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CHAPITRE IV

LE BIENHEUREUX JEAN AU PETIT SEMINAIRE DE MALINES. (De janvier 161 3 à la fin de i6i5.)

« Malines, dit un écrivain du siècle de Berchmans, est située presque au milieu du Brabant, et, comme dans un triangle, elle regarde Anvers, Louvain et Bruxelles, et est à quatre lieues de chacune. C'est une ville ancienne et une des principales des Pays-Bas.

« C'est une ville admirable, à raison de sa beauté et de sa politesse. Les bâtiments y sont magnifiques, les rues nettes, et outre cela elle est forte et bien munie; et ce qui la rend encore plus puissante, c'est qu'elle peut être environnée d'eau, de tous côtés, pour sa défense. Elle est distinguée en sept paroisses, toutes ornées de temples somptueux et superbes. L'église cathédrale est dédiée à saint Rumolde ou saint Rombaud, laquelle est d'une belle grandeur et bien proportionnée, quoiqu'elle ne soit pas encore dans sa perfection. Sa tour est d'une merveilleuse hauteur (348 pieds), de laquelle on voit de tous côtés grand nombre de villes, villages et campagnes, qui donnent mille divertissements à la vue. Il y a des cloches d'un métal choisi, qui font une douce harmonie peu de temps auparavant que les heures commencent à sonner.

« Cette ville est le séjour de quantité de noblesse, et ii y a beaucoup plus de familles illustres et éminentes en dignité qu'ailleurs.

« On y compte dix sept confréries de métiers et artisans. Le plus puissant de tous ces corps, c'est celui des corroyeurs (tanneurs), qui font presque le quart de la ville, et tous les membres

de ces corps jouissent de plusieurs et très beaux privilèges ».

Telle était la ville de Malines, quand le saint enfant de Diest y fut appelé par la Providence. Le chanoine séculier, Jean de Froymont, son nouveau protecteur, habitait dans la rue du Beffroi (i). Les actes de la béatification lui attribuent le titre de licencié, ou même de docteur en l'un et l'autre droit, et celui de chantre. La dignité de chantre était une des premières du chapitre (2).

L'aménité de son caractère, la distinction de ses manières et de son esprit avaient attaché au digne prêtre des amis nombreux et choisis. La prière, l'assistance à l'office divin, l'étude, les soins donnés à l'éducation de trois enfants de noble famille, quelques visites nécessaires ou charitables occupaient les heures de ses journées.

Le chantre de Saint-Rombaud désirait trouver un jeune homme dont le dévouement, l'instruction et la piété lui assurassent un serviteur de confiance, un auxiliaire utile de ses travaux, et un agréable compagnon de visites ou de promenade. La lettre qui proposait Jean Berchmans lui sembla venir du ciel. Il se hâta d'y répondre, et Jean arrivait bientôt auprès de son nouveau maître. La vive reconnaissance dont ce trait de Providence remplissait, à Diest, tous les cœurs, n'avait pas permis à la tristesse de se mêler aux adieux, et Jean quitta avec moins de regret le saint habit qu'il était maintenant assuré de revêtir plus tard.

Berchmans avait alors près de quatorze ans (3).

Les désirs du chanoine étaient plus que comblés, et la réalité dépassait les espérances qu'il avait conçues de son jeune protégé, à la vue du portrait qu'une main amie lui en avait tracé. Aussi l'aima-t-il bientôt comme un fils, et telle fut l'impression que

(1) « On montre encore, près de l'église Saint-Pierre, qui fut l'église des Jésuites, la maison où habitait le chanoine Froidmont, avec le jeune Berchmans, son protégé. » (Précis historique, ann. i865, page 405. )

(2) Une lettre autographe du B. Jean, aujourd'hui encore précieusement conservée à Malines, porte la suscription suivante : Au Très Révérend Monsieur Jean de Froymont, etc.

(3) « Ando Giovanni a Malines l'anno i6i3, essendo d'età di quattordeci anni non ancora finiti ». — Sumraar. — Ce fut donc avant le i3 mars i6i3. Un fait subséquent permettra de conclure que le B. Jean était chez M. de Froymont avant la fin de janvier i6i3.

produisit en son âme le spectacle journalier des qualités et des vertus du saint enfant, que plus tard il n'en pouvait parler sans que ses yeux se remplissent de larmes.

