LE BIENHEUREUX JEAN BERCHMANS AU NOVICIAT. PREMIÈRE ANNÉE
(24 septembre 16 16 — 27 septembre 16 17).
Libre désormais d'obéir à la voix de son Dieu, Berchmans allait entrer au noviciat de Malines, le 24 septembre 16 16, à l'âge de dix sept ans et six mois. C'était un samedi, et l'Église célébrait la fête de Notre-Dame de la Merci. Marie semblait vouloir donner à son congréganiste une nouvelle assurance de sa protection maternelle.
Le même jour, un condisciple de Berchmans, plus jeune que lui de neuf mois, Théodore Vander-Meer, disait, lui aussi, adieu au monde, et c'est avec Théodore et Henri de Vrièze que Jean s'achemina vers le noviciat. Henri ne devait y entrer définitivement que plus tard ; mais il revint souvent visiter son ami et lui demander des conseils et des encouragements (1).
A mesure que les trois amis approchaient du noviciat, Berchmans devenait impuissant à contenir les transports de sa joie : — O mon frère, dit-il à Théodore, ensemble, pour y servir Dieu, nous arrivons dans la Compagnie de Jésus, sur la terre; ainsi puissions-nous vivre ensemble dans la Compagnie du ciel! (2).
Aux abords de la maison du noviciat, un Frère coadjuteur
(1) « Dixit, quod ipsum duxerit ad novitiatum, quando admissus fuit... hoc insuper addens, quod adhuc existens in seculo, visitaverit diction Joannem in novitiatu, et ab eodem bonas admonitiones receperit ». — Summar.
(2) « ... O mi fraler, uti jam si?nulf Dei ssrviendi causa, in hac Societate concurrimus, ita et simul in cœlesti vivamus!. » — P. Bauters.
s'occupait à travailler la terre. Dès que Berchmans l'eut aperçu : — Pouvons-nous, dit-il à son compagnon, mieux employer les premiers instants de notre entrée en religion, qu'à un acte de chanté et d'humilité? (i). Aussitôt, malgré les résistances du bon Frère, les deux amis l'aidèrent à achever son travail.
Avertis que Berchmans était là, quelques Pères vinrent au devant de lui : ce fut d'abord le Père Antoine Sucquet, recteur du collège depuis un an, et qui, pendant un an encore, devait diriger Berchmans, comme maître des novices. Puis arriva le P. de Greeff : — Le premier, dit-il, après le P. Antoine Sucquet, j'embrassai Berchmans, le jour de son entrée au noviciat. Je voulus, le soir, selon nos usages, lui laver les pieds. Il ne s'y prêta qu'à regret. Quand j'eus fini, il voulut me rendre le même office de charité, et je ne pus me soustraire à ses vives instances : le saint enfant lava donc les pieds de son indigne maître (2).
Quand enfin Berchmans, revêtu de l'habit de ses nouveaux frères, fut conduit au milieu d'eux, et se sentit presser dans leurs bras, l'émotion qu'il avait contenue jusque-là avec effort déborda son âme, et tout le temps que dura la récréation commune, de douces larmes ne cessèrent d'inonder son visage. Jean trouva au noviciat plus de soixante jeunes gens* mais il était le premier novice sorti des écoles de Malines. On l'en félicitait, et il s'applaudissait lui-même d'avoir montré à d'autres un chemin glorieux (3). Bientôt après, en effet, Otto Esquens, Charles Grobbendoncq, et plus tard Charles Chrystinen, François Vanbergen, Simon-Hugues Scheyf et plusieurs autres, d'abord condisciples de Berchmans au collège, le suivirent dans la Compagnie de Jésus.
Plus de cent novices se trouvèrent bientôt réunis sous le même toit, pour se former à la vie religieuse*, mais aucun ne parut égaler Jean Berchmans. Dès les premiers jours, l'admiration et l'amour de ses frères lui furent acquis. Tous étaient frappés de l'innocence de son âme, qui se reflétait dans son regard et sur
(1) « ... Ecce vel jam nunc, quo incipimus, non licet nobis meliits quam a charitate et humilitate ». — P. Bauters.
(2) Epis t. ad Theod. Busœum.
(3) « Gaudebat se esse primitias scholarum Mechliniensium ». — P. Bauters.
son visage : ils s'étonnaient surtout de la sagesse qui accompagnait toutes ses actions et donnait du poids à toutes ses paroles. Berchmans, en même temps, captivait leur affection par ses qualités aimables : les prévenances de sa charité, le sel agréable et toujours inoffensif de ses reparties, l'épanchement prudent, mais joyeux, de son âme, lui attachaient vivement les cœurs : — « Il n'était pas, dit le P. Frizon, de ces dévots sauvages, qui s'imaginent qu'on ne peut être vertueux sans paraître chagrin,
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et qui font plus de tort que d'honneur à la vertu, par les manières dures et désagréables avec lesquelles ils la pratiquent. Dans notre saint novice, gai, honnête, aimable à tout le monde, la dévotion paraissait si pleine de grâces, qu'en jetant les yeux sur lui, on avait de l'estime et de l'inclination pour elle ».
