CHAPITRE XIV
« Je veux me faire tout à tous, disait Berchmans; c'est là une vertu propre d'un membre de la Compagnie de Jésus, dont la préoccupation continuelle doit être de gagner, de conquérir les âmes pour les donner à Dieu (i) ».
« Jean, dit Guillaume Van Aelst, avait un ardent désir de voir tous les hérétiques ramenés au bercail de Jésus Christ: très fréquemment, s'entretenant avec moi, il exprimait ce désir avec une extraordinaire ferveur : on n'en pouvait douter, quand on l'entendait, Jean aspirait de tout son cœur à donner, un jour, son sang pour le salut de ces pauvres égarés, après y avoir dépensé sa vie entière ».
Sauver les âmes pour la gloire de Dieu, c'était la préoccupation continuelle du saint jeune homme. La Providence ne lui destinait pas cependant les travaux apostoliques, auxquels il se préparait par des labeurs opiniâtres; mais son zèle n'attendit pas, pour s'exercer, qu'un grand théâtre lui fût offert. Dès le scolasticat, il mit à profit toutes les occasions qu'il eut de se rendre utile aux âmes.
Au collège Romain, l'action sanctificatrice de Berchmans fut universelle; personne n'échappa à la lumière, au feu de son zèle. Les Pères, les Scolastiques, les Frères coadjuteurs, les domestiques, les gens du dehors eux-mêmes en ressentirent la salu-
(i) « Io sempre procuro di accomodarmi alla complessione di quella persona con cui tratto; perche questa e virtu propria diuno délia Compagnia, il quale deve stare continuamente sul guadagnar l'anime d'altrui ».
taire action. De bonne heure, les supérieurs le chargèrent d'enseigner le catéchisme aux domestiques de la maison; il embrassa cette œuvre avec joie. Au catéchisme il ajoutait des instructions spirituelles, qui rendirent moins pénibles et plus méritoires à ces bonnes gens leurs laborieux offices. Ils se confessaient fréquemment, grâce aux encouragements affectueux de Berchmans, et, au moins une fois le mois, lui-même présidait à leur communion générale, distribuée par le R. P. Recteur.
Les jours de fête, quelques scolastiques allaient sur les places publiques enseigner le catéchisme aux enfants, ou adresser une exhortation à tous les oisifs qui voulaient se grouper autour d'eux. Berchmans était heureux de les seconder. « Nous, disait-il, qui, retenus par les études, ne pouvons encore traiter habituellement avec le prochain, nous ressemblons un peu à ces gardiens fidèles qu'une chaîne empêche de courir après les ennemis de leur maître. Il est bon pourtant qu'on nous envoie quelquefois aboyer sur les places contre les pécheurs (1) ».
On l'envoya, un jour, avec un compagnon, raconte le Père Pierre Chellini, prêcher ainsi dans une rue voisine de Notre- Dame-du-Mont. Là ils trouvèrent des joueurs et des soldats; ceux-ci se disputaient avec violence. Jean préparait la petite table qui devait lui servir de chaire, quand les joueurs lui déclarèrent qu'il perdrait ses paroles, car ils étaient déterminés à ne pas laisser leur partie de balle. Berchmans ne répondit pas*, mais, se dirigeant vers Notre-Dame-du-Mont, il y pria quelque temps avec son compagnon. Lorsqu'ils sortirent, son compagnon lui donnait le conseil de reprendre le chemin du collège. « Non certes, répondit Berchmans*, j'ai foi en la Bienheureuse Vierge, et vous verrez, n'en doutez pas, que ces gens-là abandonneront tout pour venir m'écouter, dès que je commencerai ». Il monte, en effet, sur la petite table, et à peine il disait Ave Maria, que joueurs et soldats laissaient, ceux-ci leurs discussions et ceux-là leurs jeux, et se rassemblaient autour du jeune prédicateur.
(1) L'Écriture Sainte emploie, plus d'une fois, cette comparaison, en parlant des prédicateurs e'vangéliques. dont la mission est de défendre la Maison de Dieu contre les voleurs et le troupeau de Jésus Christ contre les loups.
L'exhortation finie, tous l'accompagnèrent, paisibles et respectueux, jusqu'au collège (1).
C'était là, surtout, dans cette maison d'études, où la Providence semblait emprisonner son zèle, que Berchmans savait l'exercer avec une plus admirable constance et une efficacité bien autrement glorieuse à Dieu. Toutes les actions, toutes les paroles du Bienheureux étaient une exhortation à la sainteté, et cette exhortation s'adressait, non pas à des âmes vulgaires, mais à une élite d'âmes apostoliques. Zélé pour le salut et la sanctification de tous les hommes, Berchmans réservait à ses Frères la plus large et la plus belle part de sa charité. Il comprenait d'ailleurs que la bonne semence, jetée dans des cœurs d'apôtres, y fructifierait au centuple et servirait à nourrir des multitudes.
Près de cent jeunes religieux ont rendu un hommage écrit aux vertus de Jean Berchmans. Il n'en est pas un qui ne reconnaisse lui être redevable d'un progrès dans la vertu; et une observation glorifie le zèle de Berchmans, c'est que, le plus souvent, à Faction muette de l'exemple il ajouta l'action de la parole : c'était la volonté, c'était l'esprit de son bien-aimé Père saint Ignace.
« Chaque fois, écrit Edislas Berça, que Dieu m'a fait la grâce de me trouver en sa compagnie, j'en ai retiré un secours plus puissant, pour atteindre la vertu, que ne m'en donnaient la méditation et mes autres exercices spirituels. Pas une fois je ne l'ai entretenu, sans ressentir une grande confusion de ma négligence, sans concevoir un vrai désir de mieux servir Dieu (2). « Son action en atteignait bien d'autres : très souvent, j'ai en-
(1) « Finito ch' ebbe la predica, tutti lo accompagnarono fino al collegio, con molta quiète e riverenza ». — P. Chellini, Père Cepari.
