CHAPITRE xn
Confërenee de Jean-François avee la eommission. ReiioiiTellement des liorreurs de la guerre* Position de Toussaint.
La réponse que rassemblée coloniale fit à la députation avait justement irrité les révoltés; mais la lettre pleine de bienveillance que la commission leur avait écrite , calma l'agitation ; cette commis™ sion demandait une conférence ; elle fut accordée.
La conférence eut lieu le 24 décembre, au village de la Petite-Anse, prés de la ville du Cap, sur l'habitation Saini-Michçl. L'assemblée coloniale y envoya une délégation dont faisait partie M. Bullet, l'ancien maître de Jeannot, dont nous avons dit les crimes. Jean-François , suivi d'une nombreuse cavalerie , laissa Biassou à la Grande-Rivière; et, plein de confiance dans les représentants du roi , il se porta au 1 endez-vous ; il descendait de son cheval , quand Bullet (1)en saisit la bride et lui appliqua un coup de cravache; le fait était tellement brutal et inat-
(1) Bullet abandonna le Cap le 2 août 1792.
tendu, que Jean-François, sans proférer une paroie, se relira avec précipitation vers les siens qui se tenaient à distance ; la magie du blanc n'était pas encore tombée aux yeux de fesclave , car qui empêchait Jean-François et sa nombreuse escorte de disperser à coups de coutelats la poignée de blancs qui se trouvait à Saint-Michel ?
Mais le commissaire Saint- Léger alla seul , à plus de deux cents pas vers Jean-Î'rançois ; cet acte de confiance ranima celle de l'insurgé qui se précipita aux pieds du commissaire, en signe de dévouement à la loi et au roi. Saint-Léger n'oublia rien pour faire oublier à Jean-François l'injure qu'il avait reçue.
On convint de la concession de cinquante libertés , de la remise des prisonniers et du retour des ateliers aux travaux de l'esclavage. Jean»Françoi?, de son côté, demanda sa femme, qui était détenue dans les prisons du Cap : rien ne prouve que cette demande ait été exécutée par les blancs. Mais lui, fidèle exécuteur de sa parole , renvoya le lendemain les prisonniers ; ce furent Toussaint et François Laffite qui en firent la remise. Chacun croyait à la paix; mais le mouvement était plus puissant que Jean-François et ses lieutenants. On dit que quelques contre-révolutionnaires enga-gèrent les insurgés à violer la foi promise. Quoiqu'il
eu soit^ le bruit des armes devait retentir encore longtemps dans ces climats infortunés.
Jean-François s'empara d'Ouanaminthe, à l'est de l'île , le 1 5 janvier 4 792 ; dans la nuit du 22 au 23 du même mois, Biassou tournait le village du Hautdu-Cap, égorgeait tous les malades de l'hôpital de la Providence, surprenait la batterie du Bel-Air, et là, tirait deux coups de canons sur la ville du Cap, qui, réveillée en sursaut, tremblante, se voyait déjà la proie des flammes et le théâtre d'un affreux carnage; quand au jour on alla à sa rencontre, il était rentré au camp Gaîiffet, emportant comme un trophée, sa mère qu'il venait d'arracher des fers de l'esclavage.
Jean-François, en recueillant l'héritage deBouckman, dans la folie de son ambition , s'était d'abord donné le titre pompeux de roi (1), puis celui de généralissime, puis enfin, il avait reçu de l'adulation castillanne, celui de grand-amiral. Aimant le pouvoir pour le luxe qu'il peut procurer, il portait un habit de drap gris à parements jaunes , orné d'un crachat, d'une croix de Saint-Louis et du cordon rouge; il ne parcourait les campagnes que précédé de douze gardes- du-corps , ceints d'une bandolière remplie de fleurs de lys; puis rentrant dans la vie d'une molle volupté, il laissait l'ac-
(1) Nous renvoyons le lecteur à la collection de Moreau de S. Méry, année 1791. Archives de la marine.
tivité guerrière à Biassou. Celui-ci se faisait appeler vice-roi des pays conquis ; or , ces pays conquis étaient les habitations et quelques bourgades, que l'incendie avait mises entre ses mains; il aimait le séjour du Grand-Boucan dans les hauteurs delaGrande-Kiviére; c'est là, sur l'habitation Tho* machon, qu'il avait ce qu'il appelait son gouverne* ment , son palais , ses bureaux ministériels > dont Toussaint était le régisseur et le principal secrétaire.
Deux hommes si dévorés d'ambition finirent par se brouiller; plusieurs fois ils faillirent en venir aux mains dans le bourg de la Grande-Rivière, D'un accord commun, ils se partagèrent le commandement : celui de Biassou s'étendait de la Tannerie au Port-Français; celui de Jean-François> du même endroit aux limites du Fort-Dauphin et à la lisière du territoire espagnol ; l'un au nord, l'autre à l'est.
Toussaint, principal aide de camp de Biassou, s'était attiré l'inimitié de Jean-François, qui probablement était blessé de sa supériorité intellectuelle ; mais jusqu'alors il avait su se faire respecter par l'un comme par l'autre de ses chefs.
Toussaint , au milieu du tourbillon politique, couché pour ainsi dire à plat ventre, semblait faire peu attention aux dissentions de ses généraux ; décoré du titre de maréchal-des-camps et armées du
roi, il s'appliquait à gagner l'estime de l'araiée, jetait les racines de 1 influence qu'il devait im jour exercer à son tour sur l'esprit de sa race, et méditait la future indépendance de sa fortune.
Lui seul parmi les insurgés avait pleuré (1), quand il avait vu tout espoir de paix s'évanouir devant les intrigues de la contre-révolution, qui pensait, par la ruine des colonies, opérer celle de la métropole, et faire rétrograder au profit de la royauté les progrés du torrent de la liberté.
Lui, plus que tout autre, était demeuré dans la crise insurrectionnelle pur de tout crime ; lui seul resta étranger au hideux commerce de la traite que Jean-François et Biassou avaient inauguré: ces deux misérables vendaient, en effet, sans remords, leurs compagnons aux Espagnols ; ceux-ci faisaient passer à la Havane les malheureuses victimes de cet infâme commerce (2).
(1) Sic. Interrogatoire de Laroque. Archives générales de France.
(2) Nous n'avons dans nos études rencontre qu'une seule allégation qui accusât Toussaint d'avoir participé à ce crime; mais elle a paru passionnée. Archives générales de France.