CHAPITRE III
LE BIENHEUREUX JEAN CHEZ l'aRCHIPRÈTRE DE DIEST. (Derniers jours de 1612.)
Jean Berchmans se dévouait généreusement au service de Dieu : il était digne de souffrir pour son amour. Depuis trois ans, il vivait sans sollicitude au pensionnat Notre-Dame, quand Theure de répreuve sonna.
Les parents de Berchmans n'avaient pu qu'à grand'peine payer la pension de leur fils, durant les trois ans écoulés ; mais, à la fin de 161 2, la détresse de la famille était devenue extrême, et l'honnête ouvrier de la rue de Béveren se vit placé par la Providence dans une cruelle alternative : il fallait, ou briser l'avenir de son bien-aimé Jean, en interrompant ses études, ou lui léguer le nom déshonoré d'un débiteur insolvable.
Depuis 1608, les infirmités de la pauvre mère s'étaient aggravées tous les jours : impuissante désormais à travailler, à exercer même la surveillance si importante du ménage, elle devait encore se résigner à voir une grande partie des ressources de la maison employées à rendre plus supportables ses douleurs, et peut-être à rémunérer les services d'une étrangère.
En 1606, la généreuse Elisabeth était déjà mère de cinq enfants. En 161 2, ils étaient tous grandis, et les frais de leur entretien et de leur éducation s'ajoutaient à tant d'autres dépenses ruineuses. Adrien, le second fils d'Elisabeth, avait alors douze ans; Marie, la troisième, en avait dix; Charles, le quatrième, était dans sa neuvième année, et Barthélemi, le plus jeune, venu au monde Tannée même où se manifestèrent les
premiers symptômes des infirmités de sa mère, Barthélemi avait sept ans. Tous allaient à l'école, et bientôt peut-être à eux aussi, Jean-Charles Berchmans avait sujet de l'appréhender, la Providence interdirait l'accès des professions honorables que son amour paternel rêvait pour leur avenir (i).
Ainsi Dieu semblait renverser les espérances de ces parents chrétiens. Ils n'y renonçaient pas sans amertume, et ce fut le cœur serré par la tristesse que Jean-Charles Berchmans retira son fils du pensionnat Notre-Dame.
L'enfant ignorait encore les desseins de son père, quand celuici menant son fils près du lit de sa mère, la voix à demi étouffée par les larmes : « Jean, lui dit-il, tu es d'âge à comprendre notre position ; Dieu m'est témoin que je n'ai rien épargné jusqu'à ce jour pour t'entretenir au pensionnat et que je serais encore prêt à tous les sacrifices, pour te donner les moyens d'achever tes études; mais la Providence, en nous enlevant nos ressources, semble montrer qu'elle a d'autres desseins. Accepte-les, mon fils, comme ta mère et moi, et consens à apprendre un métier. Tu es intelligent, bientôt tu pourras nous être utile. Je vieillis, ta mère est infirme, tes jeunes frères ont besoin de ton appui : deviens, mon enfant, par ton travail, le soutien de la famille. Que d'années encore tu nous serais à charge, au lieu de nous venir en aide, si tu poursuivais tes études! ».
Jean demeurait immobile et muet; tout à coup, il s'agenouille, les genoux à nu, et, joignant les mains : « Mon père, ma mère, dit-il, je vous en conjure, pour l'amour de Dieu et pour l'amour de moi, ne m'empêchez pas de me consacrer à Dieu dans l'état ecclésiastique : si je n'étudie pas, je ne le pourrai faire. Volontiers, pour ne pas être à charge à la famille, je me contenterai de pain et d'eau (2).
Prononcées avec une vive émotion et d'un ton inspiré, les paroles de Jean impressionnèrent vivement ses parents : « At-
(i) Le grand-père et la grand'mère de Berchmans vivaient encore : le travail du père devait donc suffire à l'entretien de neuf personnes réunies au même foyer.
(2) Le Père Bauters raconte ainsi cette touchante scène (Proc, fol. 362) et il ajoute qu'elle se renouvela souvent, en pareille occasion : — « Ha'c eadcm alias sœpc egit et dixit. ca.iem occasione ».