‹ Vie de Toussaint-L'OuvertureChapitre 22 sur 97 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Toussaint prend la marmelade. Defourncaui^ est battu devant ^aint-llichel. — Cliaulatte sauve les Oonaïves.

Toussaint, après la conquête du Dondon, se précipita sur la Marmelade. Vérnet était commandantmilitaire de ce village; c'était un mulâtre à esprit faible et méfiant, deux défauts qui semblent inconciliables ; peu entreprenant, il n'acquérait de bravoure que par rémulation.

Bien que Vernet eût sous ses ordres une légion de nouveaux libres dont Paul Lafrance (i) était le colonel, et qui était aussi disciplinée que les bataillons de Toussaint, il ne cessait d'importuner la commission de demandes de secours. Polvérel lui écrivait le 20 juillet ces lignes foudroyantes : « Ennery avait moins de forces que vous lorsqu'il a repoussé les Espagnols et les brigands réunis ; nouj ne vous croyons pas un traître ; mais vous ne montrez pas le courage d'un républicain ; si vous ne vous en sentez pas assez pour mourir, plutôt que de céder le terrain, nous vous conseillons en frères de nous le dire franchement; nous

"^C'estpar erreur typographique que le titre des chapitres XII, XIII et XIV ont été répétés. En outre, on doit lire de la page 75 à 79 inclusivement, le millésime 1793 au lieu de 1792 et de 1794.

(1) Honnête Africain, qui avait vécu en France.

trouverons encore des citoyens qui comptent la mort pour rien, quand il y va de leur honneur et du salut de leur pays. » Cette lettre produisit un effet contraire à celui qu'on devait attendre.

Toussaintattaqua la Marmelade le 27 au malin ; il s'était ménagé des intelligences dans la place ; le traître Jean-Baptisle Paparel, qui commandait le principal poste-avancé, le lui livra ; mais dans l^enceinte du village, Vernet et surtout Paul Lafrance se défendirent encore jusqu'au soir; alors l'évacuation fut décidée sur Ennery. Paul Lafrance se retirait rhonneur sauf, quand Vernet, sans égard à la rude leçon de Poivérel, alla se rendre à Toussaint qui l'attacha à sa personne (^).

Pendant que la Marmelade succombait, le lieutenant-colonel Desfourneaux marchait contre Saint- Michel pour opérer une diversion en faveur du cordon de l'Ouest ; parti du Port-au-Prince dés le^5 juillel avec un détachement du 4* régiment et les grenadiers du 48% il était alors aux Gonaïves où il enrôlait des volontaires.

Là commandait Gaze , homme obscur alors , mais qui devait acquérir par la trahison une célébrité produite par le rayonnement de la gloire de Toussaint.

(1) André Vernet épousa une nièce de Toussaiiii, devint général, et mourut sous le règne de Chrislophe, les uns disent empoisonné.

Desfourneaux, que nous avons vu arriver avec ia commission , a droit ici à quelques mots , car les événements l'ont appelé à remplir un rôle important dans lescolonies. C'éiait un grand et bel homme^ disposé aux bannes actions par une nature généreuse, ayant la brusquerie du geste qu'il confondait avec la noblesse des manières, se faisant mérite d'un> langage grossier, n'ouvrant la bouche que pour proférer des jurons ; celte façon d'être attira bien des maux partout où il passa ; c'était du reste un brave soldat.

Desfourneanx s'avançait; il envoya ordre à Paul Lafrance de venir d'Ennery se joindre à son armée à la Crète-Salée; à cet officier il donna le commandement de l'avant-garde.

Le 3 août, Saint-Michel fut attaqué. Malgré le courage de Desfourneaux et la bravoure téméraire de Paul Lafrance, dont les troupes ne le cédaient en rien aux troupes européennes, les armes républicaines furent complètement défaites par le marquis d'Almonas et Biassou. Sur vingt-cinq^ artilleurs, dix-sept succombèrent sur leurs pièces; Desfourneaux lui-même reçut plusieurs blessures (1).

Desfourneaux rentra aux Gonaïves, laissant Paul Lafrance à l'habitation Pilboreau pour protéger celte ville. La défaite de Saint-Michel avait en-

(1) iv apport de Desfourneaux et celui de Paul Lafrance.

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core enhardi Toussaint. Cet homme, sous les yeux de qui la Marmelade venait d'être incendiée par ses soldats, entra le 43 août dans le canton d'Ennery et attaqua le poste-Pilboreau qui reploya sur celui de RoufFelier, à la porte du village. Paul Lafrance se rendit en diligence aux Gonaîves pour y réclamer des secours 5 mais Duvigneau, commandant-militaire d'Ennery, jeune mulâtre qui cependant avait déjà repoussé les troupes de Toussaint, cédant cette fois à l'ascendant de la force, livra son poste à l'ennemi, sans brûler une amorce.

Toussaint, profitant de sa victoire, fit écrire par les habitants aux citoyens des Gonaîves pour les engager à capituler ; le traître Duvigneau luimême signa ces propositions. Gaze semblait perdre la tête; la générale fut battue ce jour-là et le lendemain sans qu'on vit apparaître les citoyens sous les armes ; chacun au contraire s'empressait de s'embarquer: la plage était couverte d'hommes, de femmes et d'enfants se disputant les canots.

Mais Chanlatte part de Plaisance avec une poir gnée de braves, tombe rapidement le 16 sur Rouffelier, Ennery, la Crête-Salée, fait prendre la fuite à Toussaint, délivre 112 malades, enlève et fait traîner toute l'artillerie qui défendait ces différents endroits et rentre triomphant aux Gonaîves, où déjà s'étaient repliés les débris de l'armée de Desfourneaux et où, avec 150 légionnaires, venait de débarquer;

(20 août) Bleck, capitaioe de la légion de l'Ouest, Toussaint, refoulé dans la Marmelade et dans le Dondon, s'appliqua plus par politique que par humanité à adoucir les maux de la guerre. Il rappela tous les propriétaires qui, dès le commencement des troubles, avaient émigré sur le territoire espagnol; il les remit en possession de leurs habitations, sans distinction de couleur. L'esclavage reparut. Comment eo blâmer Toussaint? Sa position dans le service de l'Espagne ne faussait-elle pas les tendances de ses sentiments ? Mais à cela ne peut-on répondre: Pourquoi n'abandonnait-il pas ce service pour embrasser celui de la République? Toussaint ne se souvenait plus alors du livre de l'abbé Raynal.

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