Jean avait le naturel hardi et militant des Brabançons : la vue des difficulte's, au lieu de l'abattre, de le déconcerter, l'enhardissait. Pierre Alfaroli signale ce bel aspect de l'âme de Berchmans : « Aveva un animo tanto generoso, che mai se perdeva; e se gli parlavano dei pericoli délia Germania e di simili disgrazie, solevadire : Il Signore ci provedera : non ci perdiamo di animo! ».
(2) Beaucoup d'entre les Frères attestent avoir ressenti ces profondes et salutaires impressions, à la seule rencontre de Jean : «... Muoveva a divozione chi lo mirava. A mi ha cagionato- piu volte, questo effetto, che solamente incontrandolo, in vederlo o salutarlo di passaggio, no solamente mi sentivo mosso a divozione, ma ancora a compunzione, e grandemente risvegliato per emendarmi dei miei mancamenti ed imperfezioni. » — Félix Carminata.
tendu des conversations indifférentes, même de Pères graves, se transformer subitement en entretiens sur la Bienheureuse Vierge ou sur les Saints. La seule raison de ce changement merveilleux était l'arrivée de Berchmans. Malheur à moi, pécheur, qui n'ai pas ouvert les yeux à cette splendeur de sainteté' et le cœur à cette flamme ardente! Jean mêlait toujours aux entretiens delà récréation quelques bonnes paroles de Dieu : — C'est le moyen, disait-il, de prévenir bien des paroles oiseuses et des murmures contre les supérieurs.
« Voici, me disait-il, trois points que je vous recommande en ami : bien employer le temps; bien garder le cœur; avoir une droite intention en toutes choses : tout faire pour la plus grande gloire de Dieu.
<( Faites grand cas de toutes les Règles, mais, en particulier, de la Règle qui commande le silence et de celle qui défend de rien donner sans permission... Pour moi, je veux les observer. Au noviciat de Malines, avant d'accuser en confession les autres fautes, nous accusions d'abord celles qui avaient blessé ces deux Règles ».
Bernardin Victorio, dont on vient de lire le témoignage, dut à Berchmans plus que de bons conseils; il lui dut de vivre et de mourir dans la Compagnie de Jésus. Le Bienheureux lui avait dit, un jour : « Frère, vous êtes mélancolique, et le démon, quand vous serez ainsi assombri, s'efforcera de vous faire abandonner l'oraison; gardez-vous bien de négliger la prière et les autres exercices; appliquez-vous-y, au contraire, avec plus de soin, surtout quand vous ressentirez cette impression de tristesse, et, Dieu aidant, vous retrouverez la joie ».
Bernardin ne tint pas assez compte des avis de son saint ami (i ). On était au mois de juillet et en un jour de fête. Bernardin demande au père Ministre la permission d'aller en ville. Il fallait lui donner un compagnon, et sortir à cette heure (la matinée déjà avancée) était un vrai sacrifice : « Prenez Jean, dit le Père Ministre ». Berchmans récitait le chapelet dans sa chambre.
(i) Le récit qu'on va lire est formé de pièces empruntées à divers témoignages : tous les détails ne nous y semblent pas d'égale certitude : nous signalerons, en terminant ceux qui seraient, à notre avis, moins admissibles.
A peine Victorio lui eut-il appris le désir du Ministre, que le charitable Frère laissa le rosaire et s'apprêta à partir. Avant Bernardin, qui ne Pavait point attendu, Jean arriva à la porte-, Bernardin s'y rendit enfin, lui aussi : « Nous allons chez les Chartreux », dit-il. Le couvent était éloigné et la chaleur accablante. Ils arrivent après une marche laborieuse; on introduisit les visiteurs dans une antichambre, et bientôt on les avertit que le Prieur les attend. Berchmans allait suivre Victorio; celui-ci l'arrêta : « Je dois, dit-il, parler seul au Prieur ». — Jean demeura donc là, tandis que Victorio pénétrait dans une chambre, que deux autres pièces séparaient de celle où Berchmans attendait.
L'entretien dura longtemps. Jean connut, par une lumière surnaturelle, le dessein de son compagnon.
Dès que Victorio reparut, Jean l'aborda, et, d'un visage troublé, d'une voix un peu austère, il lui dit : « Je sais, moi, votre instabilité, et que vous poursuivez secrètement le projet d'abandonner votre première Mère ; mais je ne cesserai d'apaiser, par disciplines et prières, la colère de Dieu, jusqu'à ce que vous ayez rejeté cette pensée ». Berchmans parlait avec un tel accent de majestueuse autorité, que Victorio en demeura dans la stupéfaction. « Venez, poursuivit Berchmans, nous réciterons, en chemin, le chapelet » ; et prenant par la main Victorio, il l'entraîna hors du Cloître. Jean marchait d'un pas si pressé, que Victorio disait plus tard : « J'arrivai à la maison, tout en sueur ». Mais la tentation ne fut pas de si tôt vaincue. Le Prieur avait dit au jeune religieux : «J'irai, tout à l'heure, au collège, conférer avec le Supérieur sur votre dessein de quitter la Compagnie ». Quand Bernardin vit que Jean connaissait son projet et se hâtait ainsi, il craignit que le Supérieur n'en fut prévenu avant l'arrivée du Prieur. Il proposa donc à Berchmans de s'arrêter avec lui au Gesù : « Non, répondit Berchmans avec énergie et sévérité même : Non, allons à la maison, venez à la maison! non : eamus domum, veniamus domuml II faut que j'aille à la maison pour une affaire urgente! ». Victorio dut le suivre. A peine rentré, Berchmans courut dire au Recteur tout ce qui s'était passé. Le Recteur fit aussitôt appeler
3oo LE B. BERCHMANS A ROME.
