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CHAPITRE XIII

Berchmans aimait la Compagnie de Jésus, c'est-à-dire la famille religieuse de saint Ignace, devenue sa famille. Dans son amour filial, il unissait toujours Jésus, Marie, l'Eglise romaine, la Compagnie de Jésus. Jusqu'à l'heure de sa mort, il redit sans cesse : « Je suis le fils de Jésus Christ, le fils de Marie, le fils de l'Eglise catholique, le fils de la Compagnie de Jésus », et cet amour d'enfant est le mobile de toutes ses œuvres.

« Je ne serai vrai fils de la Compagnie, écrivait-il, qu'autant que j'aurai le cœur ouvert et sincère avec les supérieurs.

« Si tu veux être le fils de la Bienheureuse Vierge et de la Compagnie, aie du zèle pour garder ta chasteté. Si tu as à cœur l'honneur de la Compagnie, cultive cordialement la modestie et parle de choses saintes en récréation.

« Je ne veux pas être moins zélé pour l'honneur de la Compagnie, qu'un ambitieux ne l'est pour son propre honneur ».

Le P. Bisdomini déclare n'avoir connu personne qui fût plus affectionné que Berchmans à la Compagnie de Jésus, personne qui en parlât avec un goût et une tendresse plus filiale, sans cependant oublier la prudence, ni céder à un entraînement désordonné : « C'est une chose très utile, disait un jour Berchmans, que de parler entre nous, avec la modestie et l'humilité convenables, de notre sainte Compagnie et des grâces que le Seigneur lui a faites » (i).

(i) « E utilissimo, con la modestia débita ed umiltà, il parlare délie cose e grazie concesse dal Signore alla nostra santa Compagnia ». Le Père Sbarra, ministre d'en bas, observa la tendance d'amour de Berchmans pour

« Pour lui, à l'exemple de saint François-Xavier, dit le P. Gépari, il appelait la Compagnie de Jésus la Compagnie d'amour Ja Compagnia d' amore), notre Mère... Il disait : « L'institut de Saint-Ignace est une œuvre divine, l'expression parfaite de la vie de Jésus-Christ sur la terre ». Quand on lui annonçait un succès de la Compagnie, il en ressentait la joie que donne à un bon fils la nouvelle du bonheur de sa mère. En passant dans le corridor où sont les portraits de nos martyrs, on le voyait se découvrir pour honorer ses glorieux frères -, il tenait note exacte de tous ceux qui mouraient, dans la Compagnie, avec un renom de sainteté ou de science (i). S'il voulait citera ses Frères un trait de vertu, il le tirait de préférence des annales de la Compagnie, il disait : « Nous devons, ce me semble, ne pas recourir ailleurs : les exemples de famille, disait-il, ne nous manquent pas, et en tout genre » (2). Il n'usait guère, pour ses lectures spirituelles, que de livres composés par des Pères de la Compagnie : — Il en est d'autres excellents, disait-il*, mais ceux-ci entretiendront en moi l'esprit de la Compagnie de Jésus. — On le voyait s'attendrir dès que l'entretien tombait sur la Compagnie de Jésus, dès qu'on faisait allusion à ceux qui avaient eu le malheur de la quitter. La bonne renommée, la conservation de l'Ordre lui étaient extrêmement à cœur, et il s'estimait tellement heureux d'avoir été admis dans son sein, que tous les jours, au réveil, il baisait sa soutane, en signe d'amour pour sa vo-

la Compagnie de Jésus : « Aveva, un sviscerato affetto verso la Compagnia, parlandone con tenerezza grande ». Le Père Thesaur, ministre à' en haut, avait admiré avant lui cet amour :

« Ho notato in lui uno spirito ed affetto peculiare verso la Compagnia. Leggeva molto,e piu di altri che io sappia, istorie appartenenti alla nostra Compagnia; teneva nota e calendario de Martiri de la Compagnia; giorno per giorno li ricordava... Il numéro (non so bene se de Martiri, ovvero de battezzati da nostri), li andava cavando dall' Annue, che per cio leggeva, e ne aveva trascorse buona parte; — era religioso csservatore delli Riti délia Compagnia, e ne era molto informato, etc. ».

