporis hujus habet.

Joannes Berchmans.

elle eût voulu trouver encore aimables ces hochets délaissés que la Vanité rassemble et fait miroiter à ses yeux... Mais la lumière de Dieu rend désormais impossible la séduction. Les tromperies de la Vanité n'ont réussi qu'à irriter les blessures que Dieu a faites à cette âme pour la guérir ; elle se plaint à la séductrice de sa visite importune, et étale ensuite à ses yeux les austères tableaux que la vérité tient arrêtés sous ses propres regards :

« Pourquoi cette éternelle douleur entretenue dans ton sein, et ces ruisseaux qui coulent de tes yeux?

« Oh ! pourquoi ces regards toujours noyés dans les larmes, ces paupières baignées de pleurs intarissables?

« J'entends les battements précipités de ton cœur -, ta poitrine résonne des coups dont tes tristes mains ne cessent de la frapper.

« Tu gémis... hélas! tes plaintes mêlées à tes sanglots, tes plaintes pourraient fendre les rocs de la Scythie;

« Tes larmes amollir la pierre de Thrace, émouvoir les bêtes farouches de la Lybie.

« Quelle démarche triste et négligée : quel désordre sur ta tête si belle ; comme elles sont défaites tes joues !

« Détachés , ils flottent au caprice du vent, ces cheveux dont tu aimais les tresses onctueuses !

« Ta robe tombe, pendante et sans art, laissant traîner épars ses plis à l'abandon :

« De ton cou d'albâtre ont disparu les diamants enlacés, et la blanche perle de l'Orient n'attire plus elle-même ton regard.

« Plus de diadème à ton front : on ne voit plus à ton doigt étinceler le jaspe, et les vives couleurs de l'émeraude n'animent plus la pâleur de tes bras.

« Arrête : Pourquoi dans tes chants lugubres te jouer de ma douleur; pourquoi d'une main cruelle irriter encore mes plaies?

« J'ai vécu : toutes les gloires, je le veux, ont illustré ma vie : qu'en reste-t-il? une vile poussière.

« Avec quelle rapidité la vie fournit sa course; comment soudain sa fleur s'effeuille et tombe; désires-tu l'apprendre?

« Grand aujourd'hui, tu portes le sceptre, tu trônes dans les

palais; et demain, peut-être, humilié, ton corps mesurera la terre.

« Voici le terme : à peine il atteint le milieu de sa carrière, l'astre des nuits qui préside à tes rêves.

« C'est ton heure : impitoyable, la mort tranche de sa faux la fleur de ta jeunesse : né d'une vile poussière, tu redeviens poussière.

« Pour qui maintenant ces lambris que portent des colonnes phrygiennes; pour qui la pourpre de ce trône, le marbre de ces murailles?

« Ces vases d'or aux riches ciselures, et ces monceaux d'argent, prix de tant de sueurs;

« Tous ces trésors, qui les possédera ? et qui prendra ta place à cette table si délicate et déjà dressée?

« La mort : furieuse, et pourtant discrète dans sa marche, soudain sa main terrible a tout ravi.

« Vivant, souviens-toi de la mort : la mort est, ici-bas, la règle de ta vie. Tandis que l'heure échappe au jour, les années, les siècles s'évanouissent.

« L'heure, la vie, le temps passent, fuient, disparaissent comme une eau qui s'écoule.

« Et c'est la richesse, c'est le plaisir que tu convoites? Ambitionneles biens du ciel ; une grande âme n'aspire point à d'autres.

« O amusement frivole : tu cours, poursuivant partout la gloire, et partout, plus rapide, la gloire échappe à ta poursuite.

« Cœur magnanime, dédaigne le faux éclat des biens du monde; sache te dérober à eux, et une gloire éternelle est à toi...

« Naître c'est déjà mourir : mais la mort est une naissance : sortie de ce corps mortel, l'âme entre en une vie qui ne finira pas.

« Pour la plus grande gloire de Dieu.

« Jean Berchmaxs ».

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