‹ Vie de Toussaint-L'OuvertureChapitre 34 sur 97 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Toussaint-Ii'OuYerture reiii|ioi*te de grands» succès dans le IV^oi'd et dans l'Artibonite ; — traits de bienfaisance et de cruauté.

L'Ouverture fut infatigable dans son dévouement aux inlérêts de la France. L'espace pour lui n'existait pas: il se trouvait partout où le danger était imminent. Ce notait plus l'humble médecin d'une bande insurrectionnelle; ce n'était plus l'aide-decamp-secrétalre du dëgoûtanl Biassou; ce n'était plus même Monsieur de Toussaint , général des armées du roi ; c'était, comme il signe dans plusieurs rapports à Laveaux que nous avons sous les yeux, le serviteur de la République une et indivisible. A force de guerroyer, il était devenu capitaine, et savait , non plus seulement disposer des embuscades, mais encore les lever et disposer un plan de combat.Le curé du Dondon, le savant abbé de Lahaye (1 ), ^ui avait vu les débuts incertains de L'Ouverture dans la révolution, ne reconnaissait plus, à Tépoque

(i) L'abbé de Lahaye desservit longtemps la cure du Dondon; homme de science, il avait beaucoup écrit sur l'histoire naturelle de l'île ; il est à regretter que les ravages de la Révolution aient détruit ses manuscrits.

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où nous sommes , l'esclave révolté à qui il refusait toute capacité militaire, mais à qui il accordait tous les sentiments de l'homme de bien.

Brisbane, colonel anglais, avait repris !e village des Vérettes , avait forcé les troupes de Toussaint de reployer tous les postes sur la Petite -Rivière et sur le Pont-de-l'Ester, et avait déjà passé le fleuve de l'Artibonite; un seul camp , celui de Labadie , commandé par Valleray, mulâtre, et défendu par trente hommes, tenait tête à Brisbane. Toussaint, du bac-Daquin,où d'ordinaire il tenait son quartiergénéral, part dans la nuit, aux premiers jours de frimaire (décembre), avec 330 hommes de cavalerie, arrive à la Petite-Rivière, pousse au camp-Labadie. Le lendemain, à son approche , les Anglais et leur auxiliaires se retirèrent honteusement ; un de leurs corps d'armée tomba dans une embuscade qu'il avait envoyé occuper le Haut-des-Véreites et y perdit son chef : le cordon était sauvé.

Toussaint-I/Ouverture, avant de retourner aux Gonaïves, se plut à laisser à la Petite-Rivière des témoignages de son humanité : dans ce petit village se trouvaient des enfants de toutes couleurs, des femmes, surtout des mulâtresses et des blanches ; . parmi ces dernières étaient deux sœurs de charité qui avaient émigré des quartiers qu'occupaient les Anglais. A toutes ces femmes manquaient les premiers besoins de l'existence^ L'Ouverture ordonna

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qu'on leur délivrât le pain de chaque jour et que de l'argent fût distribué aux plus malheureuses.

Cet homme, qui commençait à être extraordinaire, revenait à peine de la Petite-Rivière qu'il se trouvait à la Marmelade, organisant une force armée pour aller purger la Grande-Rivière et ses hauteurs des bandes de Jean-François qui, malgré toutes les tentatives de Laveaux, tenait toujours pour le roi d'Espagne et couronnait encore les montagnes du Nord de ses camps retranchés, Quatre colonnes se mettent en mouvement : la première, commandée par Moyse, doit par le Grand-Gilles attaquer les postes avancés du village de la Grande- Rivière ; la seconde, par Charles Chevalier, doit attaquer le camp-Beaujoin ; la troisième, par Noël-Arthaud, doit enlever le camp-Buquet à la Montagne- Noire; la quatrième, commandée par Jérôme, doit attiquerle camp-Vaucel. Deux compagnies sont détachées sous les ordres de Dessalines et de Paparel; la première doit passer par le Pignon et la seconde par la Ravine-Marianne. Toussaint marche avec la colonne du ceutie, qui est celle de Moyse.