Aussi jamais fils n'eut-il pour son père plus de révérence et d'amour que n'eut Jean pour son bienfaiteur. Il semblait ne vivre que pour lui : attentions délicates et toutes filiales, soins empressés, obéissance prompte et joyeuse, humeur toujours égale, respect tout pénétré d'une affection, que l'abandon de

son maître ne rendit jamais familière; c'étaient pour lui des devoirs, mais on voyait qu'il suivait, en les accomplissant, le mouvement spontané de son noble et tendre cœur. A ce propos, le P. Bauters écrit : « On eût dit, à le voir, Fange de Tobie, tout prêt à partir, au premier signal (Tob., v, 5) : appelé par son maître, il eût laissé inachevée la parole qu'il prononçait ».

Pour mieux obéir, Jean sembla quelquefois oublier la prudence : il lui arriva, un jour, de faire, à pied et à jeun, le trajet de Malines à Louvain, qui est de quatre lieues, et de retourner à Malines, sans avoir encore pris aucune nourriture, bien que le chanoine lui eût donné pour cela l'argent nécessaire. Son retour était impatiemment attendu; il aima donc mieux souffrir que de retarder de quelques minutes la satisfaction qu'il devait donner à son bienfaiteur.

Le docteur Froymont reprenait l'aimable enfant de cet excès de zèle; mais Jean ne croyait pas qu'il pût trop obéir; car c'était à Dieu qu'il se soumettait en obéissant aux hommes; à Dieu surtout, il voulait témoigner sa reconnaissance par ce dévouement empressé.

Le chanoine de Saint-Rombaud avait un chien que, dans ses promenades sur le bord de la Dyle, il exerçait à lui rapporter, du courant ou du fond de l'eau, les objets qu'il y jetait; et quand le chien revenait sur la rive avec l'objet retrouvé, un peu de pain et une caresse étaient sa récompense. Un jour, le chien vint, plus vite que d'ordinaire, déposer aux pieds de son maître l'objet retiré des eaux : il reçut plus ample ration et des félicitations plus vives : « Pour un peu de pain et une caresse, dit alors Berchmans, d'une voix attendrie, ce pauvre animal n'hésite pas à se jeter à l'eau aussi souvent que vous le lui ordonnez; et moi je n'obéirais pas à Dieu? Ah! je devrais rougir d'avoir si peu de dévouement pour un père si noble et si bon ».

Tandis que les aimables qualités et les vertus de Berchmans lui conciliaient l'affection de son patron, le zèle et la charité du pieux enfant gagnaient à la sainte Église et s'attachaient pour toujours le cœur d'un jeune commensal du chanoine.

Quelques années avant le traité de 1609, qui pacifia les Flan-

dres, vivait à Malines un peintre, du nom de Boels, qui s'était laissé séduire par les prédicants luthériens ou calvinistes. Pour échapper aux poursuites dirigées contre les hérétiques dans la cité catholique, il se retira en Hollande, avec sa femme et son jeune fils François, laissant à Malines de nombreux parents catholiques.

Vers La fin de 1612, le peintre Boels était mort : François, alors âgé de seize ans, obtint de sa mère la permission d'aller à Malines, et il y connut, grâce peut-être aux pieuses démarches d'un de ses parents, le bon chanoine de Froymont, qui voulut Pavoir dans sa demeure et l'y traita comme un fils.

François venait d'être accueilli dans la maison du chantre, quand le bienheureux Jean y arriva. L'amabilité du jeune serviteur eut bientôt séduit François : elle l'affectionna à une religion, dont les leçons du chanoine lui avaient déjà démontré la vérité. Berchmans d'ailleurs priait ardemment pour la conversion du pauvre luthérien, et hâtée par Faction de ses amicales instances auprès de François et par l'efficacité de ses prières, l'œuvre de la grâce s'achevait en quelques jours. Le 28 janvier 161 3, François Boels abjura publiquement le luthéranisme.

