CHAPITRE XIV
Eiaveaitx reprend la Tamieric. Fête de la Fédération. Polvérel Ya dans l'Artibonite.
Toussaint avait fait brèche au cordon de l'ouest ; il ne lui restait qu'à s'emparer de la Marmelade et d'Ennery pour découvrir l'Artibonite, et entrer aux Gonaïves; c'était une affaire de temps.
Presque le jour même de l'évacuation du Dondon, l'infatigable Laveaux, à la lête de huit cents hommes, marchait à la reprise de la Tannerie. Cette position, attaquée le 9 juillet, à trois heures du matin, fut défendue jusqu'à huit heures par Jean-François ; elle lança sur la petite armée de Laveaux plus de deux cents coups de canon : mais le feu éiait si mal dirigé, que Laveaux ne perdit que 46 hommes et n'eut que 36 blessés (1).
La reprise de la Tannerie n'avait aucune signi-
(1) Lellre de Laveaux à un de ses parents.
fication importante sans ia conquête du Dondon ; la coQimissionétaitconsternée du présent et inquiète de l'avenir; mais l'énergie de Polvérel se réveilla; on décida de célébrer sur les ruines encore fumantes du Cap, la fête commémorative de la prise de la Bastille pour remuer le patriotisme des citoyens.
Or^ ce jour là,4 4 juillet, un autel élevé à la patrie sur la place d'armes du Cap, ceint des nobles couleurs du signe de l'alliance de l'humanité, fui entouré par les troupes de ligne, la garde nationale et les nouveaux libres.
Polvérel et Sontbonax, ayant à leur côté le gouverneur de Lassalle, les membres de la commission intermédiaire et l'état-major de la place, gravirent les marches de l'autel. Ces enfants de la révolution, qui avaient fait 1800 lieues pour travailler à la paix et à la liberté de Saint-Domingue, étaient douloureusement affectés des maux qui pleuvaient sur la colonie; leur figure grave et méditative inspirait je ne sais quoi de religieux à la population noire et jaune qui par flots se pressait dans le sein de la place. Polvérel prononça le discours suivant :
Citoyens, a Ce n'est pas pour célébrer une fête que vous êtes assemblés. Et comment pourrions- nous nous occuper de fête au milieu des cendres et des ruines
dont l'infâme Galba ud nous a environnés ! Nous avons en ce moment un devoir plus sacré à remplir. Il y a aujourd'hui quatre ans que le peuple Français fit le premier pas vers la liberté et porta le premier coupa la tyrannie; il y a aujourd'hui quatre ans qu'il se fit une fédération entre tous les opprimés contre tous les oppresseurs.
« Les opprimés étaient des soldats qu'on faisait marcher à coups de plat de sabre, qu'on menait à la boucherie pour venger les querelles des rois, qui couraient tous les périls de la guerre, et qui n'avaient aucune part à la gloire et aux récompenses*, les opprimés étaient les cultivateurs qui fécondaient la terre de leurs sueurs et n'en partageaient pas les fruits. Les opprimés étaient des africains que les rois et leurs satellites envoyaient acheter, dans leurs foyers, des rois qui n'avaient pas le droit de les vendre pour les condamner en Amérique à un esclavage éternel. Les opprimés étaient les descendants des africains qui, lors même qu'ils avaient recouvré leur liberté, étaient réputés indignes de jouir des droits de l'homme.
« Les oppresseurs sont tous les rois qui trafiquent de la vie et de la liberté des hommes de tous les pays et de toutes les couleurs. Les oppresseurs sont tous les traitres et les brigands qui veulent ressusciter la royauté et l'esclavage.
« Renouvelions cette sainte fédération j jurons
(ous une guerre à mort contre lous les rois, contre tous les ennemis de la liberté et de l'égalité.
« Jurons d'être fidèles jusqu'au dernier soupir à la République Française, et d'exécuter ponctuellement toutes les lois que la Convention nationale a rendues, et celles qu'elle pourra rendre à l'avenir.»
Tous les citoyens prêtèrent ce serment ; le bruit de l'artillerie le répéta au loin ; l'hymne des Marseillais fut entonné. Les commissaires, en retournant à leur gouvernement, reçurent les témoignages de la bénédiction générale ; le nom delà Convention nationale était répété avec l'amour le plus en-, thousiaste.
Un citoyen , fidèle au nom à jamais illustre qu'il portait, Veigniaux, alors juge sénéchal, aussi dévoué à la cause des opprimés que le girondin dont il était parent, propageait partout l'exaltation de son cœur; il fit prendre le bonnet phrygien qui surmontait l'arbre de la liberté, et, suivi du peuple, il vint à six heures du soir, devant la maison du gouvernement. Sonlhonax et Polvérel parurent sur le pérystile. Vergniaud prit la parole : « Des hommes, dit-il, que la cupidiié européenne arracha de leurs foyers pour les plonger dans l'esclavage, des africains, des enfants d'africains, depuis long-temps dans les fers que vous venez de briser, vous offrent l'hommage de l'emblème delà liberté.
