CHAPITRE XXI
Htat de la France % niopt des Girondins ; Sontliona^^ et Polvérel aecnsés.— Acte de résistance à i'o|9|îre@sion. — Toisssaint awx Gonaïves.
Les victoires de Jourdan, de Moreau, de Pichegru, avaient illustré la République. Ellesavaient refoulé du territoire français les armées étrangères qui marchaient à la vengeance de la mort de Louis XVff mais la terreur régnait au dedans. La Gironde {\) même, malgré son éloquence et son dévouement
(î) Le parti modéré de la Convention était généralement corn*
à la République, succomba. Sonthonax et PoU vërel , iiés avec la plupart des Girondins qui avaient constamment défendu la liberté des noirSy furent atteints par la réaction ; l^s colons, proGtant des divisions qui déchiraient la Convention, jouant à la démagogie, après avoir été royalistes prononcés^ surprirent (le 14 juillet) un décret d'accusation contre Sonthonax et Polvérel.
L'exécution de ce fatal décret fut conûée au comité de Salut- public , qui en retarda les effets pendant plus de huit mois (4); mais les Anglais le firent imprimer et répandre dans les colonies: celte publicité enhardit alors les conspirateurs de TArtibonite.
Sonthonax était parti de St-Marc le 4 0 novembre ^ le 13, les habitants des Vérettes que commandait Morin et ceux de la Petite-Rivière que commandait un frère de l'infortuné Ogé, se réunirent à St-Marc : ces trois paroisses proclamèrent, sous le titre de Résistance à l'oppression^ un manifeste contre la Commission. Ce manifeste déclarait que
posé des députés du département de la Gironde, dont on lui donna le nom ; à la tête de ce parti , se montraient Vergniaux, Guadet, Gensonné, Boyer-Fonfrède, Brissot, etc. (1} Rapport de Garan-Coulon, t. 4, p. 163.
l'acte de rafFranchissement général n^avait jamais été dans le vœu de la France, qu'il était nul ; que d'ailleurs les commissaires étaient décrétés d'accu sation; enfin, ne reconnaissant que deux classes d'hommes, celle des hommes libres et celle des esclaves, il invoquait la loi du 4 avril et rappelait dans leurs foyers les émigrés et les déportés.
Savary, qui cumulait à St-Marc les fonctions de maire et de commandant-militaire, donna, par une criminelle dérision à l'administration de la scission, le titre de Conseil de paix et d'union, titre qu'avaient adopté dans cette même ville les hommes de couleur au commencement de la révolution ; le drapeau blanc fut arboré dans toute TArlibonite , à l'exception des Gonaïves et du Mirebalais (4).
Le Conseil de paix et d'union invita toutes les communes à imiter l'exemple de Saint -Marc; Léogâne, le Grand-Goâve le firent; le Petit-Goâve, où commandait Brunache, n*osa remuer, et sans l'énergie de Renaud-Desruisseaux qui commandait à St-Michel du sud, ce quartier arborait aussi l'é- (endart de la révolte.
Bleck commandait en ces instanis de honteuse trahison le cordon du nord-ouest dont le quar-
(1) Lapoinie,qui venait de sauver Sonlhonax, entra lui-même dans la trahison et devint le plus cruel ennemi de la Révolution.
lier- général était aux Gonaïves. Frère du martyr du même nom que les colons avaient fait prisonnier aux Cayes et qu'ils avaient roué et brûlé, il avait fait la guerre des Etats-Unis; bon soldat, il était dévoué auxintérês de la France : aussi, tandis que Gaze accédaii à la prétendue Résistance à roppresslon, il jurait, lui, de mourir au service de la République.
