CHAPITRE X
L'intelligence élevée de Jean Berchmans était capable de comprendre la noblesse d'une vertu, qui délivre pour toujours la volonté humaine de l'assujettissement à des volontés humaines comme la sienne, et ne lui permet de s'incliner que sous les volontés de Dieu. Le grand cœur du jeune Saint était digne de cette liberté royale*, aussi l'ambitionna-t-il toute sa vie, et, d'année en année, il sut la conquérir plus parfaite.
« L'obéissance, écrivait Berchmans, est l'adhésion de la volonté de l'homme à la volonté de Dieu, accompagnée de l'exécution de ce que Dieu commande. Le premier acte de l'obéissance est de connaître les volontés de Dieu; le second, de les considérer; le troisième, de se résoudre à les exécuter; le quatrième, de les exécuter en effet.
« Si tu veux être vraiment maître de toi et jouir d'une grande paix, il te faut renoncer à ton propre jugement et à ta propre volonté : c'est la vertu propre des fils de la Compagnie, et Jésus la requiert chez tous ceux qui le veulent suivre : « Qui veut venir « après moi, dit-il, qu'il se renonce ».
« Renoncer à son propre jugement, c'est mortifier un acte de l'intelligence, qui n'est pas conforme au jugement de Dieu et des hommes sages.
« Renoncer à ta propre volonté, c'est mortifier ta volonté de telle sorte que tu ne veuilles rien, ni intérieurement ni extérieurement, pour satisfaire ta volonté, mais, en toutes choses,
accomplir la volonté de Dieu et des supérieurs : ainsi j'exécuterai humblement, joyeusement tout ce que mon Frère le sacristain me commandera*, à lui aussi j'obéirai, comme à Jésus Christ.
« Je laisserai au Supérieur la libre disposition de moi-même, sans lui suggérer aucun parti. Garde-toi de t'excuser. Jésus Christ Notre Seigneur sentait la faiblesse extrême de son corps, et pourtant il se laissa charger les épaules de la croix. Et toi, mon âme, par pusillanimité tu voudrais te soustraire aux ordres de l'obéissance? Simon prêta son aide à Jesus-Christ : Jésus Christ t'aidera lui-même. Je ne veux pas que le Supérieur, quand il me commande, me rende raison de ses volontés. Exerce-toi même à soumettre ton jugement à celui de tous. Dans les choses les plus légères, dans de petits travaux, à la cuisine ou ailleurs, accepte le sentiment des autres, sois volontiers de leur avis : garde-toi de l'esprit de contention, de l'esprit de contradiction.
« Enfin, ne demande pas facilement une permission générale, pour quelque chose que ce soit, surtout pour donner ou pour recevoir ».
Le Religieux parfaitement obéissant respecte donc le Supérieur, il a confiance en lui, il l'aime. Son obéissance est prompte, généreuse : il ne veut pas de dispense et sacrifie au devoir d'obéir ses goûts, ses attraits les plus puissants, et même, en quelque sorte, les intérêts de ses autres vertus. Son obéissance est aveugle : elle ne distingue pas, elle n'interprète pas, elle ne juge pas; elle semble même répudier la prudence.
Or, cette obéissance parfaite fut l'obéissance de Jean Berchmans.
Tous admirèrent le respect qu'il avait pour ses supérieurs. En leur présence, Jean n'ouvrait pas la bouche, s'il n'était interrogé, et ses yeux demeuraient humblement baissés. Quand il devait demander une permission, il gardait la barrette à la main et s'inclinait, en se retirant. « Entrant chez le Père Ministre, dit Paul Oliva, je surpris Berchmans agenouillé devant lui : j'ai appris, depuis, qu'il s'agenouillait ainsi, pour demander une pénitence au Supérieur ».
