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CHAPITRE VII

L'innocence de Berchmans fut, comme l'innocence de Louis de Gonzague, comme celle de tous les Saints, la fleur de son humilité.

« Le principe de tout péché, écrivait Berchmans lui-même, c'est l'orgueil; je dois donc abhorrer l'orgueil. Que d'autres motifs n'ai-je pas d'ailleurs de l'extirper de mon âme?

« Le premier : Jésus en croix s'adresse à moi et me dit : Sache-le bien, toi qui prétends être de ma Compagnie, je suis doux et humble de cœur.

« Le second : Si tu nourris intérieurement l'orgueil, tu es un menteur; ton habit, en effet, te déclare compagnon de Jésus, tandis qu'au dedans tu es vraiment compagnon du démon.

« Le troisième : Il me faut extirper l'orgueil, si je désire vraiment avoir pour mère Marie, la servante si humble de Jésus Christ.

« Voici quels moyens j'emploierai :

« Je me choisirai une patronne qui a excellé admirable ment dans la vertu contraire : la Bienheureuse Vierge Marie sera ma patronne contre l'orgueil.

« Je m'étudierai sérieusement, afin de me connaître, de bien savoir — ce que j'ai été, c'est-à-dire un rien; — ce que je suis, c'est-à-dire l'ulcère du monde; — ce que je serai, c'est-à-dire un cadavre très infect.

« Je m'efforcerai d'être tout à fait candide et sincère avec mes supérieurs et mes Pères spirituels, transparent sous leurs yeux

comme une eau très pure. Qu'importent les jugements des hommes? Tu n'es et ne vaux réellement que ce que tu es et ta vaux devant Dieu. Je veux me comporter dans la Compagnie comme si j'étais un mendiant accueilli par grâce, et je penserai que tout, en effet, m'y est donné par pure grâce.

« Je serai très respectueux pour les profès; quand j'accompagnerai un prêtre, je le laisserai me précéder d'un demi-pas-, avec tous et en tout lieu, je serai humble. Je saluerai les Pères comme de saints Confesseurs, les Frères comme des anges. Quand un religieux d'une autre maison viendra au collège, je le révérerai comme un ange.

« J'aurai les yeux ouverts sur mes défauts, fermés pour les défauts des autres. De moi, je ne dirai ni bien ni mal. Le mépris de soi est une voie raccourcie pour aller à la perfection-, c'est aussi le principe d'une grande paix.

« Une considération me touche : je dois être, moi, dans la Compagnie, le serviteur de tous, le maître de personne; ce sera là ma gloire. Oserais-je vouloir dominer, quand Jésus Christ Notre Seigneur est venu, non pour recevoir des services, mais pour servir, et quand la Bienheureuse Vierge se glorifie d'être servante?... Je traiterai donc avec tous mes Frères comme il sied à un serviteur, à un vil esclave. — Oui, sois vil à tes yeux, désire être reconnu comme tel : si cela t'arrive, réjouis-toi; sinon, sois triste. Toute mortification de la vaine gloire qui s'offrira, embrasse-la de grand cœur (i).

« Je ne rougirai pas de faire, souvent, des pénitences au réfectoire. S'il m' arrive de détériorer quelque chose, de casser un verre, une vitre, etc., je demanderai une pénitence; et cela, je le ferai à genoux, quand même je serais prêtre, quoi que je puisse être » (2).

On ne saurait maintenant être surpris des louanges que les condisciples de Berchmans donnent à son humilité : « Jamais,

(1) « Mai ho notato in lui tristezza o altra turbazione , ancorche, in mia presenza, gli siano venute délie mortificazionie riprensioni.qual'egliriceveva con silenzio ed umilta ».— Jérôme Albergotti.

(2) Le Père Sbarra. ministre d'en bas, atteste que, jusqu'à la fin, Jean demeura fidèle à sa résolution :

« Rompendo un bicchiere, o versando un poco di oglio, veniva in camara mia e si buttava in ginocchioni, domandandomi la penitenza ».

disent-ils, Berchmans ne parlait de lui-même ou de ce qui pouvait le faire valoir, et il avait des autres une si favorable opinion, qu'on en demeurait tout surpris. Il feignait quelquefois d'ignorer ce qu'il savait certainement, et faisait des questions telles, que plusieurs pouvaient à peine les entendre sans rire; mais lui demeurait grave, tranquille, sans faire un mouvement qui pût trahir son humilité (1).

