CHAPITRE Xm
Preifiliep fait d'ai*iiics de Tousjsaint* ArriTée de Soaitliosiai^, de PolTerel, d'Aillaitd. Prise de la Taiiiierie, par IJaTcausL.
Jusqu'alors Toussaint , par insouciance , sans doute, par calcul, peut-être, n'avait encore occupé aucun commandement actif dans l'armée, du moins je ne le vois dans aucun document : il était plutôt occupé des affaires civiles.
C'est son fils qui nous révèle qu'il eut le commandement du camp Pelé qui, assis sur le dos du morne de ce nom, servait d'avancé au camp de la Tannerie 5 ce dernier endroit, placé entre le Dondon et la Grande-Rivière, commande eu temps de guerre la communication entre les deux villages(l),
D'Assas (2), commandant du régiment du Cap, vint attaquer le morne Pelé le 7 octobre 1792. Le
(1) Mémoires d'Isaac L'Ouverture.
(2) Le chevalier d'Assas était le frère du preux du même nom dont la mort héroïque illustra le régiment d'Auvergne: qui ne se souvient du capitaine qui, cerné par l'ennemi dans un poste avancé et menacé de mort s'il poussait un cri , s'écria : à moi, Auvergne ! et en donnant ainsi l'éveil, tomba mort pour le salut de son pays.
combat fut rude. Toussaint se défendit avec une rare intrépidité ; mais, perdant beaucoup de monde, il se retira devant le brave d'Assas, et rentra à la Tannerie. C'est le premier fait d'armes de Toussaint que l'histoire nous ait transmis.
La guerre continuait donc ses ravages. Les commissaires avaient, comme on l'a vu, vainement tenté de faire rentrer les esclaves dans le devoir. Saint-Léger s'était rendu dans Touest pour apaiser la grande querelle des affranchis avec les blancs ; Merbeck était retourné en France^ où Saint-Léger ne tarda pas à le suivre.
Roume, resté seul en lutte avec l'assemblée coloniale , attendit la nouvelle commission qui était annoncée. Cette nouvelle commission, composée de Sonthonax , de Polvérel et d'Ailîaud , débarqua au Cap le 17 septembre 1792.
Sonthonax était l'âme de la mission. Reçu aux Jacobins, il portait dans la colonie toute l'exaltation des principes de cette société célèbre; mais Tincandescence de sa nature ne recelait aucun principe fixe. Sonthonax, toujours disposé à tourner du noir au blanc et du blanc au noir, les périls de la situation l'émurent souvent. Il avait été journaliste, et collaborait dans les Réi^oiutions de Paris , de Prudhomme.
Polvérel, au contraire, avait la générosité d'un jeune homme, la puissance que donne une opinion
arrêtée et l'inflexibilité qui caractérise la justice. Moins ardent que son jeune collègue, il avait sur lui l'avantage du calme au milieu de la tempête, le sentiment de la résistance au milieu du danger, et surtout une foi aussi fervente que sincère dans le triomphe des principes révolutionnaires.
La mission d'Aillaud fut un passage si court sur cette terre de douleurs, qu'il est inutile de qualifier son caractère. La tempête lui fit perdre la tête pour ainsi dire ; il se sauva en France.
Les nouveaux commissaires étaient accompagnés de six mille hommes de troupes 5 les généraux Desparbès, d'Hinisdal, de Lassalle et de Montesquiou- Fésenzac devaient, le premier prendre le commandement de l'ile, chacun des autres, le commandement d'une des trois provinces. Dans cette nouvelle expédition figuraient Etienne-Laveaox, lieutenantcolonel au 16^ régiment de dragons, Desfourneaux, lieutenant-colonel au régiment du Pas-de-Calais, et Montbrun, lieutenant-colonel, aide-de-camp de Desparbès; ce dernier était mulâtre, créole de Saint- Domingue. Ces trois derniers personnages jouèrent plus tard un grand rôle dans l'interminable tragédie dont File fut le théâtre. Le général Rochambeau était aussi venu à bord de Tescadre; mais sa destination était à la Martinique.
Blanchelande , dénoncé comme contre-révolutionnaire par ces mêmes colons aux préjugés des-
quels il avait sacrifié Ogé et ses compagnons, fut déporté pour la France le 20 octobre. Le 12, avait été supprimée la funeste assemblée coloniale, qui fut remplacée par une commission intermédiaire de douze membres (1 j. Ainsi, le début de la commission était énergique.