On sait déjà quelle était son ouverture de cœur pour ses supérieurs. Le trait suivant montrera comment il désirait voir tous
ses Frères partager ces sentiments de filiale confiance. Nicolas Ratkai expose ainsi le fait : « Jean me dit un jour : — A qui demandez- vous les pénitences de dévotion? Je répondis : au Père Ministre. — Et pourquoi pas au R. P. Recteur? J'alléguai, comme excuse, les nombreuses occupations du R. P. Recteur, et je disais : Il ne me convient pas d'aller le fatiguer pour ces petites permissions. — Pour moi, reprit-il, j'ai la coutume de les demander toujours au P. Recteur ». Puis, avec une extraordinaire véhémence, il me montrait combien cette pratique était utile, nécessaire même dans la Compagnie (1). Or, dans la suite de l'entretien, il comprit que j'avais quelque rancune contre le R. P. Recteur et aussi contre un Frère, et que volontiers j'évitais de leur parler et de les rencontrer. Dès que je m'aperçus que Jean devinait cette fâcheuse impression : — Je vous en prie, lui dis-je, ne faites pas connaître au P. Recteur ou à tout autre ce que vous savez : je vous le donne sous le secret; c'est une confidence d'ami. — Mon cher Nicolas, répondit Berchmans, je vous en prie, à mon tour, ne me dites jamais rien que vous ne voudriez pas être redit par moi au Supérieur. — Peu après cependant, il ajouta : — Je vous promets, pour cette fois, de ne rien dire, mais à la condition que vous vous reconcilierez avec le R. P. Recteur et avec ce bon Frère. — Il m'exhorta ensuite si vivement, que je fus contraint de répondre : Je vous promets de le faire au plus tôt. — Je prierai Dieu, me dit alors Berchmans, et vous serez obligé de tenir parole » (2).
Une des récompenses de l'obéissance amoureuse de Berchmans fut que toutes les volontés, autour de lui, se subordonnèrent amoureusement à la sienne. Nicolas Ratkai atteste, icimême, sans en noter le principe, cet empire de la parole et de la volonté de Jean : il dit ailleurs : — « Les paroles de Jean étaient d'une efficacité admirable : bon gré, mal gré, il fallait se rendre à son avis : il obtenait de tous ce qu'il voulait » (3).
(1) « Magna spiritus vehementia cœpit ejus rei utilitatem et nécessitaient , in Societate, exaggerare ». — Summar.
(2) « Mi Kicolae, numquam, quœso, mihi aliquid dicas, quod non velis a me superiori referri ». — On trouve dans les notes du Bienheureux : « Si aliquis tecum sua confidenter volet communicare. fac ut sciât te illa quœ dicel superiori diclurum, si ila videatur ».
(3) « Inverbis suis admirabilem habebat efficaciam, adeo ut nolentes volentes in suam traheret sententiam, et obtineret id quod vellet ab illis ».
25o LE B. BERCHMANS A ROME.
Berchmans aimait ses supérieurs. Au te'moignage de Pierre Alfaroli, Jean s'attendrissait quand l'entretien tombait sur les supérieurs : « Il nous faut tâcher, disait-il, de montrer, en quelque manière, notre reconnaissance aux supérieurs*, car, bien souvent la nuit, au lieu de dormir, ils veillent, préoccupés de leurs inférieurs ».
Cette affection cordiale de Berchmans surprit, un jour, le P. Bargagli, ministre du collège Romain : « Je ne remarquai jamais en lui la moindre imperfection : une fois seulement, je lui vis faire un acte, dont les dehors semblaient accuser je ne sais quelle infirmité humaine : chez lui cependant, je n'en doute pas, c'était perfection. Voici le fait : ne devant plus être ministre du Ritiramento, j'allai, au moment du départ, dire adieu à Berchmans; or, je vis quelques larmes jaillir de ses yeux. J'en fus surpris, si haute idée j'avais du parfait empire qu'il exerçait sur tous les mouvements de son âme : mais cette idée même me persuada que les larmes de Jean procédaient d'une vive impression de reconnaissance, ou du regret qu'il ressentait de perdre quelqu'un avec qui il aimait à s'entretenir de choses spirituelles » (i).