Victorio. Interrogé sur le motif de sa démarche : « Hélas! mon Père, dit-il, le seul motif qui m'y a déterminé, c'est la pensée que je serai inutile à la Compagnie. Je n'ai pas ce qu'il faut pour travailler utilement au salut des autres-, il me semble que je ferai mieux de ne songer qu'à me sanctifier moi-même chez les Pères Chartreux ». Le Recteur n'eut pas de peine à découvrir à une âme aussi bien intentionnée le piège que le démon lui tendait; et Victorio se retira d'autant plus consolé, qu'il estimait et aimait beaucoup la Compagnie (i).
Aux derniers moments de Berchmans, le démon, comme on le verra plus loin, chercha à troubler le saint jeune homme en lui
(i) Le dernier biographe de saint Jean Berchmans, le P. Nicolas Angelini, dit, à propos de ce fait : « On ne peut, avec probabilité, juger que la chose est racontée de Bernardin Victorio » .
11 nous semble, au contraire, indubitable que Bernardin est l'obligé de Berchmans dont il s'agit. Quatre témoins seulement rapportent le fait : le Père Cépari, recteur, qui en sut les détails par Berchmans et son compagnon; — le Père Grassi et un anonyme, qui déclarent l'avoir appris du Père Piccolomini; — et enfin Bernardin Victorio : ce dernier ne dit pas de qui il tient ce qu'il raconte, et il parle ainsi :
« A me, che sono alquanto malinconico : Guarda.' disse, di non lasciare, in tempo di malinconia l'orazione ed altri esercizi buoni, perche il demonio procura d'inquietare, accio si lascino : anzi seguitali con più fervore, e sentirai presto l'allegrezza e Pajuto. »
Cela dit, Bernardino, sans même aller à la ligne, poursuit :
« Uno de' nostri si era risoluto lasciare la Compagnia e ritirarsi à Certosini. Questo, per effetuare il suo disegno, una mattina, pigliato per compagno Giovanni, ando al convento délia Certosa, ed ivi abboccatosi con il Priore, nel piu segreto luogo délia terza caméra, tratto con quello il negozio. Giovanni, dalla prima caméra, dalla quale in niun modo, poteva nevedere, ne sentirealcuna cosa, vide e scuopri il tutto, ed uscitoche fu quel tentato dalla camara e dal convento, lo ridusse, con grandissima fretta alcollegio; e volendo il sudetto tentato andare altrove : « No, disse Giovanni; eamus domum. veniamus domum! è « necessario che io là vada, per cosa urgente »; e poi. soggiunse : B. B., {sic) so bene quel che voleté fare : io faro orazione per voi, fino a tante che vi passi questa voglia e tentazione ».
Le nom du tenté fut sûrement tenu secret par le Père Cépari; seul Victorio donne la lettre initiale de son nom, et Berchmans appelait ses frères de leur nom de baptême : B. B. ne peut signifier, ici, que : Bernardino, Bernardino. De quel droit Victorio auraitil pu donner cette initiale, s'il n'eût parlé de lui-même?
Le Père Cépari dit que la mélancolie fut le principe de la tentation :« Chiamai quelgiovane. dit-il, che era buon religioso, e trove che la sua era mera tentazione... di malinconia »; et Bernardin joint le récit de la tentation à l'aveu qu'il nous fait de sa tendance personnelle à la mélancolie.
Aj outons que, sans exclure la plupart des circonstances du récit des autres témoins, comme celles de l'anxiété ou du trouble de Berchmans, de l'énergie, de la majesté de son accent, etc., choses que le Père Cépari ou le Père Piccolomini apprirent de Victorio, la parole de Jean : « B. B. so bene, etc. » nous semble seule tout à fait exacte, et, d'ailleurs, mise à sa vraie place. Jean avait trop de prudence, pour dire à Bernardin, dès qu'il reparut : « Io beneso l'instabilita vostra, quello che tacitamente andate tramando intorno a lasciare la vostra prima madré ». Jean avait trop de charité, de modération, pour dire au pauvre tenté : « Non cessaro di placare... Vira di Dio ». Enfin, il était trop humble pour faire ainsi valoir ses petites disciplines, les seules qu'on lui permît : « non cessaro di placare, con discipline ed orazioni, l'ira di Dio... ».
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reprochant, comme une faute, cet acte de charité fraternelle et de zèle apostolique.
Tout ce qui pouvait aider les autres à progresser dans la vertu, Berchmans le disait simplement et, comme s'exprime un témoin, à la bonne, surtout dans la compagnie de ceux qui imitaient cette ingénuité (i). Sans aucun respect humain, comme aussi sans vaine gloire, il communiquait ses pensées intimes, les bons sentiments qui lui étaient venus dans l'oraison, le fruit qu'il en retirait.
Ingénu avec tous ses Frères, Berchmans s'épanchait plus librement encore avec ses bien-aimés Coadjuteurs. Pour eux, son cœur n'avait pas de secrets : « Nous parlions, un jour, ensemble de la pureté de la Madone, et à ce propos il me dit qu'il n'avait jamais eu de pensée contraire à la chasteté, mais bien une horreur extrême de tout ce qui pouvait la blesser ». C'est au Frère Alexandre Saraceno que Jean révélait cette faveur de Notre-Dame. Au Frère coadjuteur Jean-Marie Valerio il fit connaître spontanément un secret, que la charité seule avait pu le contraindre de manifester au scolastique Alexandre Rimbaldesi :
« Pendant ce dernier mois, dit le frère Valerio, j'étais malade*, le Frère Jean vint rne voir. A sa première demande, au sujet de ma santé, je répondis que je ne pouvais dormir et j'ajoutai : Vous, Frère Jean, comment dormez-vous, la nuit? — Voici littéralement sa réponse : — Quand je dois me lever à la première heure, je ne m'éveille qu'alors; et quand j'ai ordre de dormir jusqu'à la seconde <, heure, c'est à la seconde seulement que je m'éveille et non pas à la première. — J'eus alors la pensée que son Ange gardien le réveillait ».