François eut plus tard à défendre sa foi contre les attaques de sa mère, luthérienne passionnée : sollicitations pressantes, tentatives réitérées d'enlèvement, procès intenté au chanoine, tout fut employé*, mais, soutenu par les encouragements de son bienfaiteur Froymont et de son ami Jean Berchmans, François sortit vainqueur de cette lutte terrible. On le vit même, quelques années après, renoncer au monde et se vouer à la vie apostolique dans la Compagnie de Jésus. C'est de lui que l'on apprit plusieurs des actes d'héroïque vertu que Berchmans exerça dans la maison du chantre de Saint-Rombaud, et la part que le saint enfant eut à sa conversion (1).

La condition de François Boels n'était pas celle de Jean Berchmans. La mère du jeune luthérien, plaidant contre le chanoine de Froymont, soutenait que son fils, retenu de force dans la maison de ce prêtre, y vivait assujetti à d'humiliants

(1) François Boels entra au noviciat de Malines, le 24 septembre 1618, deux ans. jour pour jour, après l'entrée de Jean Berchmans. Il mourut, au collège d'Anvers, le 10 août 1625, à l'âge de vingt neuf ans, après s'être montré, dit le nécrologe de la province de Belgique, digne émule de Jean Berchmans. le compagnon de sa jeunesse.

services, et consumait les plus belles années de sa jeunesse à suivre partout le chanoine, comme un laquais son maître. Pour répondre aux imputations de la mère, les tribunaux de Malines ordonnèrent une enquête, dont le procès-verbal se conserve encore. On y lit : « Bien à tort la mère de François Boels se plaint que son fils perd la fleur de sa vie à porter sur le bras le manteau du chanoine : il a été, au contraire, démontré que François Boels suit assidûment les cours de l'école publique et mange à la table du chantre de Froymont, servi par un nommé Jean Berchmans, domestique du chanoine » (i).

Telle fut, en effet, pendant près de quatre ans, la condition de Berchmans : domestique du chanoine de Froymont -, et Berchmans embrassa, dès les premiers jours, son emploi avec une humilité toute chrétienne, avec une joie sans cesse ravivée par le souvenir de Celui qui vint du ciel sur la terre, non pour être servi, mais pour servir. Jean, le fils de l'échevin de Diest, le fils de la noble Elisabeth Vanden-Hove, s'assujettit de grand cœur à remplir tous les devoirs d'un valet. Il Jes remplit sans se lasser durant plus de trois ans, et il estima ne pas payer trop cher, à ce prix, le bienfait d'une instruction qui lui devait ouvrir la carrière sacerdotale (2).

Plus d'une fois, le chanoine souffrit de voir le saint enfant en des offices qui semblaient peu s'allier avec sa naissance, avec la délicatesse de son tempérament et la naturelle distinction de ses manières -, il voulut modérer le zèle qui le portait à s'y appliquer; mais l'humilité et le dévouement du généreux adolescent triomphèrent toujours des oppositions de son maître (3).

Faire, tous les jours, la chambre du chanoine-, nettoyer les

(1) « in propria Cantoris mensa accumbit quotidie,... adstanie intérim et ministrante quodam Joanne Berchmans, famulo ».

(2) « Persévéra in questa vita di servo lo spatio di tre anni ». — Summar. — Il y demeura, de janvier i6i3 à septembre 1616, c'est-à-dire trois ans huit mois. Lors du procès de béatification, en 1742, le promoteur de la foi cherchant dans cette condition de Jean Berchmans un prétexte pour le déprimer, le défenseur de la cause répondait : — Le vénérable serviteur de Dieu suivait déjà les traces du saint patriarche Ignace de Loyola. Nous lisons, en effet, dans sa vie (Maffei, lib. I.cap. 19), que, réduit à une pénurie extrême, il conçut le projet de se mettre, comme le faisaient d'autres écoliers indigents, au service d'un professeur de l'Université.

(3) « Ad omnia sordidissima paralissimus, non jubente domino ». — Summar. — « Abjectissima quoique obire. domino minime jubente, imù, cum cognosceret, prohibentë » (Ibid.).

cours; suivre son maître en ville; porter son manteau et ses emplettes; l'attendre dans une antichambre ou sous une porte cochère; le servir à table avec ses commensaux ordinaires ou ses invités; remplir chez d'autres membres du chapitre, aux jours d'invitation, ce même office dont il s'acquittait à ravir, et souvent ensuite laver la vaisselle, après avoir pris à la hâte quelque nourriture à la table des autres domestiques : telles étaient les occupations journalières de Berchmans.