Toussaint partit du Dondon le 1 1 nivôse (31 décembre); le 45, c'est-à-dire en quatre jours, il avait pris et rasé vingt-huit camps; celui de Bamby, situé sur une crête effroyable et défendu par trois pièces de canon, fut pris sans coûter un ^eul coup d'armes, le fusil en bandoulière et à

travers le feu du canon et de la mousqueterie (1). Si, ainsi que l'ordre lui avait ëté donné, Noël-An taud, eût intercepté le chemin de Valliére, les succès de L'Ouverture eussent été complétés et l'insurrection eut été détruite ; mais il n'en fut rien. Toussaint cernait le fameux camp-Lesec , quand Jean- François arriva par Valliére, avec des forces supérieures, et le cerna à son tour. Alors à Tarme blanche, Toussaint se fraye un passage et, après avoir établi un cordon à la Montagne-Noire, il rentre le 48 nivôse (7 janvier 1795) au Dondon,

Le cordon de l'Ouest, que L'Ouverture commandait, partait à cette époque de la Grande- Rivière et liait le Dondon, Saint-Raphaël, Saint- Michel, les Gonaïves et TArtibonite jusqu'à la Saline , sans compter Ennery et, la Marmelade. Il sut, avec des hommes mal armés, surtout mal disciplinés, peu exei ces aux manœuvres militaires, faire respecter pendant longtemps contre les Anglais, les Espagnols et les émigrés, ce vaste cordon qui comprenait plus de trente lieues d'élendue. C'est là un fait qui prouve une activité vraiment prodigieuse, parce qu'il fallait toujours que Toussaint se trouvât à l'endroit menacé ; littéralement, cet homme, comme le centaure de la fable, ne faisait qu'un corps avec son cheval. Cepen-»

(1) Lettre à La veaux sans date.

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dantil trouvait le temps de tenir toujours au courant sa volumineuse correspondance qu'il dictait luimême, et de porter les gens des campagnes à la culture des terres. Toujours zélateur de la discipline, ombrageux pour tout ce qui touchait a nx prérogatives que son commandement important lui donnait, il ne voulait qu'un asservissement complet à sa volonté ; autant il était modéré vis-à-vis de tout ce qui pliait devant lui, autant il devenait impitoyable pour tout ce qui semblait se mesurer à lui. Blanc-Cazenave même , ce lieutenant favori qui lui avait ouvert l'entrée de l'Artibonite, dont il appréciait la bravoure et à qui il avait donné le commandement des Cahos, ayant eu le malheur de lui devenir suspect, il le fit arrêler et jeterau cachot des Gonaïves; ce malheureux y mourut peu après. «Sa mort fut occasionnée, dit Toussaint dans son rapport, par une colère bilieuse; >» cependant l'opinion accusa la politique de la fin prématurée de Cazenave. L'Ouverture, quoi qu'il en soit, en parlant de cet événement à Laveaux, sembla se souvenir de l'indifférence des trapistesen présence de la mort, et se contenta de dire : Requiescal in pace (4) ! Il y a dans ces paroles quelque chose de cruel qu'on ne saurait comment définir : est-ce que Toussaint, qui s'est piqué jusqu'aujourd'hui d'humanité et de charité, laisse pervertir son cœur ? ...

(4) Rapporta La\eaux, du 18 pluviôse an m (6 février 1795).

Toussaint, pareil à bien des grands hommes, étouffa sous des lauriers plus d'un acte coupable.

Toussaint revenant, aux premiers jours de janvier, vainqueur du colonel Brisbane qui avait envahi la Pelite-Riviére et d'où il l'avait contraint à coups de canon de rétrograder , se porta à la Saline (près des Gonaïves) , qu'uiîe frégate anglaise venait d'incendier, et où un débarquement avait eu lieu. Déjà , dans cette espèce de bourgade où l'Artibonite jette ses eaux dans l'Océan, la garnison avait reployé ; les Anglais s'avançaient, pensant donner la main à ceux qui attaquaient la Petite-Rivière; alors parut Toussaint qui, avec la cavalerie, tomba sur eux à laGuildiveet les força de se rembarquer en désordre : il dirigeait en personne la charge (1).

C'est à celte attaque générale que le colonel Brisbane fut blessé (4 février) près du Vieux-Bac; il alla mourir à Saint-Marc-

(1) C'est là sans doute le fait si pitloresquenient raconté par M. Isaac-L'Ouverture dans ses Mémoires ; nous ne voyons pas, dans le rapport que nous avons sous les yeux , le géjiéral , îo» père, donner à ce' fait d'aussi grandes proportions que U. Isaac L'Ouverture.

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