« Jean avait pour ses supérieurs autant d'amour que de respect : quand il dut passer du Ritiramento en bas, il vint me trouver, la veille, dans ma chambre, s'agenouilla, et m'offrit ce qu'il appelait un petit présent (munusculum) : c'était un billet où il avait noté les prières, disciplines et autres mortifications, qu'il se proposait d'offrir à Dieu pour moi. Puis, il me pria de lui dire de quels défauts ou périls il devrait se garder, en bas ». Ainsi parle le Père Thesauro.
En toute occasion, il louait le mérite, les vertus des supérieurs, et il racontait tout ce qui pouvait leur concilier l'estime et l'affection des Frères : « Sans dépasser la vérité, dit le P. Bisdomini, Jean était bien libéral dans ces récits qu'il multipliait, pour mettre en lumière les qualités des supérieurs. Pour lui, pas de
(i) Le Père Bargagli était, en effet, même à ce titre, bienfaiteur de Berchmans : il écrit au Père Cépari, deux mois après ]a mort du saint : « Nella vigna spesso mi chiamava, fra il giorno, per discorrere di cose spirituali, o di studio; e délie spirituali, in particolare, iscorreva con gusto ed affetto grande, corne ben si scorgeva e dal volto, e dal modo di disdorrere ».
L'OBÉISSANCE DU B. JEAN. 25i
joie plus sensible que celle qu'il éprouvait, quand il voyait les supérieurs contents, et rien ne lui eut coûté pour leur garder cette joie. La seule pensée qu'ils étaient en peine à son sujet lui paraissait un tourment insupportable : — Mon Père, disaitil au Ministre, quand vous me surprendrez en faute, donnezmoi vite une pénitence; j'aurai ensuite le cœur tranquille, sûr d'avoir fait la paix avec vous ».
Cet amour était le mobile principal de son obéissance; l'amour le rendait prompt à exécuter les ordres du Supérieur.
« Un jour, raconte Ignace Tudisio, le Père Ministre me désigna Berchmans comme compagnon , pour aller en ville. J'achevais à peine de le dire au saint Frère, qu'à l'instant : — Je prends le manteau, me dit-il; — et en un moment il fut prêt. Trois choses me frappèrent dans sa conduite : d'abord, la promptitude avec laquelle il obéit; en second lieu, il ne voulut pas savoir où nous devions aller, il ne s'informa de rien; enfin, sa réponse fut si courte, qu'il est impossible de la donner en moins de paroles ».
Le Père Tudisio, on l'a remarqué, avait d'abord instruit Berchmans de la volonté du supérieur : « Lorsqu'on demandait, en effet, un service à Berchmans, observe Nicolas Ratkai, il fallait procéder ainsi, sans quoi Jean, avant de répondre, interrogeait : « Avez-vous permission du supérieur? ».
Les Frères chargés de faire la distribution aux pauvres étaient absents du collège; Félix Carminata s'offrit au Supérieur et le pria de lui donner des aides. Le Supérieur désigna quelques Frères; mais ils s'excusèrent, pour divers motifs. Averti par Félix, le Supérieur se contenta de répondre : — Le F. Jean Berchmans. « La manière même dont il le nomma, ajoute Félix Carminata, me fît comprendre qu'il était sûr de lui, et qu'il avait là son refuge ordinaire. Je partis, et à peine le F. Jean eut-il compris le désir du Supérieur, qu'il vint à moi sur-le-champ, laissant ses occupations et témoignant un contentement extrême ».