On appréciait à tel point les qualités de Berchmans, servant de table, qu'un témoin a pu dire : « Il n'y avait pas dîner d'invitation chez un chanoine, qu'on n'appelât Jean Berchmans pour aider au service » ; « mais, ajoute un autre, Jean n'imitait pas ensuite les serviteurs vulgaires, qui, leurs maîtres partis, se jettent sur les vins et sur tout ce qui demeure de restes plus délicats : il s'était fait une loi de n'y jamais toucher ».

Un témoin semble insinuer que les autres serviteurs, abusant de la charité du Bienheureux, lui laissaient, le plus souvent, le rude labeur de la vaisselle : — « Jean, dit-il, n'aurait jamais refusé de laver les marmites et les assiettes, si M. le chantre n'eût interposé son autorité. Le samedi, du moins, pour honorer la bienheureuse Vierge, il se réservait toujours le soin laborieux entre tous de nettoyer, en les frottant avec du sable, les chaudières et autres gros ustensiles de cuisine » (i).

A ces travaux si répugnants à la nature s'en ajoutèrent longtemps d'autres, moins humbles il est vrai, mais plus assujettissants, les travaux de précepteur. — ■ Une noble famille de Malines, la famille de Roone, avait confié ses trois enfants au chanoine. Dès que celui-ci connut Berchmans, il s'empressa de se décharger sur lui des sollicitudes de leur éducation, assuré qu'aux mains du jeune instituteur, ils progresseraient plus qu'aux siennes dans la science et la vertu, -x Ces trois enfants, dit le Père Bauters, étaient d'une humeur fort difficile; mais Jean les eut bientôt transformés : il assistait à leur lever, présidait à leurs prières, et l'amabilité de son caractère, le charme de son

(i) « Aream domus quotidie purgabat, sordcs abjectissimas, eîiam {sil honor auribus) a canibus egestas, aiiferebal... ni si R. D. Cantor obstitisset, ollas et scutellas lavare numquam recusasset... Quibusvis sabbatinis, in honorent B. Virginis.culin.v siifellectilemquotidianam scabrâ ac mordaci arenâ defricabat ». — P. Bauters.

exemple, les contraignit doucement à laisser pénétrer en leurs âmes la piété et la sagesse. On ne saurait dire quelle joie ce changement donna aux parents, et dans quelle admiration en étaient leurs autres précepteurs et le chanoine. Dieu bénissait ainsi la générosité des sacrifices de Berchmans. Tandis que les domestiques de M. de Froymont se délassaient en jouant à la balle dans la cour de l'hôtel, ou en se promenant dans la ville, Jean demeurait près de ses trois disciples et se reposait de ses travaux en surveillant leurs jeux; et pourtant, privé de toute récréation, il n'en paraissait pas moins gai. C'était pour son bon cœur une joie sensible que de former ces petits enfants à la piété chrétienne » (i).

Il sera maintenant aisé de comprendre qu'après avoir eu, plus d'une année, sous les yeux le spectacle d'une telle vie, l'estime que le chanoine avait, dès l'abord, conçue pour son protégé se fût changée en vénération. Un fait, qu'il raconte lui-même au procès, fera mieux connaître le religieux respect que lui inspirait Berchmans et la confiance qu'il avait en son crédit auprès de Dieu :

« Il y a huit ans environ, aux approches de la Pentecôte, je me rendais, à cheval, de Notre-Dame de Montaigu à Arschot, ville de Brabant (2). J'avais pour compagnon unique mon serviteur Jean Berchmans, de pieuse mémoire, qui venait, à pied, après moi. Ne connaissant pas les chemins, nous nous procurâmes un guide, à force de prières et d'argent; mais bientôt ce guide disparut, et un autre nous abandonna, ou plutôt, comme on peut ce semble le dire, nous trahit de même, de sorte que nous demeurâmes errants, perdus, dans ces grandes forêts, incapables de nous diriger et de prévoir où nous aboutirions. Nous avions cependant présents à l'esprit les fréquents assassinats qui se commettaient dans ces bois, et l'anxiété, la frayeur que nous éprouvions n'étaient que trop fondées.