L'affection commune donnait à Berchmans de gracieux surnoms. Les novices se comprenaient, quand ils parlaient de l'Ange de la maison, du Saint joyeux, et Jean lui-même apprit bientôt à répondre quand on appelait le Frère Hilaire (i).
(i) « Tanta in vultu snavitas ac lœtilia, ut a quibusdam Hilarius vocaretur, ab aliis hilaris sanctus ». — P. Bauîers.
Cette admiration et cet amour de ses frères furent quelquefois manifestés avec moins de prudence : — Savez-vous, mes frères, dit, un jour, un jeune novice, en présence de Berchmans, quel fut le signal des prodiges qu'a depuis opérés, en si grand nombre, Notre-Dame de Montaigu? Il y a de cela un peu plus de dix sept ans, on vit apparaître dans une petite ville voisine du sanctuaire, à Diest, un ange revêtu d'une chair mortelle. — Tous les yeux se portèrent sur Berchmans, et une vive rougeur couvrit aussitôt le visage du saint jeune homme. L'âge du narrateur excusait son imprudence, et le novice malin s'édifiait de l'aimable embarras qu'il avait voulu provoquer.
A Diest, on pleurait l'ange que possédait Malines, et Dieu préparait encore un autre deuil à la famille Berchmans. — Depuis 1608, Elisabeth, la pieuse mère de Jean, n'avait plus fait que languir, et ce que, dans ses lettres, Jean appelle bonne santé de tous, ne doit s'entendre, pour la pauvre mère, que d'un allégement passager de ses douleurs.
Elisabeth supporta toujours ses maux avec une patience héroïque, et la sainteté du fils est sûrement, au ciel, la couronne de sa mère ; car Elisabeth n'eut qu'une ambition, celle de donner à Dieu des serviteurs, et elle paya généreusement de ses douleurs les grâces qui devaient sanctifier ses enfants. Aussi, n'est-ce point d'elle que vinrent les oppositions à la vocation de Berchmans : son cœur de mère eût été heureux de posséder ce Jean, qu'elle aimait entre tous ses fils; mais elle estima plus encore la faveur insigne dont Dieu honorait toute sa famille, en appelant Berchmans à la vie apostolique, dans la Compagnie de Jésus, et elle trouva dans son cœur de chrétienne des chants de reconnaissance, pour bénir Dieu d'une grâce qu'elle ne pensait point mériter.
Mais Jean était religieux : quelle espérance de bonheur terrestre demeurait à la pauvre mère? Jean serait prêtre : les vœux de sa mère n'étaient-ils pas réalisés? Aucun lien ne rattachait donc plus la sainte femme à une vie que la pauvreté et la maladie lui rendirent d'ailleurs toujours amère : elle demandait donc à Dieu sa délivrance, et Dieu avait hâte de la récompenser.
Berchmans vivait au noviciat depuis deux mois à peine,
quand, dans les derniers jours de novembre, il apprit que sa bonne mère allait mourir.
Pour Berchmans, comme pour Elisabeth Vanden-Hove, la vie était un exil, une captivité douloureuse; la mort, une délivrance, Tentrée dans les joies de la patrie. Berchmans connaissait sa mère; il savait quel langage allait à ce cœur dégoûté delà terre et avide des biens du ciel; aussi écrit-il à sa mère mourante, comme il lui eût parlé, si la Providence eût permis qu'il l'assistât à sa dernière heure.
La lettre de Jean révèle, à elle seule, la haute vertu d'Elisabeth, mieux que ne le sauraient faire les témoignages unanimes des historiens de son fils. On croirait, en la lisant, entendre un écho des divins entretiens d'Augustin et de sa mère, en cette soirée d'Ostie, où Monique et son fils se disaient l'un à l'autre, dans un commun ravissement, leur lassitude de la vie et leurs aspirations vers le ciel. Elle donne le secret du sentiment intime d'Elisabeth, quand, dans les premières années de ses infirmités, elle invoquait l'assistance de son petit Jean : — Faites-moi venir l'Ange, — disait-elle. — A l'heure suprême, Elisabeth appelle son ange; il arrive et adresse à sa mère une de ces exhortations que, de bonne heure, la grande âme d'Elisabeth avait su goûter, et qu'elle préférait aux exhortations du prêtre, parce qu'à l'accent de la sainteté s'y mêlait harmonieusement l'accent de la tendresse filiale :
a Mère très chère, dans le Seigneur,
« La paix de Jésus Christ soit avec vous et ensemble avec nous tous.
« Je suis dans une joie et une allégresse très vives, quand je considère les grandes bénédictions que l'infinie bonté de Dieu (louange lui en soit rendue!) a prodiguées, jusqu'à ce jour, à toute notre famille. Naguère il m'a appelé dans la Société terrestre de Jésus, son Fils unique, et déjà, déjà, à votre tour, ma très chère mère, il vous invite au festin des noces éternelles.
« Voilà sept à huit ans que vous subissez les infirmités et les peines de la nature humaine, et que vous buvez, avec Jésus
Christ, au calice de son arrière Passion. Voyez-le maintenant près de votre lit, les bras étendus vers vous, comme pour accueillir votre âme; entendez-le vous dire : — Venez, âme fidèle, mon épouse bien-aimée; jusqu'à ce jour vous êtes demeurée clouée, avec moi, sur la Croix : bientôt vous aurez part à mes joies célestes.
