CHAPITRE Vil
Ëi^écution de «f eaniiot» lies imsnrs^^ embrassent le paptî de la comtpe-pévolution.
Jean -François et Biassou, après avoir incendié et ravagé îa plaine, avaient poussé leurs bandes à l'entrée des montagnes , où ils établirent plusieurs camps. Les troupes patriotiques du Dondon et de la Grande-Rivière tentèrent inutilement de les déloger de la Tannerie, de Galiffet, du grand Cormier, de Mazère , de Lacombe , de Cardineau et de Sainl- Malos.
Alors rinsurrection avait pris tout son développement. Les compagnons de la téméraire entreprise d'Ogé qui avaient été condamnés par contumace au Conseil supérieur , et qui vivaient errants dans les bois, s'étaient ralliés à la cause des esclaves.
Le village de la Grande-Rii'iére , dont les environs étaient au pouvoir de Fennemi , évacua sans coup-férir sur le Dondon, qui ne tarda pas à être attaqué.
Le Dondon , patrie de l'infortuné Ogé , devant l'entrée duquel la fortune condamna ses desseins généreux par le revers des armes , devait payer cruellement cette victoire du préjugé contre l'éga-
li(é. Déjà les postes du Grand-Boucan et du Vazeux, qui en défendaient l'approche, étaient au pouvoir de la rébellion partout triomphante ; environnés de feux et d'ennemis au nord, à Torient, à l'occident, les habitants étaient cependant décidés à vendre chèrement leur vie. Abandonnant leurs maisons, ils avaient élevé des barricades sur la place d'armes , dans l'enceinte desquelles ils se réunissaient le soir; quatre j>iéces de canon gardaient l'approche de ces barricades; certes, c'était le meilleur moyen de se trouver tous ensemble au moment du péril, mais ainsi les malheureux se trouvaient exposés de tous côtés aux attaques de l'ennemi.
Tout était tranquille dans le village ; mais le 10 septembre, au lever du soleil, un détachement, sorti pour aller, au haut des Crêtes, chercher des vivres, fut obligé de rentrer inopinément et en désordre, Jean-François avait envoyé Jeannot avec 3000 hommes, contre le Dondon; une première colonne refoula le détachement et vint prendre position à moins d'un quart de lieue du village, sur une éminence qui le domine ; une seconde parut par le piton des Roches. Jeannot s'ébranla de nouveau.
L'attaque commença par des cris et des hurlements. Les insurgés s'établirent rapidement dans les maisons, et là, maltraitèrent les blancs qui étaient rassemblés sur une place découverte ; ceux-ci se défendirent avec acharnement pendant cinq heu-
resj sous la protection de leurs canons , ils évacuèrent sur l'église. Dans ce monument encore , ils se défendirent avec tant de courage qu'ils y périrent presque tous.
Maîtres du village , les insurgés se livrèrent au meurtre, au pillage; puis, le soir venu, ils se livrèrent aux danses du bamboula; enfin, vers la pointe du jour , épuisés de fatigue et succombant sous le poids des liqueurs , ils tombèrent de lassitude et permirent à la nuit de sommeiller.
Le lendemain, Jeannot^ dont le carnage de la veille n'avait pas assouvi la vengeance, fit exécuter trente blancs, seuls restes de deux cents autres, dont le courage malheureux méritait un autre sort.
C'est Jeannot qui avait fait la conquête du Dondon ; il en garda le gouvernement et prit pour la première fois le titre de général. Jusque-là, il avait porté celui de médecin , parce qu'il soignait ses compagnons, et celui de grand-juge, parce qu'avant de faire les exécutions , il faisait passer les patients par une espèce de procédure, formalité insultante au nom sacré de la justice.
Jeannot, maître du Dondon, était devenu encore plus cruel qu'il ne l'avait jamais été ; il marcha contre Vallière, qu'il enleva le 26 octobre, et où il fit quatorze prisonniers dont il sacrifia huit dans les tourments les plus atroces. La cruauté de ce
monstre croissait en raison de sa forliine. Voyait-il un enfant blanc sur son chemin, il était bien difficile de le soustraire à sa fureur. Avait-il un mouvement de colère , ce qui lui arrivait souvent , il ne la terminait que parla décharge de ses pistolets sur son adversaire. On le vit faire fusiller son cocher , son parent , son ami , pour avoir différé de quelques minutes l'exécution de ses ordres.