Nicolas Ratkai ajoute : « Quelle était la simplicité, la candeur de Jean, on en peut juger par ce fait : Je l'ai souvent entendu exposer aux Frères coadjuteurs, en des entretiens familiers, tout le détail des actes de son oraison du matin et des fruits qu'il en avait retirés ».
(i) «... Alla buona,... parlandone con una ingenuita ecandidezza singolarissima. Diceva a suoi frutti dell' orazione, senza paura alcuna di vana gloria ». — Octave Falcon.
Ces épanchements affectueux de Berchmans lui gagnaient le cœur des bons Frères et donnaient à ses leçons, à ses conseils, le charme et l'efficacité toute-puissante des conseils d'un ami :
« Il venait souvent avec nous, poursuit le Frère coadjuteur, et nous racontait des histoires édifiantes. Sija conversation se détournait des choses saintes, il se composait aussitôt, et sans rien perdre de la gaieté qui paraissait toujours sur son visage, il ne disait plus une parole, que l'entretien n'eût été ramené à des sujets de piété. Ceci, je l'ai vu tant de fois, que je le puis jurer. Quant à lui, outre qu'il ne disait que de saintes choses, il les assaisonnait encore de quelque belle louange de la Madone.
« En plusieurs occasions, j'ai reçu du saint Frère de bons conseils : je m'entretenais, un jour, avec lui du désir ardent que saint François Xavier avait de souffrir. — Pour en venir là, me dit le Frère Jean, il faut commencer par de petites choses et avancer peu à peu : c'est le vrai chemin; — et cela, il me le démontra par des faits tirés de la vie même du Saint. L'expérience m'a prouvé, depuis, qu'il avait raison.
« Dès que je me sentais un peu triste, je tâchais de le rencontrer, et après quelques mots de lui, je me retirais tout consolé. Un jour, plus troublé que de coutume, je lui disais : — Oh ! la belle chose que de pouvoir être toujours gai. — Lisez, me répondit-il, la onzième et la douzième règle du Sommaire. — Je le fis et, en peu de temps, je recouvrai la paix ».
S'élever à Dieu et élever à Dieu les âmes de ses frères , c'était la vie de Berchmans : « Si quelque chose, disait-il à Paul Oliva, pouvait me rendre malade, ce serait de n'avoir personne avec qui je pusse m'entretenir de Dieu » \ et il disait au P. Van Doorne : « Je sens mon cœur s'enflammer, chaque fois que je puis engager des entretiens spirituels (i) ».
« Un entretien qui n'avait pas pour objet ou Dieu ou les études, Jean ne le supportait pas, et si, par hasard, en sa présence,
(i) Le Père Jean-Baptiste Ferrari rapporte une troisième parole de Berchmans, exprimant la même pensée : « Diceva che, nelle ricreazioni, quando non sentiva trattar di cose santé e spirituali, se li stringeva ed angustiava il cuore; ed, al incontro, se gli slargava, quando si trattava spiritualmente ».
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on parlait de nouvelles venues de nos pays respectifs, Jean se taisait, ou bien il tirait de là, au plus tôt, quelque enseignement ou fruit spirituel ». Ainsi parle Nicolas Ratkai. — Un jour, deux professeurs l'abordent et le prient de se promener avec eux. Berchmans accepte de bonne grâce. Après quelques paroles bienveillantes, ils feignent de poursuivre une conversation déjà entamée, et de parler vivement d'une guerre qui préoccupait alors les esprits. Une impression d'étonnement parut sur le visage de Berchmans. L'entretien continua, et Jean, les mains arrêtées contre la poitrine, les yeux baissés, allait et venait avec eux sans mot dire. Les Pères prolongèrent encore la discussion, et sans interroger Berchmans, ils se tournaient quelquefois vers lui, comme pour le faire juge ou avoir son avis. Berchmans ne détacha pas ses yeux de la terre et ne mêla pas une parole à leur conversation. Édifiés et réjouis, les Pères lui dirent enfin : « Jean, tout ceci est un badinage. Parlons maintenant de ce qui plaît à votre cœur et au nôtre ».
La vertu de Berchmans remportait, tous les jours, des victoires moins apparentes, mais plus glorieuses. Presque tous ses Frères rendaient à son zèle triomphant l'hommage que lui rendait, en ces termes, Alexandre Gottifredi :
« Un jour, que j'étais en promenade avec lui, nous parlions de la vigilance qu'un religieux doit exercer sur sa langue. J'étais encore très froid pour les choses spirituelles-, mais ses saintes paroles m'enflammèrent tellement, que je pris la résolution de m'entretenir désormais de sujets de piété et je le priai de m'aider. Alors, le bon Frère m'enseigna la méthode qu'il suivait pour bien passer sa récréation : — Quand je ne trouve pas, me dit-il, avec qui parler aisément de choses spirituelles, je vais chez les malades : j'ai pour cela permission générale du Supérieur. A l'infirmerie, je trouve ce que je cherche. D'autres fois, je vais me joindre à un groupe de bons Frères coadjuteurs, où sans difficulté j'introduis un sujet à mon gré. Au reste, ajouta-t-il, je ne parle pas de choses saintes, partout et toujours. En promenade, je mêle aux sujets qui intéressent Famé, des sujets qui intéressent l'esprit, comme la discussion d'une question philosophique. Enfin, observez encore qu'il est bon d'avoir peu d'in-
terlocuteurs : quand on est deux ou trois, la difficulté est bien moindre ».
« Jean me disait encore : « Si la conversation s'écarte d'un sujet de piété, et que les personnes avec qui je me trouve me soient supérieures, je me recueille et garde le silence; mais si je suis en compagnie d'égaux ou d'inférieurs, je tâche, de la meilleure façon possible, de ramener l'entretien à l'objet spirituel ».