« Voyez venir à vous la sainte Mère de Dieu, Marie, sainte Elisabeth, le saint Ange, votre gardien, et dites avec moi : — a O Jésus, mon Seigneur, la voici votre pauvre servante, qui se tient devant vous, avec votre très sainte Mère, Marie, prompte à se soumettre à votre bon plaisir. O Jésus, fils de David, ayez pitié de moi! O Marie, jetez un regard sur ces enfants, qu'au prix de tant de douleurs j'ai élevés dans la crainte de Dieu : je vous les offre comme vos serviteurs et vos fils. Soyez, je vous en prie, soyez leur mère. Acceptez, je vous en conjure, de tout mon cœur, ô Marie, acceptez à titre d'enfants, et moi, et ma sœur, et tous mes frères ! ».
a Ayez courage, ma très chère mère; combattez généreusement, et fixez le regard de votre âme sur la couronne qui vous attend. Je l'espère, nous ne vous perdrons pas; si vous nous quittez, c'est pour nous assister, du haut du ciel, avec plus de zèle et d'amour.
« Je vous prie, de tout mon cœur, de ne pas me refuser votre bénédiction maternelle. Ici, nous prions tous pour vous, afin que Dieu vous accorde ce qui vous est le plus salutaire. Je tiens pour assuré que vous ne m'oublierez pas. Combattez généreusement, ma très bonne mère !
« Votre cher et obéissant enfant en Jésus Christ,
« Jean Berchmaxs » (i).
(i) Texte original de la lettre du B. Jean : Alderliefste Moeder inden Heere de Vrede Christi sij met U ende ons lieden alte saemen .
Ik verheuge ende verblijde mij seer als ik aenmerke die groote Benedictie, met de welke die oneijndelijke goedtheijt Gods, gelooft moet hijweesen, tôt nogtoe heef gesegenton heel huijsgesijn, ten eersten my onweerdigh roepende in net geselschap van synem eenigen soone Jésus hier opdeser aerden ende nu ook V. L. alderliefste moeder noeijende tôt sijne heemelsche bruijloft gij hebt nu door siekte seeven acht jaeren beproeft de miserie der menschelyke nature, ende met Christus Jésus den kelk sijnder bitter passien geproeft, aensiethem eens nu staende aen u bedde met uutgerekte armen bereet om u t'omhelsen. Comt mijne bruijt mijne vriendinne, tôt nog toe hebt dij met mij aenden cruijce ghenae-
Elisabeth écouta avec un religieux attendrissement cette voix de Tange, que Dieu lui avait donné pour fils : la lettre de Jean la soutint, la réjouit dans les dernières luttes, et, le premier décembre 16 16, elle échangeait les tristesses de la vie présente contre les joies d'une vie meilleure (1).
Le deuil nouveau, que la mort d'Elisabeth introduisit au foyer, fit ressentir plus cruellement encore celui que causait l'absence de Jean. Peu de jours après, son père était à Malines, et pressait le jeune novice de renoncer à une vocation qui semblait ruiner les intérêts de sa famille. Jean demeura ferme, et ses énergiques réponses, que la piété filiale savait toujours adoucir, ne permirent pas au père affligé d'espérer qu'il pût jamais le vaincre : — Tu pouvais cependant, en poursuivant tes études à l'Université de Louvain, relever notre maison et enrichir tes frères, dit encore à son fils le pauvre artisan découragé. — Eh! quoi, mon père, s'écria Berchmans, toujours ces rêves de fortune temporelle : et pourquoi ne tournez-vous pas plutôt vous-même vos ambitions vers les richesses célestes? Celles-là, au prix d'un peu de fatigue, Dieu vous les donnera à profusion (2).
Ces paroles de Jean pénétrèrent l'âme de son père comme un trait de la grâce : désormais, loin de contrarier les desseins de son fils, il suivit lui-même ses généreux conseils : peu de
gelt geweest, soo suldij u inder eeuwigheijd verbleyden siet de H. Moeder Gods Maria, siet de H. Elisabeth, siet uen H. Engel, wende roept met mij o Heere Jesu siet hier uwe arme dienstmaegt staende met u Alderheijligste Moeder Maria bereet tôt het ghene gij begheert. O Jesu sone van David weest mijnder Genaedich. O Maria siet mijne kijnderen dewelke ik met soo veel traenen hebbe op gevoeijt in die vreesse Gods, ik offeerse u op tôt sonen, tôt kijnderen, weest doch haere moeder ô Maria ik bidde u 00k uutganscher herten dat gij mij wilt aenneem tôt uwen sone ende aile mijne broeders endesuster. Welaen alderliefste moeder, strijt kloeckelijck peijstop de croone die u wort bereet gemaekt, ik hope dat wij lieden u niet en sullen verliesen, maer dar gij ons met meeder affectie e nde liefde suit beminne in den heemel. Ik bidde u uut ganscher herten dat gij uwe moederlijke benedictien mij niet en wilt weijgeren, wij bidden hier al te saemen voor u dat God u wil gheven,t' ghene u saeligis. ik hoope dat gij 00k mij niet en suit vergeeten. strijt cloekelijk Alderliefste moeder. Uwen beminden enden onderdaenigen soone.
