CHAPITRE XX
Importance de la Tille du lEôle* Toya^e de SontlionaiK au Port-au-Prince.
Les Anglais, à qui la trahison de Deneux, lieutenant-colonel commandant de place, avait livré le Môle -Saint- Ni cola s, se croyaient alors maîtres du golfe du Mexique. Le Môle , fondé par le comte d'Estaing qui prit le gouvernement de Saint- Domingue le 7 mai 1764 (1), est de la plus grande importance en temps de guerre et devient alors un port formidable de la marine militaire ; la flotte la plus nombreuse peut y mouiller en sûreté,
(1) Rapportons ici un fragment de l'admirable discours qu'il prononça ce jour là, à l'entérinement de ses lettres au Conseil supérieur du Cap :
«i Vous devez bonne justice à tous les hommes sans distinction de couleur ; ne mettez pas dans vos privilèges le funeste avantage de protéger les débiteurs et de faire attendre les infortunés créanciers; ils ont pu porter leur plainte jusqu'à la cour ( de France ) ; ils ont dû être écoutés et peut-être exiger la sévérité du meilleur des princes... Mais, Messieurs, le pouvoir que le roi m'a donné est assez étendu peur que j'ose prendre sur moi de vous dissimuler des reproches déjà aussi douloureux pour un chef, qu'ils seraient amers pour moi.... Voilà le seul abus que je ferai de mon autorité. » Dépôt de la marine, (archivesj.
peut s*y faire caréner et radouber avec toutes les facilités que lui donne l'île de la Tortue qui , couverte de forêis antiques comme le temps, fournit lès plus beaux bois de construction. Tout ce qui vient de la Jamaïque est obligé ou de passer devant cette importante place maritime pour débouquer, ou de tourner à Touest pour gagner le canal de Bahama; ce n'est pas tout, mieux que la Jamaïque et Cuba, le Môle est placé dans le golfe du Mexique. Ce port peut jeter des brûlots à la Côte-Ferme, aux deux-Guyanes et faire trembler toutes les Antilles par l'abri qu'il donne à des flottes. Il commande l'Océan qui baigne le continent américain ; il peut en interdire l'accès à la Suède, au Danemarck, à la Prusse, et surtout à la France qui, dans ces parages lointains, ne compte plus que quelques ilôts.
Mais tels étaient les événements de cette époque, que peu de gens songèrent aux intérêts de la mèrepatrie. Dans les iles comme en France, l'incertitude et l'ignorance de l'avenir enfantaient la trahison: aussi dans la dislocation générale des institutions, du présent de la colonie, de son avenir, le gouverneur lui-même , le général de Lassalle , ce vieux vainqueur de la Bastille, alla-t-il se jeter au Môle dans les bras des Anglais.
La prise du Gibraltar du Nouveau-Monde et la fuite de Lassalle appelaient Sonthonax du Cap. 11 partit de cette ville , escorté de Martial-Besse, lieu-
tenant colonel commandant de la place du Terrier-
Rouge et précédé de Laveaux , avec les troupes
européennes qui tenaient garnison au Cap, laissant
à Villatte le commandement de celte ville et de ses
dépendances.
Vilîatte, prompt, brusque, altier, impressionnable, était fait pour rester au commandement de la caserne ou pour marcher à Tennemi ; le commandement d'une place ne convenait pas à cette nature tracassée, mais toujours prête à arroser de son sang le drapeau de la liberté.
Sonthonax , à son arrivée au port des Gonaïves, appela Laveaux à rempli cer de Lassalleau gouvernement-général, lui laissa le soin de reprendre le Môle sur les Anglais; puis, toujours escorté de Martial-Besse qui mit en réquisition au Gros-Morne cinquante dragons, il entra à Plaisance où commandait Antoine Chanlattej celui-ci avait su préserver ce village de la propagande de Toussaint.
Sonthonax, arrivé à Saint-Marc, renvoya les dragons du Gros-Morne; et, comme il le dit (1), resté seul avec Martial-Besse et Chanlatte dans cette ville, il se reposait sur la foi publique et cherchait à apprivoiser les anciens maîtres avec la liberté quand une conspiration éclata contre lui. Il en fut prévenu par Chanlatte. Le mouvement se préparait dans les Hauts-de-Saint-Marc,
(1) Lettre à Polvérel du 9 décembre 1793.
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aux Vërettes et à la Petite-Rivière , mais il partait du sein même de la ville où se trouvait Sonlhoriax. Quelques anciens pompons-blancs en étaient l'âme , Savary en était le bras ; le prétexte en était le despotisme de la commission; le motif, la proclamation de la liberté générale, et l'excuse, le décret d'accusation que la Convention avait rendu contre, ses agents. Sur ces entrefaites Lapointe arriva, le 8 novembre, de l'Arcahaye avec cinquante hommes et une pièce de canon, et, prenant Sonthonax sous sa protection, il le conduisit au Portau-Prince.