Généreux dans son obéissance, Jean quittait tout pour accomplir la volonté des supérieurs. Avec une facilité surprenante, il interrompait, à l'instant, une prière, une lecture attachante, et laissait inachevé le caractère que sa main traçait, pour se
rendre là où le Supérieur l'appelait. Les humbles offices, les vêtements pauvres semblaient, comme l'étude, perdre leurs attraits pour lui, dès que l'obéissance contrariait l'inclination qui le portait à solliciter ces emplois, à choisir ces vêtements : « J'ai prié le Supérieur, lui dit un jour le P. Bisdomini, de ne pas vous donner si souvent la permission de servir au réfectoire ». Berchmans rougit aussitôt, et dit au Père : « Je m'explique maintenant pourquoi l'on n'a pas voulu me permettre de servir aujourd'hui. Servir un jour de plus, ce n'était pourtant pas trop; mais je suis content de ce que veulent les supérieurs ».
Michel Spinelli félicitait, un jour, Berchmans d'avoir une soutane neuve. La félicitation n'était pas sans arrière-pensée. Berchmans rit de bon cœur; puis il dit à Michel : « Mon Frère, c'est la volonté du Supérieur : il nous faut être, nous, comme des statues. Elles ne rejettent pas les riches vêtements dont on les couvre; et quand on les en dépouille, elles ne s'affligent pas ». Berchmans sacrifiait à l'obéissance des inclinations plus puissantes encore, l'inclination de l'amitié, l'inclination de la charité.
Il avait quitté le Ritiramento depuis assez longtemps, et y avait laissé un de ses compatriotes et amis, Guillaume Van Aelst. Un jour, Guillaume s'entretenait avec un Père flamand, Jean Biselius, quand Berchmans vint à passer. Le Père voulut procurer au saint jeune homme une occasion de converser avec son ami. Il l'appela donc et lui dit : « Jean, demeurez un moment avec moi. — Je veux bien, dit Berchmans; mais vous savez qu'il est défendu aux Veterani de parler avec les Junior es. Quand vous aurez fini de traiter avec notre Frère, je serai à vous ».
Un jour, comme il revenait de la promenade, en compagnie de deux autres Frères, quelques scolastiques appelèrent les compagnons de Berchmans, les invitant à se joindre à eux. Jean s'y refusa, et les deux Frères essayèrent vainement de l'y déterminer; il les entraîna dans un autre chemin.
Toute contrariété lui semblait légère, auprès de la peine qu'il eût dû s'imposer, pour se soustraire au joug de l'obéissance. Un de ses condisciples lui disait, à propos d'une ordonnance des
supérieurs : « Je veux obtenir une dispense. — Pour moi, dit aussitôt Berchmans, je ne le ferais pas, à votre place*, il n'y a pas, ce me semble, nécessité. Je ne saurais d'ailleurs me résoudre à solliciter une chose que les supérieurs trouvent à propos d'interdire » (i).
L'obéissance de Berchmans était aveugle. Au mois de septembre 1620, le temps de son séjour au Ritiramento expirait. Il devait, comme les autres, passer da basso; mais comme personne ne lui en donnait avis, il n'en parla pas lui-même. Au mois de novembre seulement, le Recteur fut averti de cet oubli (2).
L'avis fut donné au Recteur par le Père Thesauro, qui nous l'apprend, et, à cette occasion, révèle mieux l'aspect filial de l'obéissance de Berchmans :
« Quand il eut fini son biennium de Ritiramento, Jean n'en dit rien, et la chose passa inaperçue, jusqu'à ce que, en ayant été informé par un autre, j'en donnai avis au Recteur : ce fut au mois de novembre 1620. Le jour qu'il dut aller da basso , Jean vint m'en demander, à genoux, la permission, avec témoignages de grande humilité, et, en même temps, il me remit un billet, par lequel il offrait à Dieu, à mon intention, comme gage de sa reconnaissance, quelques chapelets, quelques disciplines et autres bonnes œuvres. Puis, il me pria de lui donner quelques avis et conseils, afin que, da basso, il vécût dans la sainte crainte de Dieu et l'entière observance des Règles ».