Joannes Berchmans.
(1) Un registre authentique des décès, conservé à Diest, porte : — « Elisabeth, uxor j ans Berchmans junioris, obiit, 1 decembris 16 16. »
(2) « Eia, pater, quin et tu animum potius adœternas divitias adjicias, quas pro exiguo labore Deus cumulatissime rependet! — Parens, his motus, non jam a Societate eum avellere, sed in ea vitam agere optabat 2. — P. Bauters.
9o LE B. BERCHMANS EN BELGIQUE.
temps après, il allait s'enfermer, pour quelques jours, dans la maison des Jésuites de Louvain, et y faisait les Exercices de saint Ignace. Le résultat de cette retraite fut admirable : Jean- Charles Berchmans en sortit pleinement détaché du monde par le cœur, et si ses devoirs de père de famille ne l'y avaient enchaîné, il eût demandé à s'enrôler dans la Compagnie de Jésus. Il résolut du moins de se vouer à la vie sacerdotale, et s'appliqua, dès ce jour, aux études qui devaient le préparer aux saints ordres (i).
Jean pouvait désormais redire, avec plus de vérité, la parole que lui prêtait l'instituteur de son enfance, Pierre Emmerick :
— Mon père et ma mère se sont éloignés de moi, et le Seigneur m'a élevé vers lui. — Il s'appliqua, en effet, avec une ardeur nouvelle, à l'acquisition plus parfaite des vertus religieuses, et ses frères n'eurent qu'à le suivre pour réaliser en euxmêmes le type accompli d'un disciple de Jésus Christ. Euxmêmes nous révèlent plusieurs des actes généreux du fervent novice :
« J'aurais bien des choses à raconter de notre frère de bienheureuse mémoire, Jean Berchmans; car il a été un vrai modèle de toute sainteté, tant qu'il a vécu au noviciat; mais je dois me borner à quelques traits :
« Pour obtenir d'arranger les lampes, il fallait le demander avec une véritable avidité. Or, Berchmans était toujours employé à cet office : c'est dire avec quelle ardeur il le sollicitait. Ses souliers tout usés (et on ne lui en vit point d'autres) attestaient son esprit de pauvreté. La pureté de sa conscience, la sérénité de son âme se peignaient sur son visage, qui ne respira jamais que la gaieté. Sa ravissante politesse, la douceur merveilleuse de son caractère lui gagnaient tous les cœurs et les enchaînaient au sien (2).
« Toujours à genoux et immobile pendant la méditation, le visage ordinairement enflammé par les ardeurs de son âme, il allumait le feu de la piété dans tous ceux qui le voyaient.
(1) «... Exemplofilii, vel uxoris morte ac miseriis commotus, sacerdotium deinde suscepit.
— P. Bauters.
(2] « Perpétua vullus hilaritas... mira in eo comitas et morum suavitas... omnium ad se animos rapiebat ».
« Je suis prêt, s'il le faut, à attester avec serment que, pas une fois, durant les deux années que j'ai passées avec lui, je ne l'ai vu ni s'irriter, ni manifester le moindre mouvement de vivacité ou d'impatience.
« On nous pressait tous d'étudier la langue française, dont la connaissance est non seulement utile, mais nécessaire dans nos contrées. Berchmans se mit au travail avec un zèle étonnant; et lui qui, à son arrivée au noviciat, ne savait pas un mot de français, avant de nous quitter, il l'avait très bien appris, et, à notre grande stupéfaction, nous l'entendîmes plus d'une fois nous prêcher en cette langue au réfectoire (1).
« Pour conclure, j'en ferai ingénument l'aveu, la lecture et la méditation de nos saintes règles, m'excitaient bien moins à la vertu que ne le faisait la simple considération de la fidélité de Berchmans à les accomplir ».
Ainsi parlait, en 1621, Sidroniusde Hossche, le célèbre poète élégiaque, plus connu sous le nom de Hoschius. Agé de vingt ans, il était entré au noviciat de Malines, un mois après Jean Berchmans (2).
A ce témoignage s'ajoutent ceux de Michel Grysius, de Jean Rickaert, de Jean Shouwen, Juste Persyn, Jean-Baptiste Callant, Jean de Buyre, Nicolas Gregorius, Guillaume Van Aelst, Adrien Vander Cruysen, Balthasar Bauters, qui vécurent avec le bienheureux Jean, dès les premiers jours de son arrivée au noviciat, ou qui l'y admirèrent avant la fin de 161 7 :
« Je connus Jean Berchmans, dit le P. Grysius, au noviciat de Malines. C'est à mes soins qu'il fut confié, aussitôt après son entrée. Je ne tardai pas à remarquer la haute portée de son intelligence et la sûreté de son jugement, comme aussi son rare esprit d'humilité, d'obéissance, de chasteté, de patience. Toutes les vertus semblaient le parer à l'envi. Plus d'une fois, le supérieur me demanda : — Avez- vous noté quelque défaut en Jean Berch-
(1) « Cum ejus linguœ rudis omnino ad novitiatum venisset, ante tyrocinii tamen exitum ianlam consecutus est promptitudinem, ut in cœnaculo, ad omnium stuporem. non semel gallice dixerit ».