« Sans aucune affectation, il trouvait le moyen de laisser aux autres la place la plus honorable, en récréation, dans les rues et partout (2). Son respect pour ses Frères était à tel point vigilant, que très difficilement on réussissait à prévenir son salut dans les corridors. Dès qu'un Frère entrait dans sa chambre, s'il était assis, il se levait, et s'il était déjà debout, il quittait sa barrette. Il révérait plus encore les prêtres. Un jour, en promenade, il dit au prêtre qu'il accompagnait : « Bien des fois déjà je me suis proposé de laisser un intervalle entre les prêtres et moi, quand je sors avec eux, et je ne l'ai pas encore fait; mais je vais commencer (3). Depuis lors, en effet, il donna aux prêtres cette marque de respect. Le P. Grassi affirme qu'au passage d'un prêtre, Berchmans s'arrêtait, se découvrait, et ne reprenait sa marche que lorsque le prêtre était passé.

Alexandre Gottifredi ajoute : « Si dans le groupe de Jean, en récréation, un prêtre survenait ou se trouvait déjà, l'humble Frère ne parlait que très peu et avec extrême réserve, tant il révérait les prêtres; et ce qu'il dit, un jour, moi présent, de la dignité sacerdotale, me fit bien comprendre aussi quelle haute idée il en avait.

« Avide d'exercices d'humilité, il ne se lassait pas de servir au réfectoire. On le voyait remplir ce laborieux office jusqu'à trois et quatre fois par semaine, faveur qu'il se procurait en demandant permission tantôt à un supérieur, tantôt à un autre.

Le ministre du Ritiramento , Père Thesauro, nous apprend

(1) « Aveva si gran concetto degli altri, che veramente era cosa di stupire. Alcune volte proponeva taluno quai che dubbio, che io per me, essendo de più ignoranti, non potevo tener la risa : esso nondimeno, serio e grave, se ne stava cheto, senza far neppure un minime» moto ». — Paul Oliva.

(2) « Andando fuori, voleva darmi la man dritta... ». — Fr. Jul. Scotti.

(3) Le Père Fabricius de Brixiis, à qui Jean Berchmans parlait ainsi, et qui le raconte, ajoute : « Corne fece meco ».

que Jean avait pour lot habituel le service de deux tables supplémentaires, dressées au milieu du réfectoire, et que ce travail requérait diligence.

Et le Père Camille Gori, ministre avant le Père Thesauro : « Dans le service des tables, dit-il, Jean se montrait diligent et, le repas fini, ses aides étaient partis, que lui travaillait encore à desservir ».

Enfin le Père Sbarra, ministre da basso : « Il servait à table, outre les deux jours qu'on lui avait assignés, deux autres jours ; lui-même avait sollicité de le faire ».

« Tous remarquaient le contentement particulier qu'il éprouvait en remplissant un office d'humilité; par exemple, quand il nettoyait les lampes, quand il servait au réfectoire, ou y paraissait avec une soutane toute déchirée (i). Cette même joie plus vive, on l'observait en lui lorsqu'il était employé à nettoyer les couteaux ou à distribuer les restes aux pauvres. Or, plusieurs fois la semaine, on le voyait accomplir quelqu'une de ces pratiques ou d'autres semblables; ainsi, souvent, il accusait ses fautes au réfectoire, y mangeait à la petite table ou baisait les pieds de ses Frères ».

Il disait au P. Cépari : « Dieu me donne un goût particulier de dévotion, quand, au réfectoire, je baise les pieds des Pères et des Frères. » Aussi, quand Berchmans venait demander une pénitence, le recteur lui disait d'ordinaire : — Faites votre chère pénitence.

En baisant les pieds de ses Frères, Jean les tenait tendrement et longtemps enlacés, trahissant ainsi les joies intimes de son humilité. Aux pieds de ses Frères, Berchmans trouvait le lieu de repos (2).