Le zèle de Jean pour l'obéissance lui en faisait aimer jusqu'aux difficultés les plus inextricables :
(1) « Io veramente non lo farei, perche mi pare che non sia necessario, ne so ridurmi a domandare una cosa che è prohibita, 6 per regola, 6 per qualsivoglia ordine ».
(2) Le Père Gaudt nous révèle un autre motif que le Saint eut de ne pas demander à se réunir aux philosophes de troisième année : il ne lui tardait pas de grandir; il espérait, avec les plus jeunes, pouvoir mieux garder l'esprit, les habitudes de novice, dont il ne s'était jamais départi : tel est, croyons-nous, l'idée qui ressort, le plus clairement, des lignes suivantes :
« Passato finalmente, a novembre, tra' Veterani, menollo seco il Padre Gaudt alla vigna, e. cammino facendo, gli domando perché avesse differito, fino al principio degli studi, a venire da basso — Giovanni gli rispose di averlo fatto perche temeva, nelle vacanze, di slargarsi — soggiungendogli il Padre che, ancora fra quei da basso, erano molti fratelli e Padri molto spirituali, — senti non lieve dispiacere che fossero state si mal comprese le sue parole, e subito ripiglio che ben lo sapeva, et pero avea detto che egli si sa rebbe slargato, nel tempo délie vacanze, e non altrimenti. »
« Un jour, raconte Jérôme Savignano, Jean me parut plus joyeux encore que de coutume : il me dit que sa joie venait de ce que les supérieurs lui avaient donné à faire, en un même temps, cinq ou six choses, qui ne pouvaient s'exécuter ainsi : « Rien de meilleur que cela, ajouta-t-il : laissons-nous gouverner en tout par les supérieurs : sous leurs volontés se cache une volonté de Dieu ».
« Jamais, dit le Père Bargagli, quelque difficile que fût la chose que je lui commandais, je n'ai pu remarquer chez lui ombre de répugnance ».
Jean ne savait pas interpréter les ordres des supérieurs, pour se dérober à leur atteinte : « Peu de jours avant sa mort, raconte Nicolas Ratkai, je me promenais avec lui à la campagne, lorsque, passant près d'un noisetier, j'y aperçus une noisette oubliée, et je la détachai de la branche. J'avais, en effet, entendu dire que Ton pouvait prendre celles qui demeuraient après la cueillette*, mais lui, se tournant vers moi : — Que faites-vous, Nicolas? me dit-il — J'alléguai mon excuse : Gela peut se faire, lui répondis- je ; d'autres me l'ont dit. — Jean haussa un peu les épaules; puis : — En vérité, je ne ferais jamais cela et n'admettrais pas de semblables interprétations (i).
Jean ne savait pas distinguer, pour les enfreindre, les préceptes moins importants des supérieurs. On ne le vit jamais cueillir, à la campagne, une petite rieur, un brin d'herbe; rien de semblable ne parut, en aucun temps, dans ses mains. Des avis publiés au réfectoire avaient recommandé aux Frères de s'abstenir de ces actes, en apparence indifférents (2).
Dans la pratique de l'obéissance, Berchmans ne mettait pas de différence entre un ordre émanant du Supérieur et l'ordre donné par un de ses délégués. Dans l'un et l'autre de
(1) a Vere, ego numquam id face rem, nec similes admitterem interpretation.es ».
C'est peut-être à ce fait que se rapportent les lignes suivantes de la déposition du Frère Thomas Patrignani :
« Un giorno di vacanza, mentre andava camminando con un altro Fratello per la Vigna. perche quello doveva forsi aver colto qualche frutto, lo ammoni con molta carita, dicendogli : — « Non cogliete, fratello!... » Ma, perche io passai avanti. non potei intender le parole che seguirono... »
(2) C'était encore une des résolutions du Bienheureux : « Ne qxndem herbee folium in vinea carpere, placet ».
ces ordres, il révérait également la volonté de Jésus Christ.