(2) Sidronius Hoschius naquit en 1596, à Merckem dans la Flandre orientale. Il mourut supérieur de la maison de Tongres, le 4 septembre i653. Sa ville natale lui a élevé un monument en 1845. La dernière édition de ses œuvres poétiques est de 1822. (Alost, J. Sacré, éditeur).
mans? — Je dus toujours répondre : — Non, il n'y a vraiment rien à reprendre en lui. A peine introduit dans la maison, il garda si fidèlement tous les points de la règle et de Tordre du jour des novices, qu'on ne le vit pas en défaut sur un seul (i).
« La modestie de ses yeux était singulière, et je ne pouvais la remarquer sans me sentir contraint de l'imiter : à peine l'ai-je vu quelquefois regarder quelqu'un au visage. Ses yeux étaient toujours baissés; il ne semblait pas mouvoir un seul membre sans raison (2).
« Tout son extérieur, du reste, exprimait l'harmonie de son intérieur, surtout pendant le temps de la prière. L'oraison faisait ses délices, et il en retirait une union habituelle avec Dieu, qui répandait la joie jusque sur son visage. Il y employait, outre l'heure marquée, tout le temps qu'il pouvait gagner sur la demiheure qui sépare le lever du signal de l'oraison commune. Avant ce signal, je l'ai souvent trouvé moi-même à genoux, immobile, vraiment ravissant de modestie et de piété.
« La joie le faisait tressaillir, quand venait un jour de communion, et il sut accroître à tel point notre dévotion au Très Saint Sacrement, que tous les soirs, après l'examen, les novices allaient ensemble, avec lui, le saluer, et j'y allais moi-même. Il communiait avec une piété singulière. J'observai, un jour, qu'avant la communion, il sourit suavement, quand vint le moment d'aller à la sainte Table. Ses visites au Très Saint Sacrement étaient fréquentes.
a Le Père Recteur lui confia, de bonne heure, la charge de portier. On appelait ainsi celui qui distribuait aux novices leurs emplois, qui veillait sur leur conduite et en rendait compte au Recteur. Son nom lui venait d'une porte qui séparait le collège du noviciat, et dont la clef lui était confiée. Or, dans son office, qui présentait des difficultés fort grandes, il fit paraître une dextérité supérieure à son âge. Sa manière d'agir avec les Frères dénotait une perspicacité et une prudence plus qu'ordinaires.
Avant d'être appelé à commander, Jean avait montré comment
(1) «... Distributionem temporis inprima probatione solilam exacte eum observasse animadverterim, et qaod in nulla re lias régulas violaverit ».
(2) « Tant ce modestiœ, ut non videretur membrum sine ratione movere ». — J.-B. Callant.
il savait obéir : « Un jour, le portier lui confia lebalayagedu quartier des étrangers. Quand, le lendemain, on distribua encore les travaux, le portier fit à Jean Berchmans une réprimande, pour avoir, disait -il, trop arrosé le sol, et il lui donna le même balayage à renouveler, avec charge d'aller tirer l'eau dont il aurait besoin, d'un puits distant de 25 à 3o mètres, et de n'en porter au quartier la quantité voulue, qu'à l'aide d'une cuiller à bouche. Le Frère Vander Meer, qui raconte le fait ajoute : « Je demandai à Jean Berchmans compte de ses impressions. Il me répondit : « Jamais je ne ressentis joie plus vive que dans cet exercice d'obéissance ».
« Jamais je n'ai observé qu'il manquât le moins du monde à l'obéissance, et je n'ai pu le surprendre, une seule fois, violant la moindre des règles : — Un jour, que je m'entretenais avec lui de l'ordre général du noviciat (car je lui avais été adjoint dans son office de portier), il sourit tout à coup agréablement et me dit : — Finissons vite, de peur que nous ne manquions nous-mêmes au silence (i). — Cette obéissance, il aimait à la voir pratiquée par ses Frères. Un autre jour, Berchmans appela un novice et le chargea de laver les marmites. Le novice fit des difficultés. Berchmans l'invita doucement à obéir; mais ses exhortations furent vaines, et le novice dit enfin : — Je ne veux pas. — Berchmans donnant alors à son visage je ne sais quelle expression de gravité imposante : — Qu'avez-vous dit, mon frère ?. .. Bientôt je vous contraindrai d'obéir. — Et ce disant, Berchmans allait se retirer, pour recourir, je pense, à la prière, car c'était sa coutume de ne rien communiquer au supérieur qu'il n'eût d'abord prié- mais le novice ne lui laissa pas le temps de s'éloigner : — J'y vais de bon cœur, dit-il à Berchmans; et il obéit en effet.
« Les offices humiliants, les habits usés, tout ce qui nourrit l'humilité le séduisait et le charmait. M'entretenant, un jour, avec lui de cette vertu : — Ceux-là, me dit-il, sont vraiment humbles, qui humbles, ne veulent point passer pour tels (2).