(1) Une des trois choses que le Père Thomas Contuneo disait avoir le plus admirées en Berchmans. est celle-ci : « Magnam reverentiam erga defunctos in Societate cnm Sanctitatis opinione ; quorum ipse res gestâs persœpe narrabat ».

(2) « Sibi persuaserat quod Nostri, inter agcndum de virtutibus, non deberent aliorutn Religiosorum exempta adducere, quandoquidem. ut aiebat, domestica nobis non desint, in quacnmque materia ». (Guill. Van Aelst).

Jérôme Albergotti dit. à ce propos : « Jean était très versé dans la connaissance de l'Institut, de l'histoire de la Compagnie, des vies de nos Bienheureux », — et le Père Horace Passardi s'exprime mieux encore : « On eût dit, à l'entendre, qu'il avait passé de longues années dans la Compagnie, et qu'il en avait écrit, plutôt que lu l'histoire ».

cation et de reconnaissance envers Dieu à qui il la devait.

« Ces sentiments, je les lui entendis exprimer avec plus de vivacité, au mois de décembre 1620 et au mois de juin 1621, et il me laissa des billets, où je les trouve ainsi formulés : — Je vis très content dans ma vocation, et j'ai souvent ressenti une grande tendresse de cœur envers la Compagnie. — Au mois de juin : Je vis extrêmement content : jamais, Dieu en soit loué, je n'ai été tenté contre la vocation, et pendant ce semestre, j'ai éprouvé envers la Compagnie un amour plus vif qu'en aucun autre temps (1).

« Il disait : — J'espère que la Compagnie sera longtemps dans sa ferveur, et cela pour deux motifs : c'est que les tièdes en trouvent la porte ouverte pour sortir; les bons, au contraire, ne peuvent lui être ravis par les dignités ecclésiastiques, et les Profès n'en peuvent être exclus. Il ajoutait : — Si le nombre des enfants de la Compagnie dépassait jamais seize à dix-huit mille, je le regretterais : le gouvernement en deviendrait, en effet, alors difficile et la discipline n'y serait pas aussi bien observée ».

La Compagnie de Jésus, c'était donc pour Berchmans non pas une société abstraite, mais le groupe, la famille vivante de ses frères qui triomphaient au ciel ou qui militaient sur la terre; et ces frères, Jean les aima d'un amour inexprimable (2).

Dans les rues de Rome, partout, il saluait affectueusement, dès qu'il les apercevait, ceux même qu'il ne connaissait pas : — « Pourquoi de telles marques d'affection? lui demanda, un jour, son compagnon. — Parce que ce sont mes frères, » répondit Berchmans : Quia fratres mei sunt. — « Je voudrais, disait-il encore, que lorsqu'un de nos Pères arrive de voyage ou quitte la maison, la cloche en avertît tout le monde, afin que tous vinssent l'embrasser, en signe de charité fraternelle.

Les novices, quand ils arrivaient au Collège, étaient surpris et touchés de l'accueil affectueux que leur faisait Berchmans.

(1) « Contentissimus vivo in vocatione mea,et magnam sœpe sensi animi teneritudinem erga Societatem. Vivo maxime contenues. Numquam, laus Deo, tentatus fui ; et hoc semestri, talem affectum sensi erga Societatem, qualem numquam antea ».

(2) « Amabat omnes fratres amore incredibili ». (Nicol. Ratkai.)

L'un d'eux, Marie-Antoine d'Auria, semblait ressentir encore ces douces impressions, lorsqu'il écrivait, en 1622 : « Peu de jours après ma sortie du noviciat, Jean me rencontra dans un corridor du collège, et aussitôt, en signe d'une très grande chr rite fraternelle, il m'embrassa avec beaucoup de tendresse >. Une impression pareille aura dicté ces mots au Frère Stanislas Fenici : « Chaque fois qu'il m'adressait la parole, il me disait : « il mio fratello Stanislao » .