« Ainsi parla le saint Frère. Je promis donc de me mettre souvent dans sa bande, pour bien passer la récréation; mais je ne fus pas fidèle à ma parole : ma grande tiédeur me fit, quelque temps, éviter l'occasion de le rencontrer; et pourtant la conscience me reprochait vivement cette faute, et quand je me trouvais en la compagnie de Jean, l'estime que j'avais conçue pour sa vertu faisait que j'aurais rougi de parler de bagatelles devant lui, comme cela m'arrivait avec d'autres. Le bon Frère me demandait alors comment je passais mes récréations; et moi, je ne savais que répondre. Je dois le confesser, quand j'étais avec Berchmans, même en compagnie de plusieurs autres, je me sentais, je ne saurais dire avec quelle force, poussé, contre mon inclination, à parler de choses édifiantes. Je n'aurais pu, en effet, m'empêcher de devenir rouge de honte, s'il m'était échappé, devant lui, une parole oiseuse; tant était grande la sainte révérence que son seul aspect m'inspirait ».
A Pierre Alfaroli, Jean disait, un jour : « Je ne veux plus désormais avoir entretien que de piété ou d'études; deux choses, en effet, sont requises d'un fils de la Compagnie de Jésus : la première, qu'il soit homme spirituel ; la seconde, qu'il soit homme de doctrine; or, parler de choses saintes sert à l'acquisition de la première qualité; parler de science, à l'acquisition de la seconde; le reste n'est pas pour nous, aussi je n'en veux point parler. Et comme les supérieurs désirent qu'aux récréations ordinaires l'on ne s'entretienne pas d'études, il ne demeure, dans ce temps, qu'un sujet de conversation : les choses spirituelles » (i).
« Dès que Berchmans se rapprochait d'un groupe, si l'on y
(i) « Perche in tempo délia ricreazione, Superiori non vogliano che si padi di lettere quindi è che allora non mi resta altro di che parlare, se non cose spirituale ».
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parlait de choses indifférentes, la matière de l'entretien était vite changée ».
Ainsi parle Jules Scotti, et il ajoute :
« Pour moi, j'ai honte de le dire, me trouvant en de tels groupes, si je voyais Berchmans venir, je me hâtais d'en avertir les autres : « Voici Jean, disais-je aux Frères, il ne sera pas content de « nous entendre parler de bagatelles » ; et vite on engageait une conversation pieuse » (1).
Non seulement Berchmans amenait ses Frères à nourrir par des entretiens tout religieux l'esprit de leur vocation, mais il savait les leur rendre pleins de charmes. C'était une victoire de plus : Jean la devait, sans doute, à l'affection qu'il inspirait à ses Frères : « On le voyait si heureux, quand il parlait de Dieu, que chacun, dit le P. Bisdomini, tenait à lui procurer cette joie » (2). Mais là n'était pas tout le secret du charme de la conversation de Berchmans : ses Frères trouvaient en lui un ensemble de qualités précieuses :
« Jean, disent-ils, avec Pierre Alfaroli, Jean était d'une parfaite sincérité de langage : aucune exagération, aucune équivoque, aucun détour ne s'y mêlait*, aussi ne fatiguait-il jamais les auditeurs par des redites, des affirmations insistantes : Je ne l'ai jamais entendu employer d'autres formules, que : la cosa e cosi ; ou bien : la cosa non è; ou bien : non mi pare; il suivait, à la
(1) Quelques lignes de la déposition du P. Thesauro, ministre du Riliramento, servent à mieux discerner cet aspect du zèle et des mérites de Jean :
<> Quando venne sopra, vi erano molti Fratelli poco spirituali, che facevano sempre la ricreazione tra loro; e pochi altri, che parlavano di cose spirituali, sempre erano astretti a trattare tra loro : ma Giovanni, ancor con essi, prevaleva e li tirava aile cose spirituali ; dispiacendoli quella divisione ».
Jean cependant, ajoute le Père ministre, ne brusqua rien : il voulut, d'abord, prudemment, gagner l'affection de tous, en sacrifiant même un peu de bien spirituel : « Desiderava piuttosto mancare di qualche frutto spirituale, per tenere la carita con tutti ».
(2) Le Père Bisdomini avait dit, d'abord :
« Con la sua modestia e presenza, era freno a persone gravi e spirituali de' nostri da ogni minimaimperfezione; e se, nelle ricreazioni, si ritrovava meco, mi pareva non si potesse parlare, se non de cose o spirituali o di Lettere... Se... non fosse taie il ragionamento, ed egli, per la qualità délie persone, non lo potesse sviare. con una certa composizione céleste, non gia molesta, sforzava quasi i circostanti a mutare ragionamento; ed a mi e occorso, piu volte (anzi, alcune volte, a bello studio, ho voluto cio provare), e mi bisognava, con el riguardare tal sua composizione, parlare di quello sapevo gustava, si per taie composizione, si per l'allegrezza che vedovo avère, quando di simili cose si ragionava; massimamente délie cose de la Compagnia nostra, virtù di Fratelli, vocazioni alla Compagnia, etc.; che sempre (corne io gli dicevo) aveva pieno le sacche di simili esempi, e dava grandissimo gusto e devozione, mentre si sentiva parlare di simili cose ».
3o6 LE B. BERCHMANS A ROME.
lettre, le conseil évangélique : Est, est; non, non »; et le Père Bisdomini, ici encore, nous met sous les yeux le caractère saillant de cette attrayante simplicité de Berchmans :
« Sa modestie était grave, mais aimable; sa charité cordiale, sans trace d'affectation -, pas ombre de cérémonie, dans le respect profond qu'il témoignait à chacun; aucune anxiété, aucun trouble ne se mêlait à sa minutieuse observance des règles : on le voyait toujours allègre, joyeux dans ce réseau d'obligations; de sorte que son aspect n'avait que du charme pour tous ».
« Jamais il ne contestait, dit enfin Aloys Orlandini; mais, avec simplicité, et le visage serein, il formulait son sentiment, et puis, se tenait en repos : quelle que fût la contradiction ou la contrariété, Jean demeurait pacifique, comme un homme déjà tout abandonné au bon plaisir de Dieu ».