« Ce n'était pas avec humilité seulement, mais avec avidité et
(1) «Paucis absolvamus, ne et nos f rang ainus silentium ». — J. de Buijre.
(2) « Illi vere sunt humiles, qui, cum sint huiniles, non volunt pro talibus haberi ». — J. de Buijre.
joie, qu'il se portait aux fonctions les plus rebutantes. Il appelait robe nuptiale une soutane tout usée, et ne manquait pas de féliciter ceux qui en portaient de telles. Il me félicita ainsi, un jour, avec de grandes démonstrations de joie et d'amitié : — La salle du festin ne vous sera pas fermée, me dit-il ; vous portez la robe nuptiale. — Sa joie étaitvisible, quand il nettoyait les lampes, et, un jour, qu'il y travaillait à genoux, il me dit, le visage riant et les yeux élevés au ciel : — Je voudrais faire ceci au milieu de la grande place (i).
« La façon dont il se déprimait lui-même, en exaltant les autres, avait tant de charmes, que je ne pouvais me lasser d'admirer cette alliance d'une si profonde humilité et d'une bonté si attrayante. On n'admirait pas moins sa patience. Je l'ai bien observé sur ce point, et je n'ai pu le voir trahissant par quelque signe un mouvement intérieur d'irritation : j'ai, au contraire, remarqué qu'il souriait d'une manière aimable quand s'offrait une occasion de s'impatienter.
« Sa dévotion le portait à parler toujours de sujets pieux, et il les amenait et nous y engageait avec un art merveilleux. Les jours de promenade, il donnait à ses deux compagnons la pensée de réciter le Rosaire ; il les menait visiter un sanctuaire de Notre- Dame (2).
« On eût dit que Berchmans ne pouvait parler que de Dieu, du Très Saint Sacrement, de la Bienheureuse Vierge ou des Saints, et il le faisait avec un goût extraordinaire. L'Immaculée Conception surtout était l'objet de ses vives et tendres préoccupations. Un jour, que nous avions communié, il me dit pendant la récréation : — J'ai eu dans ma communion l'intention d'obtenir de Dieu qu'il augmente dans le cœur des hommes la dévotion à rimmaculée Conception de la Bienheureuse Vierge*, car il nous sied à nous qui sommes les fils d'une Mère si grande, de la défendre là où ses ennemis l'attaquent avec plus de violence (3).
(1) « ... Optarem illud in medio foro facere ! »
{2) Cum esset Janilor et haberet licentiam deambulandi, socios adduxit in sacellnm Beatœ Virginis.
« Sœpius detraxit recreationi hebdomadarix lempns ad legendum rosarium, cum duobus sociis... » Franc. Van Bergen, Nicol. Gregor.
(3) « Nos clecel, qui sumus filii tantes Matris, Ipsam defenderc ab ea parte, qua ab adversariis magis impugnatur ».
LE B. JEAN BERCHMANS AU NOVICIAT. y5
« Enfin, le désir qu'il montrait d'aller évangéliser les peuples de la Chine révélait la grandeur de sa foi.
« L'ensemble de sa conduite me paraissait si exemplaire que j'en étais dans l'admiration. La plupart des Frères disaient : C'est un autre Louis de Gonzague(i). Dès que je l'eus connu, je demeurai comme stupéfait de la perfection de sa conduite : les autres Frères me semblaient assez imitables-, mais quand j'eus plus attentivement considéré Berchmans, je perdis espérance de pouvoir l'imiter ».
La première année du noviciat de Berchmans allait s'achever, quand arriva dans la maison religieuse un adolescent âgé de seize ans, Guillaume Van Aelst, qu'une amitié étroite devait lier au saint novice :
« Le jour même de mon entrée, le 22 septembre 16 17, écrivait plus tard Guillaume, l'allégresse angélique, l'étonnante modestie de Berchmans, la réserve harmonieuse de tous ses mouvements conquirent mon admiration et me gagnèrent le cœur, et, dès ce jour, je lui fus très familièrement uni. Je dois dire qu'après l'avoir à dessein et longtemps observé, suivi dans toutes ses actions, pour m'assurer s'il était en tout irréprochable, je n'ai pu rien surprendre qui ressemblât à une irrégularité, même des plus minimes, et l'homme le plus malveillant n'y eût pas réussi davantage. A mesure, au contraire, que je l'observais mieux, mon admiration grandissait, et le spectacle de sa charité fraternelle, de sa mortification, de sa ferveur, de sa modestie, la vue de ses progrès incessants dans les voies spirituelles me faisaient rougir de moi-même et me pénétraient d'une salutaire componction.
« Dans nos fréquents entretiens, il me communiquait les désirs ardents qu'il avait de travailler à ramener les hérétiques au bercail de Jésus Christ, et il était manifeste que son vœu le plus cher eût été de consumer sa vie et de donner, un jour, son sang pour une si belle cause.
« De là son culte pour nos martyrs et tous les hommes de la Compagnie qui se sont rendus illustres par leur zèle apostolique.
(1) Joannem noviin noviliatu... A plerisque fuit nominal us aller Aloysius Nico!. — Gregor.