La charité de Jean le faisait intérieurement tressaillir, à la rencontre d'un frère, et aussitôt de son cœur jaillissait un cri d'action de grâces à Dieu. On aimera, peut-être, mieux l'interprétation du Frère Alfaroli : « Je crois, dit-il, qu'à la vue de ses frères, le cœur de Berchmans s'élevait à la pensée de Dieu, de qui, selon les Règles, il reconnaissait en eux l'image : si je parle ainsi, c'est pour avoir observé que cette rencontre lui était occasion de rendre grâces à la divine Majesté : le premier mot, la première salutation, en effet, qu'il adressait à ses frères, c'était toujours : Deo grattas! » (1).

La charité de Berchmans ne se contentait pas de ces démonstrations; elle était généreuse : « Garde-toi, se dit-il à lui-même dans ses écrits, garde-toi d'être à charge à personne dans la Compagnie: sois bien plutôt la récréation de tous*, sois pour les autres une mère*, acquiers l'habitude de les excuser dans les entrailles de la charité*, s'ils ont des torts envers toi , oublie-les. — Je serai complaisant*, je leur céderai, en tout, la meilleure part et, de bon cœur, je leur communiquerai mes notes et tout le reste. Je garderai la charité comme la prunelle de mes yeux ».

La bouche de Berchmans ne connut pas la médisance : le seul aspect de ce serpent lui faisait horreur. « C'était chose admirable, dit un témoin, que de voir à quelle torture l'aimable Frère était soumis, quand, en sa présence, quelqu'un disait d'un autre le moindre mal. Nous admirions aussi les industries que savait trouver aussitôt sa charité, pour détourner la conversation sur un autre objet: — Jamais, me disait-il un jour, je ne médirai

(1) « ... L'incontrarsi con alcuno gli era occasione di far atto di ringraziamento a sua divina Maesta. poichè l'ordinario suo saluto era sempre questo : Deo gratias! ».

de personne, si ce n'est de moi-même; et quand je vois les autres agir ainsi avec charité, j'en suis tout réjoui (i). — Berchmans ne songeait pas même à mal juger ses Frères : tout lui semblait aimable en eux; du moins la bénignité de ses interprétations diminuait leurs torts, et quand il ne pouvait excuser un fait condamné par tous, il en louait un autre, que tous devaient approuver ».

Ces paroles sont de Nicolas Ratkai : elles doivent être entendues en ce sens que Jean compatissait à toutes les misères spirituelles de ses frères, et que son amour pour eux n'en était pas refroidi; car il est certain que Berchmans remarquait les fautes, et, quand il le pouvait, les faisait remarquer; mais sa charité voilait si bien l'austérité de sa répréhension, que personne ne put s'en offenser. Le Père Grassi admirait, en cela, la prudence de Jean, autant que sa charité.

Ainsi encore, la chanté parfaite de Jean ne lui permettait pas, plus que la Règle, de celer au supérieur les tentations graves de ses frères : — « Jean, raconte le Père Thesauro, observa que son compagnon de chambre négligeait certains de ses devoirs, particulièrement les exercices spirituels : il n'en dit rien, de quelque temps, mais enfin, il vint me trouver, et, le visage comme voilé d'une délicate honte, il me remit un billet où les faits se trouvaient simplement énoncés : en me remettant le papier, Jean dit seulement : « Ces choses, je les ai vues, plusieurs fois » (2).

« Berchmans compatissait aux peines de tous, dit Paul Oliva, et leurs fautes l'attendrissaient, au lieu de l'indigner. Lorsqu'on avait lu publiquement, au réfectoire, les manquements d'un Frère et qu'à la récréation suivante quelqu'un y faisait allusion, Jean disait aussitôt : — Eh! qu'y voulez-vous faire? Allez, c'est un très bon Frère; — et il racontait de lui quelques actions édifiantes » (3).

(1) « Era cosa mirabile il vedere corne si storceva, in ascoltando chi dice maie di altri, ed il modo galante con che cercava di mutar ragionamento: « Io,per me, disse una volta, non " direi mai maie, se non di me stesso : anzi, quando sentissi alcuno che cio facesse, mi ral- « legrai tutto ».

(2) Cette forme de charitable délation plaisait à saint Ignace : « Jubebat fréquenter Jgnatius qui ad se aliquid de aliorum erroribus déferrent, quce scitu et remedio egere crederent, scriptodare » fBolland., tom. VII, Jul., p. 56i, n° 787).