« A cela s'ajouta un orage subit, avec des éclairs et tonnerre à faire trembler. Nous allâmes donc ainsi errants, quelques

(1) « Filios ternos, utcumque difficili indole,... ea qua valebal agendi suavitaie...ad tantam tnorum suavitatem adduxit, etc.. — Çhiamvis a ludo abstineret, non tamen ideo morosior »

(2) Arschot est à dix kilomètres de Montaigu.

LE B. JEAN AU PETIT SEMINAIRE. 4i

heures, et nous nous engageâmes finalement en un passage, bordé, à droite et à gauche, de rocs très élevés qui laissaient à peine entre eux un sentier pour le cheval. Je n'osai plus avancer, tant mon trouble avait augmenté; je descendis donc de cheval, j'y fis monter mon serviteur Jean, et je marchai à la suite, tout botté. Sachant bien l'innocence et la piété de Jean, je ne doutais pas qu'il ne fût, beaucoup plus que moi, cher à la divine Providence*, j'espérais échapper, à cause de lui, et je me recommandais, avec toute l'humilité et la dévotion possible, à l'ange gardien du saint jeune homme.

« Or, à peine nous avions ainsi fait quelques pas, qu'un effroyable coup de tonnerre parut ébranler tout le ciel, et la foudre tomba à côté de nous. Levant les yeux et les mains en haut, je vis une sorte de paysanne rouler d'un rocher voisin et arriver, de chute en chute, jusqu'aux pieds du cheval, à qui elle barra le passage. Epouvanté, j'adresse à cette femme d'honnêtes paroles, mais je m'aperçois qu'elle est comme ivre : « Mon mari! mon mari » ! criait-elle. Je la priai de s'expliquer, et j'appréhendais que son mari, embusqué dans le voisinage, ne fût d'accord avec elle pour nous faire un mauvais parti-, mais, tout effarée, les yeux hagards, et hors d'elle-même, elle ne répondait pas à mes questions et criait toujours : « Mon. mari! mon mari! » jusqu'à ce que, subitement, elle se mit à fuir et disparut, en redisant toujours son même cri.

« Mais voilà que, au même instant, l'orage s'apaisa, le ciel redevint très pur, et nous aperçûmes dans le lointain la cime de la tour d'Arschot. Nous arrivâmes, grâce à Dieu, sains et saufs, et nous racontâmes minutieusement à notre hôte ce qui nous était arrivé. Aux détails que nous lui donnâmes sur la stature, les vêtements, les traits de la paysanne, il crut reconnaître une sorcière, qui vivait proche d'Arschot ».

Berchmans, on lésait, n'était venu à Malines que pour y poursuivre les études commencées à Diest; ses labeurs de domestique dans la maison du chanoine de Saint-Rombaud lui acquéraient le droit de travailler comme écolier au petit séminaire.

Le docteur de Sorbonne Jean Standonck avait fondé à Malines, en 1490, une école, appelée, du nom de son fondateur,

Standoncks-Collegie (collège de Standonck) , et aussi, à cause des Frères de la vie commune, qui formaient le personnel des professeurs, Fratershuis (maison des Frères). Dans le dessein du savant et pieux fondateur, cette maison devait être ouverte gratuitement aux enfants pauvres qui désiraient apprendre le latin (i).

Près d'un siècle plus tard, en i58o, à la suite des dissensions religieuses qui agitèrent la ville, la maison des Frères fut fermée. Elle Tétait encore en 1 5g6, quand Mathias Hovius s'assit sur le siège archiépiscopal de Malines, qu'il devait si utilement occuper pendant vingt cinq ans.

Un des premiers soins du zélé pontife fut de rouvrir l'asile que la haine des calvinistes hollandais avait fermé à la jeunesse catholique, et d y établir ensuite son grand et son petit séminaire. Le généreux archevêque affecta à cette importante fondation la moitié de son patrimoine. En i6i3, quand Berchmans arriva à Malines, le petit séminaire de Mathias Hovius était le seul grand établissement de la ville où les lettres fussent enseignées jusqu'aux humanités.