Le Père Ignace Tudisio était Préfet d'Église, au collège romain : « Pas un, dit-il, ne se montra aussi prompt que Berchmans, aussi totalement soumis, quand je désignai ceux qui devraient remplir quelque office à une messe solennelle. Jean, son chandelier en main, récitait communément le chapelet, avec sa modestie habituelle. Une fois, je l'avertis de se montrer plus attentif à faire, en leur temps précis, les mouvements requis par le cérémonial : dès lors, tout fut parfait ».
Au scolasticat ainsi qu'au noviciat, un des Frères, subordonné comme les autres à l'autorité du Supérieur, jouit néanmoins d'une délégation restreinte de cette autorité; il distribue quelques fonctions secondaires, et c'est à lui que Ton s'adresse pour les permissions de moindre conséquence. Au collège Romain, Angelo Marganetti exerçait cette charge : « J'ai toujours, écrivait-il, trouvé Jean fort prompt à exécuter ce que je lui disais de faire. Sa réponse ordinaire était : — Oui, Frère, je le ferai volontiers. — Il venait me demander permission pour de si minimes détails, que pas un autre n'y eût songé ».
« On m'avait chargé, raconte Aloys Orlandini, de recueillir les Lettres de suffrages, dont les copies étaient faites par les Frères du Ritiramento. Je dus avertir que l'on désirait ces copies d'une écriture plus lisible. J'obtins peu du plus grand nombre : ils trouvèrent des excuses : Jean n'en trouva point; et cependant, il aurait pu s'excuser, vu que son écriture différait de la nôtre : dès lors, au contraire, les copies qui me vinrent de sa main furent d'une écriture très soignée, claire, nette; ce dont je m'édifiai grandement ».
Le Frère Sacristain a déclaré, ailleurs, que ses ordres les plus contrariants accommodèrent toujours Berchmans. Le Frère Infirmier, Jean-Baptiste Ballera, rend à son obéissance un témoignage non moins significatif : « J'ai beaucoup connu le saint jeune homme, dit-il, car il ne laissait passer aucun jour sans venir visiter les infirmes, et il v venait à l'heure où les autres se retiraient pour la méridienne. C'est le moment le plus triste pour les malades, surtout quand la chaleur s'ajoute à l'ennui de la solitude. Berchmans allait de l'un à l'autre, offrant à tous de
l'eau fraîche. Je lui avais dit, une fois : — A cette heure, il est bon de rafraîchir les mains et les tempes des malades; vous pouvez donc le faire : outre l'agrément de la fraîcheur, cela les tient éveillés. — Mais le F. Jean, malgré cette permission générale, ne manquait pas de m'en demander une nouvelle chaque jour ».
Pour obéir, Berchmans semblait déterminé à oublier la prudence :
« Un jour, raconte Michel Spinelli, Jean était sorti trois fois en ville, pour accompagner des Frères : Je lui dis, en récréation : — Frère, ayez un peu de discrétion et de prudence, autrement vous vous rendrez malade par ces courses si fréquentes. Il me répondit : — La prudence, je la laisse à celui qui a le droit de me commander; moi, je ne suis tenu que d'obéir (i).