(3) « Che cosa voleté fare : e un buenissimo fratello ».

Il s'observait même dans le bien qu'il disait de quelqu'un de ses Frères, de peur que d'autres n'en fussent blessés. A un jeune scolastique qui lui demandait des conseils, Jean donna, un jour, eelui-ci : « Ne faites jamais publiquement compliment à nos Frères, à l'occasion de leurs examens, de leurs déclamations, etc. : le faire pour un, c'est s'obliger à le faire pour tous, sous peine de paraître partial, et cependant, pour tel ou tel, il faudrait flatter. — Lui, en ces occasions, ajoute le témoin, saluait, tout au plus, avec un sourire ».

A un autre de ses Frères, il disait : « N'ayez jamais, croyezmoi, de liaison particulière avec personne ». La charité délicate de Berchmans eut toujours horreur de ces liaisons sensuelles, qui absorbent au profit d'un seul toutes les tendresses du cœur : « Non, non, disait-il, je ne serai l'ami familier de personne : nulli ero familiales » ; et parmi les questions qu'il se posait à lui-même, devant Dieu, tous les mois, se trouve celle-ci : « Estu plus familier avec un de tes Frères qu'avec les autres? ».

En un autre endroit, il exprime plus énergiquement encore sa pensée : « Il n'est rien que je doive éviter avec plus de soin que les familiarités » (1).

Pour empêcher plus sûrement ces affections de s'insinuer dans son cœur, il avait emprunté au Traité de la perfection religieuse de saint Bonaventure, un tableau des signes qui les font reconnaître et les rendent odieuses : « Deux amis de ce genre, écrit Berchmans, perdent le temps en des entretiens d'abord honnêtes, puis vains, et enfin peut-être licencieux... Ils se disent leur mutuelle affection; ils se font de petits présents*, ils se flattent mutuellement sur leurs défauts et leurs vices; la séparation leur est cruelle; ils ne peuvent vivre l'un sans l'autre; ils s'irritent intérieurement contre le tiers qui semble vouloir partager l'affection de l'ami; à ce propos, s'élèvent entre eux des brouilleries et des colères misérables ».

Un condisciple de Berchmans, Antoine Cocchiglia, fait, par un seul mot, bien connaître comment le Bienheureux tint son

(1) « Nulla res milu magis vitanda quam familiaritates ».

cœur élevé au-dessus de ces faiblesses : « Telle fut, dit-il, l'égalité de sa charité envers tous, que chacun de ceux qui l'ont connu pense avoir été son ami particulier et intime » (i). — « Ce grand amour, ajoute Angelo Ferretti, il le témoignait à ceux mêmes qu'il voyait pour la première fois : il agit ainsi à mon égard, comme si pendant longtemps j'avais traité familièrement avec lui ».

C'est assez dire que le cœur de Berchmans ne connut pas les impressions du ressentiment, de la rancune : les offenses glissaient sur cette âme noble; elle l'atteignaient, sans qu'elle en voulût jamais rien garder, rien saisir, ou bien le feu de sa charité les absorbait : « Je l'ai toujours vu dilaté, joyeux, et bien que, plus d'une fois, moi présent, on l'ait mortifié, repris, je n'ai pas, même en ces occasions, remarqué sur son visage trace d'impression fâcheuse de tristesse ou de trouble : il demeurait silencieux, humble et serein ».

Le P. Philippe Alegambe fait encore mieux connaître ce riche fonds du cœur de Berchmans :

« Chargé de soutenir, en séance solennelle, des thèses de philosophie, Jean me pria, et avec de bien vives instances, d'accepter un des rôles d'argumentant : je refusai et j'y mis de l'obstination : or, non seulement le bon Frère ne s'en montra pas le moins du monde offensé, mais, à dater de ce jour, il me témoigna, plus qu'auparavant, confiance et tendre amitié ».

Berchmans ne pouvait souffrir d'être à charge à ses Frères. Les supérieurs lui ayant ordonné, pour quelque temps, de

(i) Ciascheduno giudica che sii stato suo particolar ed intrinseco amico.