Jean était gai; il mêlait toujours à l'entretien des histoires réjouissantes, une de celles, par exemple, où le démon joue un rôle ridicule; et ces histoires, Jean les contait avec beaucoup d'agrément : « Sa gaieté, dit le Père Tudisio, mettait en joie quiconque s'entretenait avec lui (i ».
Tous les sujets qu'il mettait en avant, il les semait de récits ou d'exemples, tirés, le plus souvent de nos annales. Berchmans lisait beaucoup, et son profit» spirituel était, sans doute, la fin première qu'il se proposait dans ses lectures; mais i) ne lisait ou n'entendait pas lire un livre édifiant, sans en noter les pensées ou les faits saillants. Son but, en cela, était de rendre attachants les entretiens de piété en récréation, et de bannir ainsi des conversations du collège une futilité, dont il redoutait les pernicieux effets pour son âme et pour l'âme de ses Frères. On verra, plus loin, comment il y réussit : « Il me dit, un jour, raconte Jérôme
(i) Le Père Corneille de la Pierre montre ainsi ces aspects de la sociabilité de Berchmans : « Animadverti in nostro Joanne virgineam verecundiam. Comitateet suavitate omnibus erat charus- vullu semper eratlœto et hilari,sermone candido... Omnes reverebatur, singalos adjuvabat consolabatur. A prandio et ccena sœpemecum collocutus, in Domino me recreavit... Hilaris fuit, non dissolutus, sed hilaritatem religiosa maturitate temperans; risus ejus modicus sine cachinnis, sales sine dente, gratia sine affectatione : prœstabat illud Apostoli : Omnis sermo vester in gratia, sale sit conditus. De omnibus bene sentiebat et honorifice loquebatur. Affectus peculiares erga aliquos non habebat : idem et commuais erat ejus in omnes amor. In recreatione, primo occurrenti se jungebat. Mihi ordinarie, e scholis descendent hilari rultu occurrens lœtitiam aspirabat. Moriturus , nullum mœroris dédit simum... : serenus. hilaris uti in vita... Lœîus et alacer mortuus est ».
Albergotti, son condisciple, avoir lu dans le P. Fabio de Fabiis ou dans le P. Spinelli, qu'un religieux avait la coutume de prendre brièvement note de tout ce qu'il lisait ou entendait lire d'intéressant, afin de s'en servir avec fruit dans les récréations communes, et il ajouta : — J'ai noté cela, comme exemple à imiter ».
Nicolas Grodzinski, un autre de ses compagnons d'étude, lui demandant un jour : « Comment faire pour passer agréablement la récréation, en de bons entretiens? » Berchmans répondit : — Pour nourrir, en intéressant, des conversations édifiantes parmi nos Frères, il faut lire l'histoire et les annales de la Compagnie. Comme ces faits nous concernent, ils sont pour nous pleins d'intérêt. Quant à moi, j'en ai un tel recueil, qu'il n'est peut-être pas de sujet d'entretien où je ne puisse mêler, tout naturellement, des exemples tirés de l'histoire de la Compagnie (1) ».
Jean savait d'ailleurs introduire avec dextérité un sujet au goût de sa piété : « Je me promenais, raconte Innocent Massio, lisant un poète païen, quand le Frère Jean m'aborda. Je lui récitai aussitôt quelques-uns des beaux vers que je venais d'admirer. Le saint Frère écouta, il admira avec moi*, mais, de ces idées profanes, il tira bientôt et sans effort de si belles considérations religieuses, que je laissai là mon poète et m'applaudis d'avoir rencontré Berchmans (2) ».
Ainsi, en partageant ses pieux entretiens, les Frères du Bienheureux savouraient les joies qu'il y goûtait lui-même. Le sou-
(1) Alexandre Gottifredi dit, à ce propos :
« Sapeva buonissima parte delP istorie délia nostra compagnia; di modo che, nelle ricreazione, per non dar tedio a quelli che seco conversano, raccontava molti esempi cavati da dette istorie; e cio fa ce va con tanta piacevolezza egrazia, che altro non si richièdeva per mantenere tutti allegri ; perche aveva certi esempi particolari per causare allegrezza, corne sarebbe di quelli che ridondanoin burla del demonio; altri ne aveva, quando voleva sollevarci al desiderio di perfezione ; altri, ger alzarci ail' allegrezza de Beati etc. ».
Jamais la piété de Berchmans ne causa d'ennui : tous Tattestent, comme Antoine Cocchiglia :
« Parlava di cose spirituali con grandissima allegrezza e senza cagionar fastidio ad altri : anzi, essendo lui tanto spirituale, mai ho sentito persona alcuna che abbia mostratn che la sua santita li fosse a fastidio. » Il attirait, au contraire, et chacun désirait l'entendre : « Il parlare suo era taie, che, nelle solite ricreazione, soleva tirare seco molti, per desiderio di sentirlo parlare e discorrere di Dio (J.-B. Ballerati).
(2) Edislas Berça atteste, lui aussi, la merveilleuse dextérité, dont parle Innocent Massio: « Mira dexteritate et suavitale sermones inutiles et indifférentes ad pia colloquia transferebat, cum stupore et maxima œdificatione omnium ». — Et Guillaume Van Aelst, en trois mots, résume ainsi les dires des autres sur cet aspect de la sainteté de Berchmans : « Summa ejus fuit iu pia conversatione dexteritas, liilaritas, jucunditas ».
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venir de ces saintes joies semble avoir dicté les lignes suivantes à un Frère scolastique du collège Romain : « Quand j'allais en promenade avec lui, le matin, pendant Pété, à peine nous avions franchi le seuil de la maison, qu'il mettait en avant quelque difficulté de philosophie, et puis, insensiblement, il arrivait à parler de Dieu. Un jour, que toute notre matinée avait été occupée à ce saint exercice, il me dit au retour : — Oh! quelle consotion nous éprouverons, à l'heure de l'examen, d'avoir si bien passé cette demi-journée ».