Votre asile est son temple ; ce gage doit y être déposé. Il est impossible que leur reconnaissance égale vos bienfaits ; cependant, pour y parvenir, ils sacrifieront tout jusqu'à leur existence, et s'il est permis de le dire, leur liberté, votre ouvrage. »
Sonlhonax répondit à la foule : a Citoyens, le bonnet de la liberté est l'image adorée de la nouvelle religion des Français, celle de l'égalité entre tous les hommes. Voiis avez pris les armes pour la défense de la République et de ses délégués, cet acte généreux vous a rendus dignes d'être libres ; vous l'êtes devenus, et nous vous maintiendrons tels au péril de notre vie.
» L'état de liberté vous fait passer du néant à l'existence; sentez tout le prix d'un aussi grand bienfait; vous prouverez que vous l'avez mérité, si vous exécutez ponctuellement les ordres des commissaires civils, si , surtout, vous forcez au travail ce tas de vagabonds et de fainéants qui ne veulent ni cultiver la terre, ni défendre les cultivateurs. En France, le peuple est libre et il travaille. Souvenezvous bien que la liberté ne consiste pas à ne rien faire; sans travail , il n'y a ni repos ni bonheur. »
Les cris de : Vive la république française ! qu'on avait entendus le matin, se répétèrent de nouveau. La pique et le bonnet de la liberté furent déposés dans la salle d'audience des commissaires, comme
îe gage authentique de la reconnaissance des citoyens, sur qui ils avaient répandu les bienfaits de la République.
Le lendemain matin, Polvérel, cet homme admirable de courage, qui honora tant la France dans ces contrées lointaines , et dont l'ingratitude de la monographie n'a" pas encore sculpté les vertus, redoutant tout pour le cordon de l'ouest, dont la tête qui était le Dondon venait de succomber, volait avec Chanlalte et quelques hommes de couleur pour exalter le patriotisme des défenseurs de la République. Son arrivée à Plaisance, déjà découverte, paralysa les traîtres; à Ennery et aux Gonaïves elle opéra le même prodige. Polvérel laissa Chanlatte, patriote connu de tous, au commandement du cordon de l'ouest dont le quartier-général éfait à Plaisance, et se dirigea à Saint-Marc. Cette ville, commandée par Savary qui, à l'aurore de la révolution, donna à ses frères de la Croix-des-Bouquets tant de preuves de dévoûment, ballotait et flottait au gré de tous les vents.
Polvérel apprit une conspiration formidable contre les intérêts de la colonie. Un noir de Portau-Prince, nommé Guyambois, que Beauvais avait fait affranchir après la canonnade du Port-au- Prince, que Sonthonax avait fait olBcier, et qui se trouvait chef de poste non loin de la Petite-Rivière, était à la tête d'un projet de triumvirat dont
Jean-François et Biassou devaient être membres. La prise du Dondon avait uni les insurgés avec Saint-Raphaël, Saint-Michel et Hincha. Dans ces trois villages espagnols, les auxiliaires passaient et répassaient souvent ; il ne leur avait pas été difficile d'étendre de là leurs ramifications. Guyambois entra dans la coalition. Secondé par les autorités de la Petiie-Rivière, il conclut un traité avec Jean-François et Biassou. Ces hommes, qui avaient refusé le bénéfice de la proclamation des commissaires , se proposaient de demander à l'Espagne la concession du territoire de Saint-Michel, de Saint-Raphaël et de Hincha , d'y établir un gouvernement indépendant, et de proclamer la liberté universelle des esclaves.
Polvérel, malgré son grand âge et une santé débile, se transporte avec la rapidité de la foudre au bourg de la Petite-Rivière, fait arrêter Guyambois et ses complices, les fait conduire dans les prisons de Saint-Marc, assemble le peuple de la montagne et des campagnes, lui fait une peinture hardie et terrible de la tyrannie des rois et fait jurer à tous haine aux ennemis de la République.
Sans l'arrivée inopinée de Polvérel, tout le cordon de l'ouest, découvert par le Dondon, perdait ses communications avec le Port-au-Prince. Polvérel, ayant consolidé pour un moment le respect à la foi républicaine , se dirigea au Port-au-
Prince ; à la Croix des Bouquets il fit arrêter Hyacinthe dont la connivence avec les Espagnols était flagrante et le fit conduire dans les prisons de la ville.