Cette égalité extérieure d'affection n'empêche pas les légitimes préférences du cœur, et ces préférences. Berchmans ne les cachait pas : le Frère Barthélemi Rossi les avait observées et, peut-être, expérimentées : « Ho notato, dit-il, che questo santo Fratello conversava piu frequentemente con quelli che si mostravano piu modesti e spirituali ».

Mais chacun se savait et se voyait tellement aimé, que le sentiment, l'idée même d'une jalousie ne pouvait venir à personne; tous, comme dit très bien Innocent Massi, avaient le cœur ravi : « Aveva sempre una certa allegrezza e gioalita spirituale nel volto, ed era tanto affabile con tutti, ed amabile nel suo trattare, che rapiva i cuori di tutti ».

Quant à l'amitié plus intime qui unit Berchmans à Nicolas Ratkai, elle fut, on le comprend, dégagée de tous les éléments naturels, que Berchmans lui-même signale. Le jeune Hongrois avait obtenu du Recteur la permission d'ouvrir entièrement son âme à Berchmans, et de le prendre pour conseiller et pour guide, et. au témoignage du Père Cépari lui-même, il s'établit, entre le bienheureux Jean et Nicolas, les relations qui unissent un Père spirituel à l'âme qu'il dirige dans les voies de Dieu.

dormir une heure de plus que les autres, Jean dit, le jour même, à son compagnon de chambre, Alexandre Rimbaldesi : « Faites-moi le plaisir de ne pas tenir compte de ma présence dans la chambre, car Dieu me fait la grâce de ne m'éveiller jamais avant l'heure marquée pour le réveil, alors même qu'il y aurait grand bruit » ; puis il ajouta : « J'ai bien de la peine que vous ne puissiez, à cause de la Règle, ouvrir la fenêtre, dès votre lever ; mais vous pourrez ouvrir les impostes et la porte de la chambre, et je vous prie de le faire ».

Jules Scotti loue également son compagnon de chambre : « Faites ce qu'il vous plaira, me dit le Frère Jean : mon plaisir sera de m'accommoder à vos goûts » (i).

Les travaux les plus humiliants et les plus durs lui devenaient aimables dès qu'il les embrassait pour ses Frères : ceuxci attestent à l'envi les généreux excès de sa charité.

Rentré dans sa chambre, après la classe, il se mettait aussitôt à balayer, pour épargner la fatigue à son compagnon. Plusieurs fois, celui-ci s'en plaignit, mais Jean lui répondait gaiement : « Qu'importe? Ce serait pour vous une fatigue, et pour moi, faire de l'exercice est un plaisir » (2).

« Dès qu'il s'apercevait que j'étais indisposé, raconte Alexandre Rimbaldesi, il allait en donner avis au Supérieur, il faisait mon lit, et comme je m'humiliais des services qu'il me rendait : — Eh! quoi, répondait Berchmans, vous ne croyez donc pas à mon amitié? »

Nicolas Ratkai, ajoute le fait suivant : « Aux dernières vacances de Pâques, arrivé à Frascati avec trois compagnons, nous laissâmes à l'entrée de la maison nos socques pleins de boue. Or, Berchmans les nettoya avec grand soin et les fit reluire : — Pourquoi, lui dîmes-nous, avez-vous fait cela? — Il sourit et ne répondit rien ».

Jean mettait encore au service de ses Frères les dons exceptionnels d'intelligence que Dieu lui avait départis et les trésors de ses connaissances. « Le R. P. Recteur, raconte

(1) « Mi ha detto che io facessi ciocche volessi, in caméra; che il suo gusto sarebbe stato ad accomodarsi a me ».

(2) « Non importa : voi sarete stracco, e a me mi giova il fare esercizio ».

Alexandre Rimbaldesi, me permit de conférer avec Jean sur nos études : je le lui dis, et Jean fut toujours le premier à m'inviter à ces entretiens. Il venait à moi : « Si cela vous va maintenant, me disait-il, nous pourrions conférer : — Se gli fosse commodo, adesso potriamo conferire ».

Berchmans avait soin de déguiser, dans ces entretiens, la supériorité de son talent sous le voile d'une humilité pleine de grâce, et Ton eût pu croire, dit le témoin, que le profit était pour lui, alors qu'il n'était que pour moi (1).