Jérôme Sancti se ressouvenait de joies semblables, quand il écrivit :
« Je n'ai jamais eu avec Jean qu'un seul entretien : l'objet en fut tout spirituel, et il m'en resta un vif désir de parler encore au saint Frère. Je demandai même permission de le faire; mais l'occasion m'étant donnée, je craignis la singularité*, car Jean vivait da basso, et moi di sopra ».
Baptiste Ganaceli raconte :
« Mes premières relations avec le Frère Jean datent des vacances de l'an passé à Frascati. Je me trouvai, en ce temps, avec lui bien souvent, parce que nous étions convenus que nous réciterions ensemble, chaque jour, l'office de la Bienheureuse Vierge; ce que nous fîmes, en effet. Mais, l'office achevé, nous ne nous séparions pas encore. Le Frère Jean avait la dévotion de réciter une petite couronne de douze Ave Maria et trois Pater noster : je la récitais donc avec lui, et il m'enseignait à le bien faire. Chacun des Pater s'adressait à une des Personnes de la Trinité, et, avant de commencer le Pater, Jean désignait la Personne. A chaque Ave, il avait intention d'honorer une vertu, qu'il me signalait, de la Bienheureuse Vierge.
« Après la couronne, venait un psaume, et à chaque verset, nous disions l'un et l'autre les bonnes pensées qu'il nous suggérait. Jean en proposait toujours de bien plus hautes et plus touchantes que les miennes. Quelquefois, nous dîmes le chapelet, ou nous conversâmes sur de pieux sujets. Parfois encore Jean tirait de sa poche le petit livre intitulé Psychologie, et nous dissertions sur telle ou telle des paroles de saint Grégoire, de Louis
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de Blois, etc., qu'il renferme. Gomme aussi, en d'autres occasions, une question de philosophie faisait le sujet de l'entretien. Tous ces bons exercices, c'était le Frère Jean qui m'y engageait et me les rendait attrayants.
« S'il accompagnait un Père, Jean ne tardait pas à lui demander interprétation de quelque verset difficile d'un psaume; il le priait de l'instruire sur une question de doctrine chrétienne, de vie spirituelle, d'histoire de la Compagnie, et le temps passait, utilement et saintement employé » .
La plus belle industrie du zèle apostolique de Berchmans fut, sans contredit, l'institution des Académies spirituelles, dont Tusage s'est perpétué jusqu'à nos jours dans les maisons religieuses. Les Académies fournissent un moyen facile de passer, avec agrément et profit, une heure prise sur les longues récréations des jours de congé ou des jours de fête.
Guillaume Van Aelst dit, à propos de cette institution :
« Je voyais, non sans en ressentir à la fois admiration et confusion, le Frère Jean s'avancer, d'un jour à l'autre, dans le chemin de la vie spirituelle : j'eus beau le considérer de près, scruter toutes ses actions, je n'y pus jamais surprendre le moindre défaut, rien qu'un observateur malveillant eût osé censurer : plus, au contraire, j'examinais la conduite de Jean, mieux je discernais sa croissance en toute vertu : sa dévotion, sa charité fraternelle, son zèle de la mortification, sa modestie m'apparaissaient, chaque jour, plus parfaites : c'était comme une flamme grandissante, et ces ardeurs intérieures se trahissaient dans les entretiens de la récréation; il s'y animait de telle sorte, il y goûtait sensiblement de telles joies, qu'il semblait quelquefois ne se pouvoir pas contenir.
« Chaque fois que j'allais avec lui en promenade, il parlait volontiers, d'abord, de ce qui faisait la matière de nos communes études; mais il voulait ensuite, ou récitation du chapelet, ou lecture d'un chapitre de l'Imitation de Jésus-Christ : « Ainsi, « me disait-il, l'âme aura, après l'esprit, quelque petite part à la « récréation du corps ».
« Tandis qu'il était encore di sopra, il se retirait, un peu à
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l'écart, les jours de congé, avec quelques compagnons choisis, pour parler, conférer sur telle ou telle vertu, tel ou tel moyen de l'acquérir, d'y progresser; et comme l'usage s'en était établi, il désirait vivement qu'on l'y maintînt, après son départ du Ritiramento. A cet effet, il dressa une sorte de Règlement de son Académie spirituelle, et, en partant, il confia l'œuvre au zèle du Frère Jérôme Longini (i) ».
a Quand il dut passer da basso, raconte aussi Jean-Baptiste Canaceli, d'autres académiciens descendirent avec lui : Jean rédigea donc un Règlement de l'Académie et il se choisit, di sopra, un successeur, qui travaillât à la conserver et à la promouvoir. Je descendis da basso, quelque temps après lui, et je me trouvai en sa compagnie, à la première récréation du soir : aussitôt, il me demanda comment l'Académie marchait, et, apprenant qu'elle était prospère, il en témoigna un vif contentement ».
Ainsi l'admirable jeune homme répandait autour de lui, dans les âmes, les trésors de grâce que Dieu lui prodiguait*, et tandis qu'il enrichissait tous ses Frères, il s'estimait leur débiteur : « Grâce à la ferveur de mes Frères, disait-il, je fais, pendant la récréation qui suit le dîner, provision d'ardeur spirituelle pour la fin du jour, et la récréation d'après souper me dispose à mieux faire l'oraison ou à mieux communier, le lendemain ».
Pour compléter et résumer, à la fois, le tableau des vertus de Jean Berchmans, nous ajouterons ici les pages dans lesquelles
(i) Nous reproduisons, ici, le plan de l'Académie, tel qu'il fut tracé par le Bienheureux. L'intelligence du lecteur suppléera aisément ce que la rédaction concise de cette note laisse à développer :
Fin de l'Académie : Nous animer, nous enflammer nous-mêmes; nous disposer, par là, à faire plus de bien aux autres; employer saintement une heure, en des jours où l'on risque de faire un emploi moins utile de son temps.