En ce temps de notre noviciat, il dressa, aide' de quelques autres, une sorte de calendrier de tous les martyrs et hommes apostoliques de la Compagnie : au nom de chacun il ajouta un résumé de leurs plus mémorables œuvres.
« Quand il parlait ainsi de choses spirituelles, son âme, on le voyait, y goûtait une joie et une consolation singulières, et il s'enflammait à tel point, qu'il semblait quelquefois ne pouvoir se contenir : — Je suis grandement surpris, me dit-il un jour, qu'il s'en trouve encore quelques-uns qui ne parlent pas volontiers des choses du ciel (i). Je cherche les motifs de leurs répugnances, et je n'en puis trouver que deux : ou bien ils ignorent ces choses, parce qu'ils n'y appliquent point leur esprit; ou bien, les connaissant, ils y sont peu affectionnés. Mais ce ne sont point là des excuses. Il faut les étudier et les aimer, et alors volontiers on en parle. Ne voyons-nous pas ce que font ceux qui s'appliquent à l'étude des lettres, ou qui déjà y ont progressé : c'est sur des sujets littéraires que roulent le plus souvent leurs entretiens; sur ces sujets ils confèrent, ils dissertent, ils argumentent, ils disputent. — Ainsi parlait Berchmans; tout le monde sait combien sa dextérité et sa gaieté savaient rendre aimables de telles conversations.
« Il ne fit jamais la moindre peine à personne : sa coutume était de ne raconter des autres que ce qui tournait à leur louange. Il me dit, un jour : — Je m'exerce beaucoup à considérer les vertus des Frères; j'y trouve un goût et une consolation spirituelle très grande, et aussi un grand profit pour mon âme (2). — Dans l'office de portier, il fut au gré de tout le monde : son humeur toujours égale, sa bienveillance universelle, satisfirent amplement les novices ; au point que, plus tard, quand on voulait louer celui qui s'acquittait bien de cette même charge, on disait : — C'est un autre Berchmans. — Ainsi parleraient de lui tous ceux qui, comme moi, le connurent au noviciat : nul n'était plus aimé; la bonne odeur de ses vertus lui attirait tous les Frères et leur faisait ambitionner l'avantage de l'entretenir. Je n'en finirais pas, si je
(1) « Miror summopere quod aliqui adhuc inveniantur, qui de rébus spirilualibus non li benler conférant... ».
(2) « In consideratione virtutum aliorum plurimum me exerceo : maximum inde gustum et spiritualem consolationem haurio,et plurimum in spiritu projicio ».
LE B. JEAN BERCHMANS AU NOVICIAT. g7
voulais dire tout ce qu'exigerait de louanges ce seul aspect de sa vertu ».
Deux prêtres, les Pères Adrien Vander Cruysen et Baithasar
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Bauters, qui se trouvèrent au noviciat de Malines, en 1617, ajoutent leurs éloges à ceux des jeunes compagnons de Berchmans :
« Je Tai toujours vu, dit le premier, prendre en tout la dernière
place et demeurer partout uni à Dieu : son visage n'était point autre en récréation que dans la prière ; au jardin, à l'église, ailleurs, il demeurait semblable à lui-même. Mes yeux en ont été très souvent témoins, et c'était pour moi un sujet de grande édification. Maître de ses sens, il se modérait, à table, jusqu'à devenir rigoureux dans ses abstinences, et je sais qu'il lui en coûtait de lever les yeux, tant il s'était habitué à les tenir baisse's (i).
« Le supérieur me l'accorda souvent, comme compagnon de mes courses, pour les affaires de la maison. Mon cœur en jubilait*, il me semblait, en effet, avoir un ange près de moi. Son obéissance brillait entre ses autres vertus, et nous, prêtres, nous étions stupéfaits de voir un adolescent pratiquer si parfaitement cette vertu difficile. — Je l'ai vu bien des fois faire des pénitences plus qu'ordinaires, et il les demandait spontanément. Le supérieur me dit, un jour : — Il est nécessaire de modérer Jean, et on ne peut lui accorder tout ce qu'il demande (2). — Quand je sollicitais la permission de le prendre avec moi en ville : — Allez, me répondait ordinairement le Recteur; allez avec cet ange de Dieu. — Dans les rues, les passants se détournaient ou s'arrêtaient pour admirer sa modestie. Ceux de nos Pères qui le connaissaient plus intimement le tenaient pour grand serviteur de Dieu*, les autres ne pouvaient s'empêcher de l'estimer comme un religieux accompli*, tous le désiraient et le demandaient pour compagnon, quand ils devaient sortir, et se réjouissaient de l'avoir obtenu ».
Entre les Pères de la Compagnie de Jésus que Berchmans connut en ce temps, un, le Père François Coster, discerna, à la lumière de Dieu, les grandeurs de l'avenir de Berchmans :
( 1) « Non alius ipsius vidtus in templo et orationc. quant in recreatione fuit. Semper et ubique visus est cum Deo agere... intelléxi grave Mi fuisse tollere oculos, ex consuetudine illos demittendi ».