Il aida également un autre Frère à répéter toute la philosophie, et il avait promis le même bon office à un troisième, pour les vacances de 1621, à l'entrée desquelles Dieu l'appela au ciel.

Au Frère Jérôme Bargagli, Berchmans disait : « Je n'aime guère de jouer : c'est se récréer, que de faire ce que Ton aime davantage; or, j'aime surtout à parler philosophie »; et le Frère Bargagli ajoute : « Il disait cela, je crois, pour m'encourager à user librement de son secours, dont j'avais grand besoin ». Berchmans, en effet, jouait volontiers, et avec une satisfaction plus marquée lorsqu'il pouvait ainsi récréer un Frère malhabile, ou faire plaisir aux bons Frères coadjuteurs; alors il semblait ne penser qu'au jeu : c'est encore l'attestation de Jérôme Bargagli.

Son empressement à rendre un bon office était vraiment cordial : sa première parole, dès qu'on lui demandait un service, était : « Volontiers, mon Frère : libenter, Frater; libentissime; mollovolentieri...; et ces mots, on le voyait, jaillissaient de son cœur.

Des trois choses que le Père Thomas Contuneo admirait le plus chez le saint jeune homme, celle-là est la première : « J'ai, dit-il, observé, d'abord, l'empressement qu'il mettait à rendre toute sorte de services à tous, et comment il joignait à cetempres-

(1) Pierre Alfaroli parle de cet empressement dévoué et modeste de Berchmans, pour l'avoir, lui aussi, expérimenté :

« Era tanto caritativo nell ajutare agli altri, che demandando gli qualche cosa de studi, lasciava del tutto le sue occupazzioni, ed applicavasi totalmente a soddisfare a quanto li addimandavo , con carita e chiarezza molto grande; non mostrando di esser niente superiore; anzi congiungendo con l'ingegno una sommissione grande d'animo ».

sèment dévoué le charme de très douces paroles. A qui lui demandait service, il répondait gracieusement : libenter, Pater ».

« Quelque chose qu'on lui demandât, dit Jules Scotti, il répondait toujours d'un air joyeux ». ■

« Un jour, raconte Bernardin Victorio, ayant besoin d'un compagnon pour aller en ville, je n'en trouvais pas; le Père Ministre ne savait qui me donner : c'était le temps des fortes chaleurs : enfin, comme si Jean était son refuge, en pareille occurrence, il me dit de le prendre pour compagnon. J'allai à sa chambre, et dès qu'il eut compris, il me dit, d'un visage riant : « Très volontiers; je viens à l'instant : — Molto volentieri ; adesso vengo ».

« Une seule fois, raconte le P. Cépari, à l'époque où il préparait ses thèses sur toute la philosophie, prié d'accompagner un Père en ville, il éprouva quelque répugnance à quitter ses études : aucun indice n'en parut cependant au dehors ; mais, rentré dans sa chambre, Berchmans arrêta ses réflexions sur ce mouvement de son âme; pendant plusieurs jours il en fit l'objet de l'examen particulier, et il vint enfin me dire : Par la grâce de Dieu, j'ai eu la victoire, et je me crois assuré de ne plus ressentir aucune semblable répugnance » (i).

Les Frères Coadjuteurs lui étaient plus chers que les autres : tous le savaient, et nul n'en pouvait être blessé. Il les saluait de loin, alors même que les bons Frères ne pouvaient remarquer son salut. Il les recherchait, pour passer avec eux la récréation, et son affection leur avait inspiré tant de confiance, qu'ils venaient le chercher eux-mêmes, ou demandaient au Supérieur la permission de le prendre pour compagnon de leurs courses pieuses, les jours de fête. Berchmans quittait tout pour les suivre et la promenade était employée, tout entière, à visiter des sanctuaires ou à parler des choses de Dieu. « Je souffre, disait-il, de voir que nos bons Frères demeurent quelquefois seuls en récréation. Je désirerais, entre eux

(i) Le Frère Rimbaldesi achève de nous manisfester l'héroïsme de cette charité, quand il écrit : — « In quest' ultimo (c'est le temps même dont parle le P. Cépari), usciva, tre o quattro volte al giorno, di casa, accompagnando; ed, aile volte, appena era arrivato, che gli bisognava tornare ad uscir di nuovo : ne mai, contutto cid, mi ricordo d'averlo ne per cio, ne per altro, veduto turbato ».