Mais dans les dissentions civiles les plus courageux s'émeuvent : Bleck n'avait qu'une garnison de 30 hommes du 4® régiment, de 94 hommes du 48% débris de l'armée de Desfourneaux et des cent cinquante légionnaires qui l'avaient accompagné du Port-au-Prince. Déjà menacé en face par Ennery, au nord par Plaisance et à l'ouest par Saint-Marc^ sans communication avec la commission , il rendit compte de sa position à La veaux qui se tenait au Port-de-Paix. Alors, confiant dans le conseil séant à St-Marc, où il voyait figurer des hommes avec lesquels il avait combattu pour la liberté du peuple noir, appelé par eux, il se rendit en cette ville, pour ramener les siens aux sentiments de l'honneur; mais il fut arrêté et peu après déporté. Pendant l'absence de Bleck, nom deux fois martyr, un jour par les blancs, un autre jour par les mulâtres^ le commandant militaire des Gonaïves poursuivait ses intrigues avec Toussaint contre la République ; le Conseil de paix et (T union se promettait
ainsi les plus belles espérances. Il envoya au capitaine Masseron, du détachement du 4% une commission de commandant militaire , menaçant^de ne plus lui donner de vivres pour ses soldats; car ce n'était que de S^-Marc qu'on pouvait en attendre , le Port-de-Paix étant alFamé, le Port-républicain coupé et l'Océan au pouvoir des Anglais. Le vieux Français , fidèle à l'honneur militaire , rejeta toutes les offres, et, méprisant les ordres de Gaze et de la municipalité, il se montra disposé à verser son sang pour la République. Cette contenance extraordinaire releva le courage des détachements de la ligne et des légionnaires ; les conspirateurs se turent ; mais arriva Savary (1®' décembre ) pour forcer les Gonaïves à arborer le pavillon blanc. Cependant il fallait avant tout s'entendre avec Toussaint, ameuter les cultivateurs et les forcer à tomber sur la ville. Masseron y fit alors retrancher dans divers camps les détachements qu'il avait à quatre lieues à la ronde. Savary entra aux Gonaïves le5 décembre, et, avec le commandant Caze , il vinî som mer les troupes européennes d'arborer le drapeau blanc; Masseron s'y refusa et fit mettre ses soldats en bataille devant la caserne. Malgré cette contenance, 950 hommes arrivèrent du Gros- Morne , qui est éloigné de huit lieues des Gonaïves. Masseron voulut le 6 évacuer les Gonaïves ; on ne pouvait plus se rendre au Port-de-Paix , car Toussaint était allé
au Gros-Morne la veille ; il fallut penser à se ra^ battre vers le Port-au-Prince. Le conseil de guerre n'était pas encore séparé qu'on entendit aux Gonaïves vingt-un coups de canon se répéter dans chacun des camps de la Coupe-à-Pintade et de la Couleuvre dont Bleck avaitdonné le commandement général à Paul Lafrance et qui couvraient la ville* Ces camps venaient d'arborer le drapeau blanc et de se rendre à Toussaint sans brûler une amorce. Pour prix de cette trahison, Paul Lafrance fut maintenu dans son commandement, et un des lieutenants de Paul Lafrance, Clervaux, que nous voyons apparaître pour la première fois, fut nommé par Tous^ saint lieutenantcolonel.
Pendant que Toussaint, escorté de Paul Lafrance, de Caze et de Savary, avançait sur les Gonaïves dont la conquête était assurée , le capitaine Masseron évacuait sur le Pont-de-i'Ester pour gagner le Mirebalais. L'entrée de Toussaint aux Gonaïves eui lieu le G décembre, une heure après le dépari de la garnison ; elle fut solennelle .- le pavillon blanc fut arboré au bruit de vingt-un coups de canon. C'était le premier port de mer que les auxiliaires livraient à l'Espagne dans FArtibonite. Le triomphe, il est vrai, n'avait pas coûté de bien grandes fatigues à Toussaint; aucune combinaison militaire n'y avait contribué; dans l'Artibonite comme au Dondon , comme à la Marmelade, comme à Ennery, c'était
la hideuse trahison , toujours perverse, portant la clef du camp à un ennemi plutôt redouté que redoutable ; c'était , en outre , toujours l'incertitude des destinées de la mère-patrie qui refroidissait le peu de patriotisme que pouvaient avoir les uns, et qui favorisait les projets les plus insensés.
