‹ Vie de Toussaint-L'OuvertureChapitre 21 sur 97 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Attentat du 14 Juillet, aux. Cayes* Rigaud couver neui* de eette province ; son portrait. Organisation de sa légion*

La fêle de la Fédération, qui avaient été si touchante au Cap, fut souillée aux Cayes par le plus abominable forfait. Remontons à l'origine des choses.

La ville de Jérémie n'avait en aucun temps connu l'autorité de la commission ; là, l'aristocratie cutanée était toute puissante; jamais elle n'avait voulu de la loi du 4 avril 1791, qui accordait aux affranchis l'égalité des droits politiques.

La commission s'était vue obligée de charger Pinchinat etDelétang d'aller dans ces parages pour y faire rentrer les hommes de couleur qu'on en avait chassés et qui s'étaient réfugiés aux Cayes. Ces délégués étaient accompagnés d'un petit corps d'armée commandé par André Rigaud, alors capitaine.

Ce petit corps d'armée se mit en marche du village du Petit-Trou le 17 juin; le 18 , il se trouva en présence d'un camp établi par les blancs de Jérémie sur l'habi'ation Desrivaux, garni de cinq pièces de canon et défendu par cinq cents hommes, entouré d'une palissade de dix pieds de hauteur et dominé par deux maisons à étages dont le toit était percé de meurtrières. Rigaud, n'écoutant que son ardeur et heureux de la réquisition de la délégation, se disposa pour le 19 à l'attaque de celte position formidable. Mais sa bravoure éprouva un cruel échec; trois fois il monta à l'assaut par trois colonnes, trois fois il fut refoulé. Là périrent le brave Jourdain, René Leloup, l'intrépide Tassel. Rigaud, après quatre heures de combats, ordonna la retraite , et , à la tête de cinquante hommes , il sut la couvrir au milieu des plus grands dangers. Rentré au Petit-Trou, Rigaud se prépara à marcher de nouveau en avant ; alors arrivèrent du Portau-Prince le capitaine Doyon avec un détachement de la légion et le capitaine Pétion avec du canon et sa compagnie d'artillerie.

L'incendie du Cap eut lieu dans ces entrefaites (20 août). Sonthonax appela à la Uberté tous les esclaves qui voulaient s'enrôler au service de la République (29 août). Rigaud fut mandé aux Cayes par Delpech qui avait succédé à Aillaud pour exécuter la proclamation de Sonthonax. L'enrôlement

des esclaves par Rigaud renouvela la haine que les colons lui avaient vouée dés le commencement de la révolution, et que sa récente atraque du camp Desrivaux n'était pas faite pour calmer.

La fête de la Fédération avait trouvé Rigaud aux Cayes. Blancs, nègres et mulâtres venaient de s'y donner le baiser de paix : la fraternité semblait être dans tous les cœurs. Mais ces heureux présages furent bientôt évanouis : Rigaud avait été sourdement désigné au poignard. En effet, au moment où, à la tête d'un détachement qu'il avait amené du Petit-Trou, il accompagnait à son hôtel le commissaire Delpech, il fut brusquement attaqué par l'infâme BandoUet, commandant de la garde nationale blanche, et ne dut son salut qu'à l'énergie avec laquelle il sut^ sous une grêle de balles, se faire jour à travers une forêt de sabres qui s'agitaient autour de lui. Le héros mulâtre, qui s'était attiré ce guet-à-pens pour la pureté de ses principes républicains, gagna alors le fort-l'Ilet, déjà enlevé d'assaut par son frère, Augustin Rigaud.

L'attentat du >4 4 juillet eut un résultat immense, tant pour la fortune des anciens confédérés du sud que pour la fortune de ceux de Touest : toutes les autorités militaires furent renouvelées dans ces deux départements. Rigaud, nommé d'abord commandant-militaire des Cayes, fut fait (25 juillet) colonel de la légion de l'égalité du sud et commandant de la province, en remplacement du colonel Harty.

Rigaui, qui doit jouer un si grand rôle dans Thistoire des colonies, était un mulâtre dans le vrai sens du mot, c'est-à-dire fils d'un blanc (1) et d'une négresse (2). Elevé à Bordeaux , où il avait fait d'assez bonnes études et appris le métier d'orfèvre , après avoir fait la campagne de Savannach sous le comte d'Estang,qui aimait sa bravoure, etavoir tenu garnison à la Guadeloupe menacée par les Anglais, il était rentré , modeste et simple fourrier-major dans la milice, au sein de la ville des Cayes, dont la principale gloire est de lui avoir donné le jour. Là, la révolution vint le surprendre exerçant son métier d'orfèvre qui, dans l'échelle des iniquités coloniales, était un privilège exorbitant pour la race nègre (3).

Homme d'une taille moyenne, d'un front martial que le sourire le plus gracieux venait dérider au fort des plus rudes tourmentes de l'âme, il était, au dire d'un de ses contemporains (4j, un homme à qui un tbéâtre a manqué et qui, dans l'Hindostan, eût fondé un empire.

Ainsi l'ancien orfèvre était commandant d'une province et commandant d'une légion qu'il devait

(1) Rigaud, son père, était huissier à la sénéchaussée de Saint- Louis.

(2) Rose Bossy, africaine. Rigaud, naquit aux Cayes le 17 janvier 1761.

(3) Des préjugés de couleur, par M- Linstant (d'Haïti).

(4) Valentin de Cullion.

<3rg;aniser ; il l'organisa efFectivemeiit ; et bientôt la légion de l'égalité du Sud monta à 24 compagnies, dont 18 d'infanterie, 4 de cavalerie et 2 d'artillerie. Cette légion, dont les grenadiers étaient tous des hommes choisis, coiffés de bonnets à poil , fut disciplinée et façonnée aux évolutions militaires. Elle a été le plus beau et le pins redoutable corps de troupes qui ait été formé à Saint-Domingue, Son colonel avait d'ailleurs pour elle une amoureuse dévotion ; il ordonna même de faire apprendre à lire aux soldats. Si , dans le Sud de l'Ile , le voyageur rencontre aujourd'hui quelques vieillards africains qui possèdent les éléments de l'instruction classique, il peut les saluer: ce sont des légionnaires de Rigaud ; tous admirables de bon sens, ils ont le cœur haut, et placé au dessus des préjugés de l'épiderme ; pour eux, le blanc , le mulâtre et le nègre sont fils d'un même père. Je rends grâce aux cieux que ré[M)que de mon passage sur la terre m'ait permis de toucher la main de ces vieux débris de la gloire de mon pays, de ces vieux nègres, dont l'Europe ne connaît pas l'excellence du cœur et l'aptitude de l'esprit et dont les descendants sont appelés à justifier les espérances des amis de l'égalité.

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