(2) Au rapport du P. Frizon, on conservait, à Malines, quelques instruments de pénitence de Jean, et du linge teint de son sang. Ces objets furent probablement retenus, lors du départ du jeune saint, en 1618, par quelque novice pieusement indiscret.
Avoir permission de faire des pénitences, c était, aux yeux de Jean, un privilège. On en trouve la preuve dans sa gracieuse réponse au jeune novice qui lui demandait : J'ai obtenu la permission de prendre la discipline, un jour qui n'est pas marqué pour cette pénitence : dois-je laisser la discipline, un des jours où l'on a coutume de la prendre? — Jean sourit de la naïve question et répondit : « Oh! non. un privilège n'enlève pas la jouissance des droits déjà acquis ».
Jean l'attestera lui-même, peu de jours avant sa mort (1). « Plus d'une fois, reprend le Père Balthasar, j'ai vu Berchmans, novice, enseigner avec grande dévotion et charité la doctrine chrétienne à des ignorants de la plus infime condition, et l'on ne pouvait, sans l'admirer, le considérer, quand il remplissait ce ministère ». Tel fut Berchmans pendant la première année de son noviciat. La mort de sa mère en avait assombri les premiers jours- mais, on l'a vu, sa foi avait su trouver, et pour la magnanime Elisabeth et pour lui, des motifs de joie au sein même des tristesses de la séparation. Quelques rares visites de son père ou de ses anciens condisciples et une visite du P. de Greeff, mêlèrent seules leurs douces émotions à la paix de sa vie, jusqu'à la fin de septembre de l'an 161 7 : « J'avais quitté Malines, dit le P. de Greeff, peu de temps après l'entrée de Berchmans au noviciat, et
(1) François Coster fut disciple de saint Ignace. Il arriva, tout jeune, au noviciat, et plus jeune encore d'humeur que d'âge : sa gaieté presque excessive était un sujet de préoccupation pour plusieurs graves Pères : il le savait et faisait effort pour les contenter; mais son front se déridait vite et il riait de plus belle. Un jour, François allait, les yeux baissés, riant tout seul, quand tout à coup, élevant le regard, il aperçut, à quelques pas de lui, le Père Ignace qui l'observait. François s'arrêta court : il ne riait plus. Saint Ignace fit signe à François d'approcher : « François, lui dit-il d'une voix caressante, François, je le sais, vous riez partout et toujours : or, je veux, moi, que vous riiez : je veux que vous soyez gai, dans le Seigneur : un religieux ne saurait avoir de sujet de tristesse, et il a tant de motifs de se réjouir! Je vous le repète donc, soyez heureux et riez, et si vous voulez que la joie ne vous manque jamais, soyez toujours humble et obéissant *. — François était ému jusqu'aux larmes. Saint Ignace reprit : « Mon fils, Dieu vous a donné des talents qui ne sont pas communs, des qualités qui vous rendront apte, plus tard, à remplir des charges importantes : il se peut cependant que l'on vous occupe en des offices où vos talents seront inutiles : si vous n'étiez pas humble, il y aurait là pour vous sujet de tristesse. J'observe aussi que le climat de Rome ne va guère à votre tempérament et déjà vous pensez, peut-être: — Quand retournerai-je en Flandre? — Et moi, François, j'ai le dessein de vous envoyer en Sicile : vous le voyez, si vous n'étiez obéissant, vous perdriez la gaieté. Riez donc, François, mais, afin, de rire toujours, demeurez toujours humble et obéissant ».
François Coster dut, en partie, à son inaltérable gaieté, d'ignorer les infirmités de la vieillesse. Quand Berchmans le connut, le Père Coster était dans sa quatre vingt cinquième année; il vécut encore trois ans, et mourut d'une défaillance que les médecins n'osèrent appeler maladie. Un jeune Père français, qui le vit, le 3i juillet 161 5, écrivait, le jour même : « Nous avons, aujourd'hui, célébré (à Bruxelles) la fête de notre Bienheureux « Père Ignace, avec beaucoup de dévotion. Le Père Costerus, âgé de quatre vingt quatre « ans, a dit la grand'messe, avec diacre et sous-diacre, et la musique de Son Altesse, qui « est la meilleure de l'Europe. Tout le monde s'est émerveillé de la force et du courage « de ce saint vieillard. 11 se porte mieux que moi : il se lève, tous les jours, à trois heures « du matin, et il n'y a personne céans plus assidu au confessionnal et à ses livres que « lui. Il compose et imprime, tous les jours, en flamand, sur les Evangiles et Épîtres, « contre les Hollandais , et a un Frère, qui ne fait rien que d'écrire sous sa dictée. Je me « tiens bien heureux d'avoir jà joui si longtemps de la société d'un tel personnage, qui « nous apprend beaucoup des rares vertus qu'il a vues lui-même en notre Bienheureux » Père ».
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j'avais été envoyé comme missionnaire en Frise. L'année d'après, le P. Visiteur, Henri Scheren, me rappela de Frise à Malines. J'eus le bonheur d'y revoir Jean. Lui-même quêta, auprès des novices, une aumône abondante de prières pour ma mission, où je retournai bientôt. Je ne devais plus, hélas! revoir Berchmans sur la terre » (i).
in Epist.ad. Theod. Busaum.
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