(1) Le Frère Ballerati, coadjuteur, parle de la consolation spirituelle que lui et d'autres goûtaient à considérer Berchmans, tandis qu'il balayait, et il en donne ainsi la raison : « Era di gran consolazione vederlo in simili offici, con quella composizione di corpo ed à allegrezza che mostrava in essi ».

(2) Le Père Thomas Bisdomini, alors Professeur de Morale au collège romain, aimait à considérer Jean dans ses exercices de pénitence et d'humilité au réfectoire :

« Io conobbi il benedetto Fratello Giovanni... : ammiravo sempre la sua modestia è virtu, « ed alcune volte, per osservarlo meglio, in alcuni giorni determinati da lui, che faceva « in Refettorio alcune penitenze volentieri, le facevo anch'io; e sempre,.. in questa occa- « sione.., vedendolo, mi accendeva a divozione , e restavo persuaso essere santissimo, e piu « angelo che uomo ».

Comme le Bienheureux Louis et au même lieu, Berchmans fut longtemps chargé de polir et d'arranger les lampes des corridors, et Ton ne saurait dire avec quelle diligence il s'acquitta de cet office, que le souvenir du Bienheureux Louis lui rendait

Alexandre Gottifredi, condisciple de S. Jean Berchmans, et plus tard général de la Compagnie.

encore plus cher. Il ne laissa passer aucun jour sans les revoir toutes. Quand on allait à la campagne, il les arrangeait avant de partir ou revenait de meilleure heure. De peur qu'on ne le privât de sa charge, pourtant si peu digne aux yeux du monde d'être ambitionnée, il pria le recteur de la lui laisser encore pendant tout l'hiver. Il eut beaucoup à souffrir du froid- ses mains étaient tellement gonflées et gercées, que c'était pitié de les voir.

Berchmans considérait comme de très' heureux jours ceux où on le chargeait de distribuer aux pauvres les restes des repas et de les partager avec eux : « Il se portait à cet office avec l'empressement d'un ange, raconte Paul Oliva. Je fus, un jour, son compagnon : il servit les pauvres avec grande joie et charité, ne me laissant presque rien à faire, et il ne garda pour lui que de misérables restes ».

On trouve dans les écrits de Berchmans cette parole : « Je ne rougirai pas d'aller souvent avec les Frères coadjuteurs ». Son humilité, au contraire, s'alliait à sa charité pour le ramener, en toute occasion, auprès des bons Frères dont il s'estimait le serviteur (1).

« C'était pour lui, dit le P. Gaudt, un vrai plaisir que d'être avec les Frères coadjuteurs. Un soir, que je m'entretenais avec lui, il aperçut assez loin un Frère coadjuteur tout seul} il me le montra aussitôt et me dit : — Il sera bon que nous allions passer la récréation avec lui. — Au réfectoire, on le voyait aller, le plus souvent, se placer sous la chaire, tout près des Frères coadjuteurs » (2).

« Au jeu del trucco, à la vigne, dit le Père Camille Gori, il se joignait indifféremment à toute bande; il préférait cependant se joindre aux Frères coadjuteurs novices, ou à ceux qui ne savaient pas jouer ».

L'affection reconnaissante des bons Frères a rendu à l'humilité de Berchmans un témoignage reproduit sous plusieurs formes :

Le Frère Jean Cerruti : « Je dis, un jour, au Frère : — Jai appris, de source certaine, que la Très Sainte Vierge, le jour qu'elle fut présentée au Temple, demanda cinq grâces à Dieu : la première, d'être la servante de la Mère du Messie; la se-

(1) Dolevassi ben spesso di vedere che i coadjutori facessero ricrea2ione fra di loro, e che non ci fusse quella unione, corne egli diceva, necessaria all'augmento délia carila.

(2) « Communemente, si soleva mettere alla tavola sotto el pulpito, dove al piu sogliono sedere i Fratelli coadjutori ». — Frédéric Weclhamen, Angelo Ferreti. etc.