Savary avait avisé Saint-Marc de la retraite de Masseron.Ce brave arriva le lendemain au Pont-del'Ester ; le bac était coupé^ il se dirigea au bac du Milieu qui, amarré à l'autre rive , était gardé par un détachement ; ce ne fut que sur la menace de faire feu que le détachement se dispersa | un soldat alla à la nage briser la chaîne du bac et le ramena pour le passage de ses camarades. Masseron continua sur les Vérettes, livré à l'Espagnol comme la Petite - Rivière. Que pouvaient 21 0 hommes contre plus de mille? où aller? où se retrancher? Masseron jugea plus rationnel de se rendre à St-Marc , qui n'avait encore arboré aucun drapeau ennemi. Enfin , le 8 décembre, Masseron campa sur rhabitation Mirault; là , cerné par Buquet, commandant de la garde nationale des Vérettes, il fut forcé de rentrer à Saint-Marc. Les légionnaires répugnant à cette idée, se débandèrent pendant la nuit ; mais presque tous furent pris et désarmés ; cinq seulement à travers les bois purent se rendre au Fort-Républicain. Masseron entra à Saint-Marc le 9 ; là venaient d'arriver De-
neux et deux officiers anglais qui, appelés par une députation , marchandaient la trahison. Ces officiers repartirent pour le Môle le même soir. Tout était si ahandonné à Tindécision que pendant que le pavillon blanc flottait sur les remparts de la ville, deux partis proposaient d'en arborer chacun un autre : les blancs^ — le pavillon anglais, les mulâtres , — le pavillon espagnol. On peut dire qu'en un même jour trois pavillons se balancèrent dans cette ville au gré des vents politiques; quatre cocardes symbolisèrent aussi les opinions : certains blancs portaient la cocarde noire, d'autres blancs la cocarde blanche, les mulâtres la cocarde rouge; les seuls soldats des 4^ et48^ portaient la cocarde tricolore (1). Toussaint était si peu fait avec les succès qu'il venait de remporter, qu'il s'était arrêté tout court dans le cordon qu'il venaitde briser, tandis qu'en habile capitaine il eût pu entrer à Saint-Marc sans donner au hasard le temps de regretter ses faveurs. Mais il laissa la proie lui échapper. Le 4 6 décembre au soir, arrive du Môle une frégate anglaise qui demande le mouillage et qui, pendant la nuit, s^mpare d'un navire chargé des effets précieux des habitants de la ville ; alors l'indécision fait place à la détermination; l'intérêt personnel avait parlé. Les partisans de l'Anglais comme ceux de l'Espagnol
(1) Rapports de Boscus, de Masseron, faits à Savannach, le 22 janvier 1794.
s'entendirentj on accepta le protectorat des Anglais, imposé d'une façon si extraordinaire : il n'y a que les Anglais pour jouer un tour pareil.
Or , le 18 décembre, à six heures du soir, 70 à 80 hommesde troupes anglaises etdurégimentdeDillon débarquèrent; le lendemain, sur la place-d'armes , on prêta le serment à Georges III et à Louis XVII. Masseron avec ses soldats refusa de se rendre à la cérémonie; ces braves, rangés en bataille, menacés d'être écharpillés par la mitraille , mais décidés à s'ensevelir dans les plis du drapeau de la République, demandèrent à poursuivre au Port-Républicain; ce vœu ne fut pas exaucé ; on leur accorda seulement de se retirer sur un bâtiment marchand , jusqu'à ce que le gouvernement anglais pût les faire passer en France. Et, chose infâme ! cette promesse fut odieusement violée; ils furent envoyés à la Nouvelle-Angleterre.
Llle échappait à la France, qui alors n'avait pour défenseurs, au nord, que Laveaux et Villatte; au Mirebalais, que Beauvais ;au Port-au-Prince, que Montbrun; à Jacmel , que Martial-Besse ; et aux Cayes, que Rigaud.