‹ Vie de Toussaint-L'OuvertureChapitre 19 sur 97 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Toussaint s'empare du Doiidoii*

De Nully commandait un cordon important ; à lui(}albaud, dans la présomption du triomphe de la rébellion, avait, pendant les néfastes journées du Cap , envoyé Tordre d'arrêter les commissaires qu'on supposait en fuite. L'ordre avait été inter-

cepté; malgré la fidélité de NuUy, le lendemain de sa vaine négociation avec Toussaint , la commission ombrageuse lançait contre lui un mandat d'amener. Pacot lieutenant-colonel du régiment de îa Charente communiqua à Nully le mandat; celui-ci effrayé sehâ{a,îe 26 dans la nuit, de gagner avec ses officiers , le territoire espagnol d'où on les fit partir pour l'Espagne. Pacot prit le commandement du cordon. Mais la fuite de Nully l'avait compromis : la commission envoya pour le remplacer Brandicourt qui avait succédé à Laveaux au commandement du 16^ dragons.

La position du Dondon était alarmante ; cette place, par la prise de la Tannerie , n'avait plus de communication avec le Cap d'où elle tirait ses approvisionnements. Dans ce moment critique, des intrigants faisaient croire aux soldats, déjà portés au découragement, que Galbaud les attendait à Monté-Christo; et ils leur faisaient envisager la terre espagnole comme un pays de ressources qui leur tendait les bras.

Le commandant Brandicourt, manquant de vivres, ne voyant aucune tentative contre la Tannerie, résolut de se retirer à la Marmelade où sa troupe pouvait trouver des subsistances, parce que tous les environs étaient au pouvoir de l'insurrection. Or, il convoqua le 10 un conseil de guerre qui décida l'évacuation; pendant la nuit l'artillerie fut en-

clouée, les munitions noyées. Il y a des trailres partout : Pacot qui avait facilité la fuite de Nully, déjà d'accord avec les insurgés, obtint du conseil , contrairement à toutes les lois de la guerre, que la retraite ne s'opérât qu'au jour; Toussaint en fut alors prévenu et alla poser des embucades sur la roule du Dondon.

Le lendemain au matin, Tarmée se mit en marche, laissant une centaine de malades à l'hôpital et entraînant une pièce de canon. Planel, lieutenant de grenadiers du 46^ régiment, commandait l'avantgarde ; au qui vive que lui cria une embuscade, il répondit: France! — Que votre général vienne parler au nôtre, s'écria un des ofFiciersde Toussaint; il ne lui sera fait aucun mal. Le commandant Brandicourt était au centre ; ne comprenant pas le motif de la halte,il se précipita en avant, laissant le commandement à Pacot. Quand il eut reconnu l'ennemi, il ordonna de faire feu de la pièce; mais toutes les voix l'engagèrent à aller voirToussaint,dont l'humanité, lui disait-on, était connue, et de lui recommander de préférence les malades qu'on avait laissés au Dondon. Brandicourt, malheureusement, céda à ce conseil spontané, et suivi de deux officiers, il poussa en avant. Qui eût pu douter de la magnanimité de Toussaint...? Brandicourt et ses officiers furent jetés à bas de leurs chevaux, désarmés, liés mains derrière le dos, maltraités et conduits au camp de

Toussaint. Toussaint ordonna à Brandicourt d'écrire à sa petite armée de se rendre : ce brave militaire, qui avait cédé si facilement à un funeste conseil, écrivit en pleurant à Pacot que, prisonnier, il lui laissait le commandement de la colonne et qu'il s'en référait à sa prudence. Mais le serpent devenait dragon : Toussaint lut la lettre, la déchira avec colère : (( Je veux, dit-il à Brandicourt, un ordre exprès de votre part à Pacot de se rendre ici avec l'armée pour y mettre bas les armes ! » L'esclave commençait à devenir roi : il fallut obéir à sa dictée. Un officier, plus républicain que Pacot n'eût pas tenu compte d'un pareil ordre et après a voir attendu deux heures son chef supérieur, il se fût précipité en avant, tambour battant, mèche allumée ; mais Pacot communiqua cet ordre à ses oliiciers, enleur disant: « Faites ce que vous voudrez; pour moi, je me rends! » Alors la colonne s'ébranla pour se rendre au déshonneur. Désarmée et conduite à Saint-Raphaël où commandait le marquis d'Almonas , elle fut delà dirigée sur Sant- Domingo. Brandicourt qui la suivait était à chaque poste mis au cachot; envoyé à Porlo-Rico, il y mourut avec le chagrin d'un brave trop crédule, il est vrai , mais qui avait espéré obtenir les égards dus à l'honneur militaire. C'est a tort que Sonihonax proclame Brandicourt traître à la patrie,

que Garan de Coulon l'appelle infâme ; c'est aussi à tort qu'un panégyriste de Toussaint attribue la reddition de la colonne par celui-ci comme un chefd'œuvre de combinaisons militaires.

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