Le 21 , Desparbés lui-même, accusé d'incivisme, et suspect d'idées contre-révolutionnaires, fut obligé de se rembarquer; le général de Lassalle fut appelé au gouvernement général. Ce vieillard , qui , commandant en chef des forces de Paris au 14 juillet 1789, avait enlevé l'admiration de tous les patriotes à la prise de la Bastille, n'eut pas le temps d'arriver au Cap pour prendre sa nouvelle charge, quand le général Kochambeau reparut» Ce dernier s'était présenté à Saint-Pierre (Martinique) avec dix-huit cents hommes pour relever le général Béhague, qui avait arboré le drapeau blanc, et pour faire proclamer les nouvelles lois françaises; mais il fut reçu à coups de canon et obligé de reprendre le large. Alors il fit route pour Saint-Domingue, où il craignait la même réception ; mais il fut joyeusement surpris quand la municipalité envoya à sa rencontre des commissaires qui l'engagèrent à entrer en rade. Sonthonax l'accueillit solennellement et lui donna la place que Lassalle n'occupait pas encore.
(1) Six de ces membres furent choisis dans le sein de l'assemblée, les autres parmi les anciens libres.
Rochambeau était Jeune et ardent; il ne donna aucun repos à ses troupes, entra en campagne à la tête de plus de deux mille hommes. Le 8 novembre, à 5 heures et demie du matin^ il reprenait à l'assaut le village d'Ouanaminthe, dont le fort était défendu en personne par Jean-François, qui , incapable de résister à l'impétuosité des Français, se jeta dans les bois et gagna Valliére. Rochambeau avait fait douze prisonniers, neuf nègres et trois soldats du régiment du Cap , qui , déserteurs ou prisonniers au camp d'Ouanaminthe, avaient servi l'ardllerie de Jean-François. On les conduisit au Cap, dans l'espoir d'en tirer des renseignements ; mais, dans cette ville, presque en face de l'hôtel de la commission , ils tombèrent percés de mille coups sous la rage de la population blanche.
Rochambeau ne put poursuivre plus loin l'insurrection; car, rappelé au Cap, il reçut l'ordre d'aîlei reprendre le commandement de la Martinique, qui était revenue à de meilleurs principes. Il partit le 12 janvier, laissant le commandement du nord à Laveaux et le commandement général à Lassalle.
Le vaisseau qui portait Rochambeau n'avait pas encore perdu la vue du Cap, que Laveaux organisa, le jour même de son départ, une attaque contre la Tannerie et le Don don. Trois colonnes : la première, diie de l'Ouest, n** 1, commandée par de
Nully, lieutenant-colonel du 84e; la deuxième, dite de l'Ouest, n^2, commandée par Desfourneaux, lieutenant-colonel au bataillon du Pas-de-Calais, devaient marcher, la première, par la Marmelade ; la seconde par Ouanaminthe ; Laveaux avec le centre, composé de 331 fantassins francs, 122 cavaliers francs, 225 hommes de ligne et 45 dragons devaient attaquer par la Grande Rivière.
De Nully partit de la Marmelade le 25 janvier; le 26, il entrait sans coup-férir dans le Dondou, que Jean-François évacua honteusement sur Vallière. Laveaux était sorti du Cap le 14 ; le 18, il marchait en avant, en enlevant le 1 9 le morne Milot, où depuis Christophe bâtit sa citadelle, le morne à Mouton et le morne du Grand-Pré. Laveaux n'éprouva de résistance sérieuse qu'à la Tannerie. Ce point avait toujours été considéré comme le boulevard des insurgés; le grand chemin qui y conduit était fermé par une double porte à huit pieds d'éloignement l'une de l'autre; la première porte était doublée en cuivre. D'un côté du camp il y avait un large fossé où on avait fait entrer l'eau de la rivière ; de l'autre un fossé montant jusqu'au milieu du morne et garni d'une palissade épaisse. Les batteries, placées sur une plate-forme à mi -nior ne, étaient protégées par un bastingage fait suivant toutes les règles de l'art (4).
(1) Rapport de Laveaux.
Biassou et Toussaint défendaient cette position qu'ils croyaient inexpugnable 5 le combat dura plusieurs heures 5 la fusillade et la canonnade delà Tannerie étaient plus soutenues par les insurgés qu'à l'ordinaire. Laveaux avait commencé l'attaque en flanc ; mais un jeune dragon , n'écoutant que son impétuosité^ monte sur le mur au milieu d'une pluie de balles, et ouvre la première porte : toute la cavalerie s'y précipite. Biassou ne songea pas à défendre ta seconde; lui et Toussaint s'enfuirent par le grand chemin de la Grande-Rivière , perdant ainsi quinze pièces de canon et plus de dix camps.
La perte des insurgés fut considérable. Laveaux n'eut que neuf hommes tués et seize blessés. Ainsi l'insurrection se trouva acculée dans les doubles montagnes deValière, et la plaine fut hbre; encore un effort vigoureux, tel que Laveaux savait les donner, et la révolte était étouffée ; mais, le 12 février, Laveaux , malade, rentra au Cap , laissant cependant de bonnes garnisons dans les différents points qu'il avait enlevés.