Portrait du P. Paul Oliva.

et nous, pour l'accroissement de la charité, un rapprochement plus habituel ».

29o LE B. BERCHMANS A ROME.

« Le plus souvent, dit Jules Scotti, il passait sa récréation avec les Frères coadjuteurs, et il allait, les cherchant partout. Un soir, qu'il se trouvait en un groupe de scolastiques où j'étais moi-même, un Frère coadjuteur (le Frère Politi, je crois) vint à passer, tout seul. Aussitôt, Jean prit gracieusement congé de nous, et alla joindre le Frère. Lui parti, nous nous disions : C'est un vrai Bienheureux que ce petit Jean, etc.! ».

Entre tous les malades, Jean visitait, de préférence, les Frères coadjuteurs- « Eux, disait-il, risquent d'être moins visités ». Il ajoutait, au rapport de Nicolas Ratkai : « Dieu m'a fait cette grâce qu'à chacune de mes visites à l'infirmerie, je rencontre quelque bon Frère coadjuteur malade avec qui, plus librement et plus suavement, je puis m'entretenir des choses du ciel, et surtout de la Bienheureuse Vierge ».

Au reste, tous les infirmes le regardaient comme leur providence. Peu après la mort du Bienheureux, on entendit plusieurs malades du collège Romain s'écrier : « Elle est morte la consolation des infirmes! » (i).

Après avoir dit : « La charité de Jean, on ne saurait l'exprimer », Paul Oliva poursuit : « A chacun, il se montrait bénin et serviable; mais il réservait aux malades le meilleur de son cœur de frère, et, entre les malades, les plus abandonnés avaient ses préférences : heureux abandon, qui leur procurait l'assistance de cet ange, de ce séraphin, ange de Dieu d'abord, et puis des serviteurs et des fils de Dieu ».

La charité de Berchmans pour ses Frères ressemblait, selon son désir, à la tendresse d'une mère pour ses fils : c'était une sollicitude maternelle qui le conduisait si souvent à l'infirmerie, pour y donner aux malades les soins qu'une mère donne à ses fils : « Trois fois le jour, dit un bon vieux Frère Coadjuteur, Paul Casteno, trois fois le jour, il venait me visiter; il me donnait de l'eau fraîche : lui-même m'enseignait à me rafraîchir en me lavant les oreilles et me disait : — Ceci fait beaucoup de bien, mon bon Frère. — Puis il me racontait un exemple de la Madone. Ces bons services et d'autres, il

(i) « E morta la consclazione degli infirmi »!

demandait permission de me les rendre, afin d'unir la pratique de l'obéissance à l'exercice de la charité ».

Dès le matin, les malades se disaient l'un à l'autre : « Le Frère Jean viendra nous raconter une histoire ». S'il était empêché, les infirmiers faisaient prier le Père Ministre de leur envoyer Berchmans, tant il était dur aux malades de passer un jour sans le voir (1).

Le vendredi était un jour d'exhortation domestique, et les malades ne pouvant s'y rendre, leur avancement spirituel eût souffert de cette privation, si le zèle de Berchmans ne l'eût conduit, chaque vendredi, à l'infirmerie, pour leur faire la répétition de l'exhortation domestique.

Ainsi, la tendre charité de Berchmans rendait aimable son zèle, et il n'est pas malaisé de croire ce que déclare Jean- Baptiste Ballera, le Frère infirmier du collège Romain : « Après avoir soulagé les corps, dit-il, le saint jeune homme consolait les âmes; il suggérait aux malades de bonnes pensées, leur faisait quelque pieuse lecture; le plus souvent, il racontait un fait édifiant approprié à la disposition actuelle de celui qu'il entretenait. On était si heureux de le voir à l'infirmerie, que plusieurs disaient : — Nous aimons mieux la visite de Jean que la visite du médecin ».