La recommandation bienveillante du chanoine de Froymont valut au bienheureux Jean un plus gracieux accueil, et bientôt les dons admirables de la nature et de la grâce que Dieu s'était plu à réunir en lui, attirèrent sur l'aimable enfant une attention de jour en jour plus affectueuse : il devint la gloire du petit séminaire de Malines, comme il avait été la gloire du gymnase de Diest.

Après le détail, donné plus haut, des occupations journalières de Berchmans, il est malaisé de comprendre comment le bienheureux adolescent réussit à poursuivre, au séminaire, les études commencées au pensionnat Notre Dame. Pour d'autres, la tâche eût été décourageante : Jean ne pouvait, en effet, assister à toutes les classes, et souvent le temps qui les suivait devait être em-

(i) Il n'est pas sans intérêt de remarquer, ici, que saint Ignace fut, près d'un siècle avant Jean Berchmans, soumis au règlement, que Jean Standonck avait dressé pour les pauvres écoliers. Dès le 3o mai 1483, Jean Standonck avait été mis par le chapitre de Notre-Dame de Paris à la tête du collège de Montaigu, alors en complète décadence. Sous la conduite de ce saint ami de la jeunesse et des pauvres, le collège refleurit, et il était en pleine prospérité quand saint Ignace, au commencement de l'année i528, y fut admis à titre d'écolier externe. Jean Standonck était mort, dix ans auparavant (7 février i5i8). mais son tombeau, et plus encore ses premiers disciples, Père, économe, chapelain, discrets, etc., du collège étaient là. pour maintenir vivante l'exécution des admirables règles, que le Restaurateur de la maison avait écrites en i5o2.

ployé à d'autres travaux qu'àTétude. Mais le magnanime enfant

méditait de grands desseins pour la gloire de Dieu; il voulait

pour cela acquérir la science : rien ne coûta à son âme généreuse.

La nuit venue, Jean prenait congé de son vénéré protecteur,

Intérieur de la cathédrale de Malines.

et après avoir baisé sa main et reçu sa bénédiction de prêtre , il se retirait comme pour prendre du repos; mais c'était pour prie r, et après la prière F étude avait ses heures. Les domestiques d u chanoine occupaient une chambre commune : Jean disposa it d'abord sa lampe de manière à ne troubler le sommeil de personne; le même sentiment charitable lui inspirait d'autres in-

dustries crucifiantes : assis sur son lit, dans une immobilité craintive, il parcourait enfin à loisir ces livres, qu'il avait pu à peine ouvrir durant le jour. La nuit était fort avancée et la lampe de Berchmans brûlait encore. Que de fois la fatigue dut faire tomber sur la page inachevée la tête alourdie du pauvre enfant; et dès lors, comme plus tard au noviciat et à Rome, généreux pour son Dieu jusqu'à devenir cruel pour lui-même, il mordait ses lèvres jusqu'au sang, ou pinçait vivement ses chairs, pour chasser le sommeil (i). Seule une irrésistible lassitude pouvait le contraindre à s'étendre sur sa couche-, et de bonne heure, il était encore sur pied. Souvent même, le P. Bauters l'affirme, le jourle surprit poursuivant les travaux de la nuit, tant il avait soif de s'instruire, pour devenir un digne ministre de l'Evangile (2). Plus que le sommeil, les joies de la prière renouvelaient ses forces, et le visage riant, il allait saluer son maître et prendre ses ordres pour la journée qui commençait. Mais la préoccupation de ses études le suivait partout : faisait-on des visites, Jean ne sortait point sans un livre, et, durant l'entretien, il étudiait, jusqu'à ce que le chanoine vînt lui donner le signal du départ. A certaines portes et à certains jours, il y avait foule de serviteurs attendant leurs maîtres, comme Berchmans attendait le sien : l'étude devenait impossible. Jean, après quelques paroles d'amitié, se retirait alors ou dans une église du voisinage, ou dans un recoin obscur, le plus souvent derrière une porte; et tandis que les laquais des chanoines et des riches bourgeois de Malines se divertissaient dans les antichambres ou dans les cours, Jean, par une prière fervente, recommandait à Dieu ses chères études. C'est aussi de cette industrie qu'il usait, dans la maison du chanoine, pour se soustraire aux vains amusements des autres domestiques (3).

