‹ Vie de Toussaint-L'OuvertureChapitre 24 sur 97 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Toinssaint et Bramant I^azzary ; repriine de la Tannerie.

Toussaint, repoussé du canton d'Ennery par Chanlatte, après avoir organisé les autorités de la Marmelade, était revenu au Dondon ; il chercha à gagner à ses drapeaux Bramant-Lazzary, homme noir, qui s'était converti à la République et à qui Laveaux avait donné le commandement du fort de la Tannerie.

Il est fâcheux qu'on ne puisse produire au lecteur la lettre que le rusé Toussaint écrivit à Bramant; mais la réponse en donnera une idée ; elle est, du reste, curieuse en ce qu'elle peint l'état des esprits à cette époque, où l'on voyait d'une part des

esclaves armés au nom de la royauté, d'autre part des esclaves armés au nom de la République.

(( Camp de la Tannerie, ^" septembre an II de la République Française,

(( Bramant- Lazzary, commandant en chef les forces de la Tannerie, composées de braves citoyens français de toutes couleurs sans distinction.

« Au citoyen Toussaint-L'Oiiverture, soi-disant général des armées de S. M. Catholique de ce jour, hier soi-disant de celles du roi, et à son secrétaire,chef des perturbateurs de l'ordre et<le la tranquillité de tous ses frères.

« Citoyen,

« Le Dieu vengeur dont vous profanez le nom, sera, dites-vous, mon premier exterminateur; tremblez, mon frère, c'est contre vous qu'il agira, puisque vous tenez dans l'erreur vos autres frères qui tous n'aspirent qu'à leur bonheur. La cause de mes concitoyens et la mienne sont les mêmes, c'est celle de vingt-cinq millions d'Européens qui ont anéanti la tyrannie et la persécution ; ils vivent enfin libres.

(f Saint-Domingue,sans l'erreur où vous jettent la barbarie et Yesclaçe espagnol, serait déjà tranquille et jouirait aussi du même bonheur. Vous en avez des preuves par la proclamation de notre bon père Sonthonax, commissaire civil et représentant la volonté de la France entière, que je vous ai fait

passer hier, et dont vous vous êtes bien gardé de me parler; mais fier de la liberté générale de tous mes frères de toutes couleurs et de la mienne, j'en attends un bon effet.

«Une reste plus d'esclaves à St.-Domingue; tout homme de toute couleur est libre et égaux en droit, et nous croyons que c'est le premier des biens. Qu'avez vous recueilli du temps des rois et pendant des siècles pour prix de vos travaux et vos vertus naturelles? La honte et le mépris. Vous n'avez vécu, dis-je, que sous la verge de fer et de cruauté j pouvez-vous aujourd'hui ne pas être reconnaissant au bien que vous fait la mère-patrie? Je vous jure que vous aurez beau faire, que vous serez victime de vos folles prétentions, et rappelez-vous surtout que le nom de roi fera toujours frémir tout bon Français. Sachez qu'ils (les rois) ne sont jamais qu'au milieu des esclaves, et que, depuis le 21 janvier que notre mère-patrie n'en a plus, elle jouit d'un bonheur parfait; nous sommes ses enfants {delà mère-patrie), et du même avis qu'elle, et périrons plutôt tous que de reconnaître des tyrans et des pervers semblables. Notre devise à tous est de vivre libres ou de mourir; nous vous en donnerons des preuves, lorsque vous nous en fournirez l'occasion.

ce De vous à moi, frère Toussaint-L'Ouverture, je n'ai rien à me reprocher; je vous ai témoigné amicalement l'indignation que j'avais ressentie de vos qua-

lités de l'ancien régime, puisque tous nos frères et moi frémissons du souvenir de nos tyrans. Vous savez comme moi Ce que nous avons souffert et la conduite infâme qu'ont tenue les scélérats espagnols envers notre brave frère Ogé qu'ils ont livré aux gens du parti du ci-devant roi pour le faire sacrifier sur la roue. Ils en sont venus à leur perfide projet, et toute la France entière, je vous le répète, composée de vingt cinq-millions de frères, a crié vengeance. Et quelle était la cause, mon frère? il voulait notre bonheur à tous ; osez-vous encore résister à des sentiments aussi généreux? Non, je ne le puis croire; vous ouvrirez les yeux et vous reviendrez à vos meilleurs amis qui n'ont d'autres prétentions que notre bien commun

« Bramant-Lazzary. »

Le général d'armée Toussaint reçut la lettre; mais incertain des avantages qu'il pouvait rencontrer sous une république dont les destinées elles-mêmes étaient incertaines, il resta fidèle au roi d'Espagne. Pendant que Lazzary se croyait si fort et si puissant dans le camp de la Tannerie, il y était surpris le 10 septembre et n'avait que le temps de s'enfuir avec un petit nombre des siens. Toussaint fit le même jour raser la position; puis il revint à la Ptlarmelade, pour guetter les Gonaïves, comme certains animaux font avec certains oiseaux.

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