Lieu de l'Académie : La Terrasse, à la campagne.
Heure de l'Académie : Dansl'après-dînée.
Académiciens: Quatre, chaque fois, désignés par le sort, plusieurs jours d'avance.
Sujet de l'Académie : Une vertu choisie à la pluralité des suffrages.
Manière de traiter le sujet : Le premier académicien donnera la définition de la vertu et indiquera les règles qui s'y rapportent. — Le second énumérera les actes intérieurs et extérieurs de cette vertu. — Le troisième développera les motifs qui nous engagent à la mieux pratiquer. — Le quatrième enfin, nous en apprendra les moyens et nous y excitera par des récits édifiants.
Aloys Orlandini nous apprend que le lieu ordinaire des séances de l'Académie était la « loggia sopra la cappella del nostro Beato Padre, alla Vigna o. Le Père Thesauri, de son côté, dit que l'Académie se tenait « nella Solana, il giorno délia vigna » ; mais la Solana n'est probablement pas .autre chose que la loggia, dont parle Aloys Orlandini.
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le P. Cépari manifesta ses impressions personnelles, au sujet du Bienheureux, avec l'autorité que lui donnait la connaissance intime qu'il eut de son intérieur, et sa grande expérience dans la direction des âmes :
« Si Jean Berchmans, dit-il, n'eût été qu'innocent; s'il n'eût excellé qu'en une ou deux vertus, il eût trouvé peut-être plus que des égaux dans un grand nombre de ses Frères. Mais que l'on ait pu voir toutes les vertus briller en lui d'un tel éclat, qu'il semblait les posséder toutes dans leur perfection, c'est une chose si rare, qu'il n'est personne qui ne la doive admirer; or, c'est le prodige que nous avons eu sous les yeux.
« Aidé de la grâce, son énergique et constante volonté amenait à leur perfection toutes ses œuvres. L'observateur le plus attentif n'eût pu saisir, ni dans les actions elles-mêmes, ni dans la manière de les accomplir, rien qui ne fût parfait; et s'il avait pu voir, à découvert dans son âme, les grands sentiments qui donnaient incessamment à ces œuvres et la vie et le mérite, il eût conçu de sa sainteté une opinion très haute. Cette beauté intérieure de Berchmans, je l'ai connue; car, deux fois le mois, il venait, sans y manquer jamais, me découvrir tous les secrets de son âme, et avec une telle candeur, qu'il ne cachait aucune de ses pensées, aucun de ses penchants, aucun de ses désirs.
« Or, je me souviens qu'un jour, comme il m'exposait ce que la grâce opérait en lui, et sa fidélité à suivre les impulsions du divin Esprit, je fus vivement impressionné, et sans laisser paraître au dehors mon admiration, je dis intérieurement : heureux jeune homme, en qui Dieu se complaît à tel point! Il me semble vraiment voir en ton âme les dons que Dieu accorda à nos premiers parents, et, de plus qu'en eux, une particulière assurance de ne les perdre jamais. La vue d'une innocence, d'une vertu communes n'éveille pas en nous d'aussi fortes émotions.
« L'extrême diligence qu'il portait dans toutes ses actions, et sa vigilance continuelle sur tous ses mouvements intérieurs et extérieurs nous le firent apparaître si parfait, que nous sommes encore à chercher quelqu'un qui ait pu noter en lui la plus légère imperfection.
« Qu'on le remarque bien, Jean Berchmans a vécu cinq ans
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dans un Ordre où, grâce à Dieu, la discipline garde encore sa première vigueur. A Rome, il s'est trouvé mêlé à deux cents religieux, et la vigilance des supérieurs ne le perdait point de vue; or, ni eux, ni aucun des prêtres, des étudiants ou des Frères coadjuteurs n'ont pu surprendre en lui le moindre défaut : pas un de ces mouvements, qui souvent préviennent la volonté la mieux disposée; pas une parole oiseuse ou inconsidérée, un geste désordonné, un rire peu contenu, une posture peu conforme aux règles de la plus sévère modestie. Aucun n'a pu dire que Berchmans eût, même une fois, parlé aux heures de silence, mal employé ou passé oisivement un seul instant, négligé l'ordre dans sa chambre, la propreté sur sa personne et ses vêtements. « Quelques mots suffisent à dire ces miracles de vertu ; mais leur pratique suppose une extraordinaire action de la grâce et une correspondance singulièrement énergique et fidèle. Si une seule vertu, portée à un degré sublime, suffit à la gloire d'un homme et le signale à l'admiration et à l'imitation des autres hommes, que dire de l'étonnant assemblage de toutes les vertus réunies dans l'âme d'un jeune homme? Certes, leur harmonieuse union dans Berchmans nous fut comme un délicieux concert, et nous crûmes voir plutôt en lui un ange déjà confirmé dans la charité, qu'un homme sujet encore aux misères de ce monde ».
Or, tandis que, d'une commune voix, les Frères et les supérieurs de Berchmans louaient ses admirables vertus, lui, oubliant, comme l'Apôtre, le chemin qu'il avait déjà parcouru, s'élançait dans les voies toujours plus belles que la grâce ouvrait devant ses yeux.
Durant l'année 1620, Jean s'était appliqué à l'acquisition de l'humilité. Dès le commencement de 1621, il écrivit au frontispice d'un nouveau petit cahier de notes spirituelles : « J'ai dit, et je veux commencer maintenant; Dixi, mine cœpi ». Puis, il se propose de faire de la charité et de la joie spirituelle l'objet de son examen particulier; et toutes les feuilles sont pleines de ces mots : charité, vivre au jour le jour, vivre d'heure en heure; charitas, charitas, et vivere in dies
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et in horas. Il unissait ces deux sentiments. L'amour de Dieu qui enflammait son cœur ne lui permettait plus de désirer la vie; il l'acceptait avec résignation d'heure en heure, et il aspirait à la possession du bien infini, attendant le signal du départ.