« Je l'ai vu, bien des fois, et observé, dit Félix Carminata, tandis qu'il faisait sa double visite quotidienne aux malades : sa charité à leur égard était grande, et elle les atteignait tous, en particulier les plus infirmes, à qui il s'efforçait de rendre quelque service : il les consolait par de douces et pieuses paroles, ou en leur racontant une édifiante histoire. Si tel malade désirait se rafraîchir, Jean allait à la fontaine; il en rapportait de l'eau fraîche et s'occupait avec tant d'amour et de dévotion à soulager le corps, que les âmes, plus encore, en étaient soulagées ». — « Puis, ajoute

(1) Berchmans, en effet, passait un jour, chaque mois, sans visiter les malades, occupé qu'il était à l'examen mensuel de ses infirmités spirituelles; le Frère coadjuteur Guillaume Bolognino nous l'apprend :

« Stette, una volta, un giorno che non venne a visistarmi, e mi disse che la causa era statta perche, ogni mese (le Frère, par erreur, dit settimana), stava tutto un giorno inîiero a far rifiessione a tutti gli altri giorni..., se aveva mancato in qualche cosa, per emendarsi ».

Nicolas Grossanchi, les pieuses paroles, les bons offices de Jean ne faisaient pas seuls désirer ses visites : je l'ai éprouvé moi-même, quand il me visita à l'infirmerie; on se sentait aussi relevé par sa gaieté charmante ».

A l'occasion d'une maladie contagieuse, qui amena de nombreux malades à l'infirmerie, le Recteur retira la permission qu'il avait donnée à Berchmans de faire ses charitables visites. Il en fut très affligé, et ne cessa de réitérer ses demandes, jusqu'à ce que l'autorisation lui eût été rendue. « En (attendant, dit le Frère Jean-Baptiste Ballera, infirmier, Jean ne manquait pas de venir à moi, de temps en temps, pour s'informer de l'état des malades ».

Enfin, la miséricorde de Berchmans, comme celle de Louis de Gonzague, allait chercher et atteignait les malheureux hors de l'enceinte du collège : « Souvent, pendant les vacances, Jean me demandait la permission d'aller aux hôpitaux, consoler et servir les malades ». — Ainsi parle le Père François Bargagli, ministre du Ritiramento.

Une des récompenses de la charité de Berchmans fut l'amour qu'eurent pour lui ses Frères :

a Jean, disent-ils, était si affable, si bon, qu'il ravissait les cœurs de tous : on ne s'ennuyait jamais avec lui, car rien de désagréable ne se mêlait à ses paroles : elles étaient douces et laissaient l'âme embaumée de dévotion et de chanté. S'il arrivait que le bon Frère vînt se mêler à l'entretien de deux amis, il était toujours bien acueilli, comme un ami cher entre tous. Il avait ce don de Dieu, qu'on ne pouvait traiter avec lui sans être captivé par les charmes de sa modestie et de sa charité : j'étais très imparfait, et pourtant, j'aimais infiniment sa compagnie (i).

« On ambitionnait, on recherchait le bonheur d'être près de lui ; tous enviaient le sort des Frères qui habitèrent une même cellule avec Jean, et ceux-ci bénissaient Dieu de cette faveur,

(i) « ... Si compiaceva qualunque di averselo con lui, ancorche fosse stato con persona molto da lui amata... La sua conversazione era amabilissima. ed io, che ero imperfettisimo, ne austavo infinitamente ». — Louis Gabrielli.

comme d'une grâce insigne. Le Père Ministre songeant à retirer de la chambre de Berchmans le F. Alfaroli, il y dut renoncer, si grande fut la tristesse que ressentit le pauvre Frère, à la pensée qu'il ne vivrait plus près de l'Ange; c'est ainsi qu'il appelait Berchmans ».

Le Père Ceccoti, qui lisait dans les cœurs de tous, atteste cet amour universel : « Les Frères, dit-il, aimaient et révéraient Jean, comme un ange du paradis : pour lui, telle était sa simplicité et sa bonté, qu'il ne savait pas trouver, chez les autres, défaut ou imperfection, et il en ressentait une grande joie ».

« Jean était tout charité, dit enfin le Père Bisdomini : il cherchait à faire du bien à chacun , et ce qu'il faisait, il le comptait pour rien ».

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