L'obéissance de Berchmans avait atteint un degré suprême de perfection; non seulement il ne voulait pas juger les décisions des supérieurs, mais il ne le pouvait faire. Jean-Marie Valerio, un Frère coadjuteur, en fournit la preuve : « J'étais, dit-il, en récréation avec le Bienheureux Frère, à l'époque où plusieurs, dans la maison , furent atteints d'une fièvre maligne : — F. Jean, lui dis-je, comment vont les malades? Vous devez le savoir, vous qui allez à l'infirmerie deux fois le jour. — Eh! me répondit-il, voilà deux jours que je n'y suis pas allé. — Pourquoi cela? — Le Père Recteur l'a défendu, de peur qu'on ne contracte la fièvre. — Qu'allez-vous donc devenir, F. Jean, si
(i) La forme absolue de cette réponse nécessite des explications. Le Bienheureux Jean n'avait point à les donner à un religieux qui connaissait, comme lui, la pensée complète de saint Ignace, au sujet de l'obéissance. Le saint fondateur n'entend pas étouffer l'intelligence, le jugement, la prudence des inférieurs; il veut qu'ils subordonnent leur jugement au jugement du supérieur, chaque fois que ce jugement du supérieur n'est pas évidemment contraire ou à la justice ou à la vérité. Or, en cela, l'inférieur fait acte de prudence, comme saint Ignace le démontre dans son admirable lettre sur l'obéissance. Mais si le jugement du supérieur était évidemment contraire à la justice, à la vérité; si sa volonté violait évidemment les droits de Dieu, les droits du prochain, les droits inaliénables de l'inférieur lui-même, celui-ci ne pourrait pas, ne devrait pas subordonner son jugement, subordonner sa volonté. C'est encore la doctrine expresse de saint Ignace. Le P. Olivier Manare (il le raconte lui-même) avait de saint Ignace une instruction écrite, qui lui traçait la marche à suivre dans une affaire importante. Le P. Olivier agit autrement, après avoir réfléchi et prié : « J'ai fait, écrivait-il à saint Ignace, non ce que vous me disiez, mais ce que vous m'auriez dit de faire, si vous eussiez été présent ». Saint Ignace répondit : « Vous avez bien fait, et il faudra toujours agir ainsi, sans scrupule, quand les circonstances le demanderont, et ne tenir compte , alors, ni de règles ni de règlements : à l'homme de donner l'office; à Dieu de donner la discrétion. » (Bolland., 3i Jul., p. 582, n° Qo3.)
vous ne pouvez visiter les malades? Il me répondit avec une grande modestie : — Patience! — Je repris : Dites-moi, n'avez-vous pas eu quelque répugnance à approuver cette décision du Supérieur? — Mon Frère, me dit-il, je n'ai senti aucune difficulté » (i).
Au reste, Berchmans se rend témoignage à lui-même : « Jamais, écrivait-il, je n'ai ressenti un mouvement d'aversion contre aucun de mes supérieurs, ni formé un jugement qui leur fût défavorable, ni désapprouvé intérieurement aucune de leurs prescriptions. C'est aussi une des joies de ma vie que de leur ouvrir mon âme; car je les considère comme tenant la place de Dieu ». Le P. Cépari rapporte ces paroles, et il ajoute : « Quand les supérieurs le chargeaient d'un office quelconque, ils étaient sûrs que son obéissance le saurait bien remplir. On lui confia, pendant quelque temps, bien qu'il fût très occupé, le soin de disposer, chaque jour, la chambre du P. Spirituel. Le bon vieillard, voyant la chambre si nette, les meubles si bien rangés, les livres en si bel ordre, disait : — Je ne trouverai pas un autre Berchmans. — Il ne se trouva, en effet, personne qui le sût égaler. Il eût fallu trouver une obéissance affectueuse, toutepuissante, comme l'obéissance de Berchmans » (2).
(1) « Fralello mio, non ho sentito alcuna difficolti ».
(2) Une observation ou conclusion du Père Thesauro , ministre du Ritiramento. veut être méditée; en voici le texte original :
« Era amico dell' osservanza comune.. : Non andava a domandar licenza al superiore, se non rarissimo, e di cose molto necessarie, facendo tutto quello stabilito per ordini, ed avvisi, e consuetudini, senza avvisi particolari : onde non era alcun fratello col quale il superiore avesse da trattar meno che con lui, e, salvo la ricreazione, credo che, qualche volte, passavano li quindici giorni. ed un mese, che non occorreva dirli parola; tanto era facile il governaiio... Mentre stette sopra, rarissime volte andava dal Padre Rettore, dicendo bastarli di render conto di coscienza al Padre Rettore : del resto non aveva cosa da trattare: e cio proveniva per non essere amatore di licenze, e senza scrupoli, e sollicitudine. e negozi. »