(1) « Per destarsi, si mordeva le labbra sino il cavarne sangue, e si pizzicava si forte le braccia, che gli durava il livido per più giorni ». — P. Cepari, P. Bauters.

(2) «... Mirum videri non débet sciendi famem... ita accrevisse ; insomnes nocteï, insidens leclo studensque, sœpe transegit ». Le P. Bauters note un détail de plus de cette vie si humble, si pauvre et si laborieuse : « vestes absoletissimas habebat pro ornatu; dissutas resarciebat ipse, ne ancillis vel tantillnm negotii facesseret. Nonnisi aliorwn voluntate adduci pote rat, etiam cum nécessitas postular et, ut novasa parentibusflagïlaret ».

(3) « Post ostiam sœpins reperierunt illum orantem... sœpe illum in aliquo angulo orantem inveniebant. ut ait Francisais Boels, qui erat in eadem domo » (P. Van Doorne).

A l'heure du repas de son maître, Jean était là, prévoyant, attentif, empressé; mais dès que tout était servi, dès que la causerie était engagée, le serviteur devenait écolier : debout, il ouvrait, pour le refermer au premier appel des convives et le rouvrir ensuite, un de ces livres de classe qui ne le quittait jamais; et tandis que les autres nourrissaient le corps, lui alimentait son esprit (i).

Il est aisé, à ces traits de son ardeur studieuse, de reconnaître dans l'adolescent de la maison du chanoine à Malines, l'enfant de l'école élémentaire, du gymnase et du pensionnat de Diest.

Le disciple des prêtres du séminaire ne garda pas moins la piété forte et l'angélique innocence que lui connurent Valère Van Stiphout et Pierre Emmerick. Élève du séminaire, Berchmans communiait chaque dimanche et toutes les fêtes, et donnait à la prière tout le temps qu'il pouvait dérober à l'étude et aux travaux domestiques. Sa modestie virginale ne fut pas moins respectée à Malines qu'elle ne l'avait été à Diest. Devant lui, aucun écolier n'osa dire une parole inconvenante, et à son approche, comme à l'approche de Bernardin de Sienne, toute conversation peu chaste était interrompue (2). Il arriva quelquefois que des valets entamèrent, en présence de Jean, un entretien dont la modestie chrétienne avait droit de s'offenser ; mais dès les premiers mots qu'il entendait, une rougeur pudique couvrait le visage de Berchmans et il s'éloignait aussitôt (3). Pendant l'été, au sortir des classes, les enfants du séminaire allaient, par bandes, se baigner à la Dyle. Les maîtres veillaient à l'observation rigoureuse des lois de la décence, et néanmoins Berchmans se refusa toujours à suivre ses camarades : « Ceux-ci, dit un témoin, loin de rire ou de s'offenser, admirèrent une modestie dont ils comprenaient les répugnances délicates et les légitimes appréhensions : Berchmans, se disaient-

(1) « Mensce domi minister, appositisferculis, dum jam alii vires cibo reficiunt, pascebat ipse ingenium Lectione ». — Summar.

(2) lia blanius ut tamen hac in re severissimus. (P. Bauters.)

(3) « Présente lui, niuno de condiscepoli osava parlare meno che onesto, e si separlava cosi, al di lui arrivo s'interrompevano li discorsi... — Egli, con modestia e rossore partiva ». — Summar.

4b LE B. BERCHMANS EN BELGIQUE.

ils Tun à l'autre, Berchmans est trop saint pour faire comme nous » (i).

Au séminaire comme au pensionnat, Dieu récompensa par des succès le travail et la vertu de son serviteur : Berchmans fut bientôt, aux yeux de ses maîtres et de ses condisciples, l'ornement de la maison, et le digne archevêque de Malines, qui observa les vertus et les talents du jeune séminariste, s'applaudit de voir un enfant de si grande espérance déterminé à devenir, en ses mains , un puissant instrument de salut.

(i) « ... Quos non offendebat, licetnon sequeretur : imo. vulgo dicebatur nimia sanctitate prohiberi liberiores imitari ». — P. Bauters.

« Ab aliis intellexi, prœterquam quod scio, Joannem in sœculo fuisse modestissimum » (Charles Chrystinen).

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