Si nous en croyons Jules Scotti, Jean aurait voulu se rapprocher de Louis de Gonzague, en se rapprochant, au réfectoire, des Frères coadjuteurs : « Andando a tavola. sempre si metteva alla tavola vicina al Lettore , che e quella, come credo, dove si metteva il Beato Luigi ». Mais, plus probablement, ce que Berchmans voulait, t'était se rapprocher des Frères; la preuve en est qu'il allait les trouver ailleurs, même au réfectoire : — « In tavola, dit Vincent Doni, sempre andava dove vedeva che fossero Fratelli coadjutori, con i quali grandemente gustava di trattare ».

conde, d'obéir à ceux qui devaient être ses supérieurs; la troisième, une parfaite pureté de cœur; la quatrième, d'édifier ceux avec qui elle vivait; la cinquième, une totale conformité de sa volonté à celle de Dieu; — et je demandai au Frère Jean: Quelle de ces grâces aimeriez- vous mieux recevoir vous-même? — Il me répondit : — La première et la dernière ».

« J'ai admiré dans ce béni Frère, dit Biaise Pedretti, Fhumilité avec laquelle il me demandait de petits services, comme de lui couper les cheveux, etc., et sa répulsion pour toute singularité. Quand il arriva de Flandre, il avait une belle ceinture, mais il s'empressa de la remettre au Frère Biagio, linger, et s'en fit donner une ordinaire. Quand il venait me demander du papier, une plume ou d'autres objets, je le contentais à peu de frais, et pas une fois il ne s'est retiré peu satisfait. Il me disait, un jour : — Le B. P. Ignace aimait à rencontrer chez ses fils particulièrement trois choses : il les voulait humbles, obéissants et gais. — En lui, ces trois choses étaient réunies à un degré admirable. Ainsi, pour parler de son humilité, chargé de faire les lampes, il venait me demander de l'huile, et moi, retenu par d'autres occupations, je le priais de vouloir bien attendre un peu. Plus d'une fois, j'oubliais qu'il attendait; et quand, après un long temps, je revenais à lui, en demandant pardon, au lieu de me témoigner de l'impatience, il me remerciait en souriant.

« Pour remercier, il n'usait pas de cérémonies, mais disait simplement : Dieu soit béni, ou bien : Dieu vous récompense, Dieu vous récompensera; ou bien encore : Deo gratias (i).

« Le matin, quand il venait déjeuner, rarement il prenait autre chose que du pain. S'il acceptait du lait, il ne me permettait jamais de lui remplir la tasse; et, néanmoins, il remerciait beaucoup, et ne demandait pas à déjeuner sans avoir son chapeau ou sa barrette à la main » (2).

Ce respect, il le témoignait à tous, mais plus encore aux religieux; il les saluait dans les rues et sur les places. La crainte

(1) On lit dans les notes du Bienheureux :

« Pro aliquo bénéficia ab homine accepto, dicas ci : Deo gratias, Dominus sit vel erit merces. »

(2) A Rome, les supérieurs ne permirent pas à Berchmans de se priver entièrement du déjeuner, comme il s'était accoutumé à le faire à Malines.

BERCHMANS. — l5

de manquer à ce devoir le tenait en garde contre sa modestie, et il avertit, plus d'une fois, ses Frères, du passage d'un religieux : « Souvent, dit Paul Oliva, Jean m'a répété ces paroles : — Je ressens un grand déplaisir quand l'un de nous ne salue pas, dans la rue, les religieux des autres Ordres. — Pour lui, plein d'admiration pour ces illustres familles, il vénérait, dans chacun de leurs membres, les patriarches qui les avaient fondées. A la vue d'un franciscain, Berchmans disait : — Voici venir saint François; et il honorait de même, dans la personne de leurs enfants, saint Augustin, saint Benoît, saint Dominique, saint Bernard et les autres fondateurs d'Ordres ».

« Jean, dit Nicolas Ratkai, exaltait la Compagnie de Jésus; il la mettait au dessus de tout en son estime et ses affections; mais, en même temps, il ne parlait des autres Ordres religieux que pour les honorer, et chaque fois que, me trouvant avec lui, nous avons rencontré un religieux, j'ai observé que, de loin même, Jean, dès qu'il l'apercevait, se découvrait et s'inclinait vers lui ».

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