CHAPITRE XXXIV
Dieiidoiiné ; sobi arrestation.
Sonihonax , dit-on , dans sa fuite, en traversarit les montagnes, pour se rendre à Jacmel , aurait rencontré un esclave émancipé par Polvérel, du nom de Dieudonné; Sonthonax , aurait donné son écharpeà ce nègre qui à ia Charbon iére commandait une bande d'Africains et lui aurait dit qu'il lefesait en son lieu et place commissaire-civil.
Dieudonné, qui avait assisté à la chute du Port- Républicain sans comprendre qu'il fallait défendre la République, fier du prétendu titre que lui avait conféré la malicieuse plaisanterie de Sonthonax, refusa de reconnaître l'autorité du général Rigaud; et, disposé à la vie sauvage, il ne comprenait pas qu'un autre que lui commandât ; l'obéissance aux mulâtres lui répugnait surtout ; il se montrait plutôt disposé à prendre le parti des Anglais. Rigaud et Reauvais lui envoyèrent inutilement le décret de la Convention qui les élevait au rang de généraux de brigade ; Dieudonné déclara qu'il ne voulait pas leur obéir et lacéra le décret.
Il est triste de penser qu'il ait pu se trouver des hommes assez ignorants, pendant toutes les révolu-
lions de Saint-Domingue, qui de dire : je ne veux pas obéir aux blancs; qui de dire : Je ne veux pas obéir aux noirs; qui de dire : Je ne veux pas obéir aux mulâtres. Malheureux et tristes pécores ! Laissez donc de côté les nuances de l'épiderme qui, comme a dit Pélion, disparaissent devant l'immensité de la puissance de Dieu (1 ) .Ne faites exception de personne; faites acception de toutes les couleurs, pourvu qu'elles vous apportent moralité, grandeur dame, intelligence et courage 1 Ce n'est qu'avec ces conditions que l'humanité progresse: Pierre Dieudonné ignorait qu'avec les principes de la fraternité universelle, qu'avec !a fusion des races, un jour il n'y aura sous le ciel des Antilles qu'une race, celle des sangs-mêlés ; bon gré, mal gré, c'est ce qui arrivera ; alors pourquoi donc tant de haines, tant d'incompatibilité appaienle?
Rigaud invita L'Ouverture, à qui il faut rendre celte justice qu'il ne connut jamais le préjugé de couleur, bien qu'il Texploilât cependant quelquefois pour le besoin de sa politique, à venir le joindre a Léogane pour faire rentrer Dieudonné sous les lois d^ la république.
Les occupations de L'Ouverture rcmpéchèrent de faire le voyage; mais il envoya deux de ses
(1) Réponse du général Pélion aux écrits séditieux du général Christophe, janvier 1807.
otljciers , l'un nommé Docteur et Taulre, le clief de baiaillon Maurepas; ces officiers, arrivés au camp- Néretle , rencontrèrent Renaud-Desruisseaux que Rigaud y avait envoyé de son côté.
Laplume facilita l'arrestation de Dieudonné sous les ordres duquel il commandait; convaincu de pactiser avec les Anglais, Dieudonné fut amarré par ses propres gens, mis au supplice de la barre et dirigé sur Thabitation Turgeau. Quelque temps après il fut conduit à Léogane , d'où on Tenvoya dans les prisons de Sainl-Louis du Sud, où était renfermé Montbrun ; là mourut Dieudonné (\). Laplume fut à cette occasion nommé chef de brigade par Laveaux; Beauvais le fit reconnaître en cette qualité sur la place-d'armes de Léogane ; Rigaud forma des gens de Laplume un régiment franc qu'il organisa lui-même , et , après avoir envoyé ce régiment occuper la Charbonnière, il descendit incognito dans le Sud (2).
(1) Dieudonné mourut le 11 germinal an iv (31 mars 1796), sous le poids des chaînes dont Lefranc,qui commandait la place, l'avait chargé.
(2) Lettre de Rigaud à Laveaux du 26 ventôse an iv (25 février 1796),