CHAPITRE XVII
Polvërel au Port-au-Prinee. Proelamation de la liberté i^énërale*
Polvérel, à son retour de l'Artibonite , changea complètement les autorités militaires. Il nomma (8 août) Lapointe commandant à l'Arcahaye, Morin aux Vérettes, Savary à Saint-Marc. Le 14, le lieutenant-colonel Beauvais alla prendre le gouvernement du Mirebalais. Ces quatre places formèrent un nouveau cordon destiné à proléger
le Port-au-Prince, dans l'hypothèse de la prise des Gonaïves par les auxiliaires de la partie espagnole. Ces auxiliaires, en effet, étaient à redouter : c'était au nom de la royauté et de la religion que Jean-François , Biassou et Toussaint bouleversaient rile de l'est au nord, du nord à l'ouest. Pauvres esprits! ils repoussaient avec horreur la bannière républicaine qui les appelait au partage du bonheur de la liberté ! — La République 1 c'était pour eux une idéalité dont ils n'entrevoyaient la réalisation nulle part ; leur raison viciée par l'esclavage ne comprenait la société que comme un jeu, un instrument, une machine aux mains d'un seul.
La liberté marchait cependant à grands pas. Quelques hommes de couleur, quelques blancs, un blanc surtout, Vergniaud, agitaient l'idée de Taffranchissement général. Ces hommes de couleur et ces blancs, ne trouvant pas dans la proclamation du 25 juin , une suffisante application de toutes les lois divines et humaines qui étaient depuis des siècles violées dans les colonies, pressèrent Son • thonax de briser audacieusement les fers de la servitude. Les instructions de la commission ne le portaient pas, il est vrai ; mais est-il toujours besoin de s'appuyer sur la légalité pour réaliser la liberté, quand ce principe est si profondément écrit dans la conscience humaine ?
Sorithonax proclaaia donc la liberté générale. La cérémonie fut auguste et touchante ; ce jour-là, 29 août, autour d'un autel élevé à une Patrie lointaine, mais présente à tous les cœurs, sous la gracieuse flottaison de drapeaux tricolores, confondus dans le signe d'alliance de l'humanité, nègres, mulâtres et blancs se serrèrent et se pressèrent les cœurs et les corps dans les saintes convulsions que donnent les grands spectacles de la fraternité.
Le coup était hardi ; il s'agissait d'avoir l'assen* timent de Polvérel qui était au Port-au-Prince, et deDelpech qui était aux Cayes; il s'agissait encore d'avoir l'assentiment de la Convention.
Honneur à Sonthonax de ne s'être arrêté devant aucune considération humaine, pour réparer le plus grand outrage que l'humanité ait enduré! Sa mémoire doit réconcilier les africains avec les blancs.
Chacun avait pensé que l'acte d'émancipation aurait dessillé les yeux des malheureux qui s'étaient enrôlés sous les bannières de l'Espagne ; mais Jean- François,Biassou et Toussaint,chamarrés de rubans, dominant de toute leur vanité les ateliers qu'ils avaient armés, et qui formaient leur peupiCf continuèrent à maintenir les fers de l'esclavage; et dans quelques lettres que j'ai sous les yeux, ils subordonnaient leur adhésion aux propositions de paix que
leur faisait Sonthonax à l'intronisation d'un roi en France !
Polvérel, malgré son énergie, n'avait pas saisi la situation ; la forme l'emportait sur le fonds : vieil avocat, il crut un instant à la compression de son collègue ; mais Sonthonax le tira d'erreur en déclarant que la liberté générale était dans son cœur, comme dans ses actions. Restait Deîpech qui , homme faible, ne comprenait rien à la transformation sociale de l'île et qui devait mourir sans laisser à la colonie autre chose que des regrets officiels.
Sonthonax avait, par une simple proclamation, brisé la verge de la servitude ; Polvérel voulut verbaliser; néanmoins la cérémonie du Port-au-Prince fut solennelle et plus touchante que celle du Cap.
Un autel fut élevé sur la place d'armes ( aujourd'hui Place-Pétion) et consacré à la trinité républicaine , liberté, égalité, fraternité: c'était le 20 septembre , la veille de Tanniversaire de la fondation de la république. Le 21, autour de l'autel où se tenait Polvérel, étaient rangés en carré la garde nationale, la légion , les troupes européennes, la gendartnerie à pied et à cheval. Polvérel fit d'abord prêtera chaque fonctionnaire le serment civique et, au bruit de l'artillerie , il attacha la cocarde nationale au bonnet de la liberté. A côté du vieillard était posée, comme près d'un sacrificateur antique, une amphore remplie de parfums j il y alluma le feu
sacré au chant de la Marseillaise; puis il déroula l'acte de manumission que chaque notable s'empressa , émerveille du grandiose de la scène, de venir signer. iVïontbrun, riche possesseur d'esclaves, signa le premier. Ce mulâtre donna la liberté à cinq cents nègres qu'il possédait. La cérémonie fut renouvelée dans toutes les communes de TOuest et de l'Artibonite.