Jeannot avait laissé à un parent d'Ogé, nommé Fayette, le commandement de la place du Dondon. Établi sur ThabitationBufay, au quartier duGrand- Gille, prés de la Grande-Rivière, il rendit célèbre ce lieu par les forfaits les plus inouïs : son camp était couvert de potences.
Jean-François, Biassou et Toussaint avaient leur quartier-général à la Tannerie. Le premier et le second frémissaient à l'idée des crimes de Jeannot; Jean-François, surtout, redoutait cette grande influence qui menaçait de lui retirer la suprématie des volontés : or , l'humanité comme la politique leur inspirèrent de débarrasser la nature d'un monstre qui la déshonorait.
Jean-François et ses lieutenants, qui n'avaient encore contrôlé aucune opération de Jeannot , se rendirent au Dondon , environ un mois après sa chute. Jeannot , instruit de ce voyage , arriva du Grand-Gille trois jours après; ce potentat, qui avait à sa dévotion toute la sorcellerie et tout le fana-
tisme des siens , fut dans la maison qu'occupaient ses chefs leur reprocher d'être entrés dans ses domaines sans hii avoir demandé son aveu. Jean- François, en présence de la force des troupes de Jeannot, fut obhgé de dissimuler ses projets; chacun d'eux retourna à son camp.
Jeannot, plus fier que jamais et toujours avide de sang , part de Dufay, se rend dans le quartier de Sans-Souci, fait prisonniers quinze blancs et les fait conduire à son camp pour les juger; car ce médecin, qui tuait au heu de guérir, et ce grand juge, qui se vengeait au jlieu de juger , aimait à faire endurer à ses victimes tous les supplices de Tironie , avant de les exécuter.
La nouvelle de la capture faite par Jeannot , réveilla de nouveau les idées politiques de Jean- François. Celui-ci se porte à Dufay dans la nuit du 31 octobre au 1^^ novembre, avec une force considérable , cerne la maison principale qu'occupait le féroce Jeannot et le fait prisonnier, sans avoir Hvré bataille, comme M. Madiou le prétend.
Jeannot fut garotté et conduit le même jour au Dondon, où il avait toujours bravé ses chefs; le juge fut jugé à son tour et condamné à être fusillé. A ce moment suprême, le scélérat, qui avait tant versé de sang et qui s'était si souvent complu au spectacle des angoisses de ses victimes , devint lâche , tant il
est vrai que la méchanceté est le partage de la pusillanimité.
Jeannot demanda sa grâce à genoux ; et, après avoir supplié vainement Jean-François, de lui épargner la vie, à la condition de devenir son esclave, il prit à bras le corps le père Bienvenu, qui l'exhortait à la mort , et , l etreignant de toutes ses forces, le monstre semblait vouloir entraîner dans sa chute une nouvelle victime ('i)-
Enfin, séparé violemment du curé, Jeannot reçut la punition de ses forfaits. Jean-François, débarrassé de ce rude lieutenant, commença à organiser son armée ; il se mit en communication avec le territoire espagnol, d'où il tira de la poudre, des lances, des manchettes, quelques fusils, en échange, comme nous l'avons vu , des denrées qui encombraient les magasins des habitations. Ce commerce interlope favorisa puissamment l'insurrection.
Jean-François et ses lieutenants , fidèles aux traditions guinéennes qui ne connaissent la dignité du commandement que dans l'incarnation de la forme monarchique, furent facilement émus au récit des infortunes royales de la métropole ; quelques blancs les poussant aussi, ils embrassèrent le parti de la contre-révolution; ils donné-
(1) Le père Bienvenu était curé de la Marmelade ; la curiosiié l'avait conduit au Dondon; les insurgés l'y gardèrent à vue,
rent à leurs soldats des cocardes ou blanches , ou vertes, ou rouges, autour desquelles ëtait écrit : Vive le roi 1 Leur mot de reconnaissance était : gens du roi; leurs compagnies prenaient le nom de dragonsroyaî, de dragons de Condé, de dragons d'Estaing; enfin , le nom de Louis XVI était si puissant sur ces esprits incultes, qu'ils se plaisaient à lui prêter les plus favorables dispositions à leur égard, et que jamais d'autres drapeaux que le drapeau blanc ne flotta dans leurs camps.