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CHAPITRE XXXV

Belle défengte de liëog^ane.

Rigaud était dans le sud ; les Anglais, dont Tonssaint empêchait les communications avec les insurgés du nord , résolurent d'attaquer la ville de Léogane ; ils venaient de recevoir des renforts d'Europe ; le général Bowyer partit du Port-au- Prince avec 2,000 hommes de troupes de ligne et 1 ,200 des auxiliaires du baron de Montalembert et deLapointe. L'armée était répartie sur une escadre de quatre vaisseaux, de six frégates, d'une corvette, de bricks ^ cette escadre était comma ndée par l'amiral Parker; une grande quantité de bâtiments, transportant provisions et munitions, suivaient l'expédition; ces derniers bâtiments étaient de tous les tonneaux : c'étaient csnt-neuf voiles qui cinglaient, le 3 ventôse (20 mars 96), du Port-Républicain contre la place de Léogane.

A la vue de cette flotte considérable, dont l'apparition, suivant les Anglais, devait jeter la déroute à Léogane, le chef d'escadron Desruisseaux, de la légion du Sud, qui commandait la place, ordonna de battre la générale et de tirer le canon d'alarme. Soixante tambours, parcourant les rues de la ville,

appelaient les citoyens aux armes; le bruit du canon annonçait au loin rimminence du danger; et telle ëtait la confiance que la population avait dans les officiers de la place, qu'on vit, dans ces instants toujours pleins d'épouvante, les Femmes et les enfants montrer un enthousiasme inoui ; nouvelles Spartiates, les Léoganaises excitaient les hommes à voler au combat.

Deux mille hommes bordèrent hs remparts; Desruisseaux plaça la réserve sur la place-d'armes, avec tous les parcs d'artillerie, l/escadre approchait ; elle canonna et balaya le poste de la Petite-Rivière, où Lapointe avec les troupes de l'Arcahaye, et Montalembert avec la légion britannique, prirent position; descendant au sud. elle échangea quelques boulets avec le fort Ça-Ira, balaya le poste de l'Esler comme elle avait fait de celui de la Petite-Rivière, et débarqua le général Bowyer avec les régin)ents anglais. Le général Bowyer alla établir son quartier-général à l'habitation Buteau : tout fut disposé pour enlever la place le lendemain.

Le chef de bataillon Pétion commandait le fort Ça-lra, point essentiel 5 ce fort, défendu par trois cents hommes, était couronné par seize pièces de canon, dont une de 18, une de 24 et deux de 36. Pétion avait là de jeunes et intrépides lieutenants, entre lesquels on remarquait Ogi', si digne du nom que le hasard lui avait donné, car aucun lien de

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parenté ne l'unissait au martyr du même nom, et Segrettier, dont le nom est le synonyme de l'honneur militaire et de toutes les vertus civiques. L'amiral Parker , le lendemain (1" germinal, 21 mars), avec le vent d'ouest, qui est régulier dans toute la baie de la Gonâve, remonta vers le fort Ça- Ira et fit embosser l'escadre; la canonnade commença à neuf heures et dura jusqu'à six heures du soirj 1 4 ou 1 6,000 boulets plurent sur le fort Ça-Ira* La canonnade, pendant la première heure, avait fait taire les feux du fort; tous les ouvrages intérieurs qui s'élevaient du parapet avaient été rasés; le pavillon tricolore , qui flottait encore , étant venu à tomber, la drisse ayant été coupée par un boulet, l'amiral Parker crut à la reddition du fort. Mais aussitôt Pétion ordonne à un matelot (1 ) d'aller clouer le pavillon au mât ; le pauvre marin , en redescendant de ce mâl^ reçoit un biscayen et tombe. Pauvre jeune homme! Il regrettait une vie prête à s'éteindre prématurément: «Eh! malheureux, lui dit Villaumetz, que ferais-tu de cette vie , si nous étions vaincus?» Ces paroles donnent au jeune enfant

(1) Quand la flotte parut le 30 ventôse, il se trouvait eu rade à Léogaue trois corsaires , dont un s*appelait les Droits de V Nomme, commandé par Villaumetz ; pour ne pas les laisser prendre par les Anglais, on avait fait sombrer ou jeter à la côie ces corsaires ; les équipages s'étaient rendus au fort Ça-ira, à la défense duquel ils contribuèrent.

le courage de la mort, u S'il en est ainsi, s'écria-til/ vive à jamais la République ! » et il expira.

Cependant le feu redoublait de part et d'autre avec une nouvelle violence; Pétion commande à Ogé d'allerà Léogane chercher des munitions,- celles qu'il avait commençaient à s'épuiser. Ogé , à son retour, est cerné par les troupes qui avaient débarqué: l'épée à la main, la bayonnelte en avant, à la tête de son détachement, Ogé se creuse un passage dans le sang , ei rentre à Ça-îra. Dès~lors, chaque fois que Péîion eut à honorer le courage, il se plaisait à dire : Brave comme Ogé,

Pétion jeta plusieurs boulets à bord de l'escadre; l'Africa surtout, maltraité, commençait à prendre eau de toutes pans; la ligne d'embossage était rompue ; l'amiral Parker fit le signal d'appareiller : il en était temps. A bord d'un seul vaisseau, il y avait plus de soixante hommes mis hors de combat; Pétion n'avait perdu que sept hommes (1).

Pendant la canonnade du fort Ça-Ira, le général Bowyer vint attaquer la place par le poste de la Liberté, où commandait le capitaine Dupuche; après un combat d'une demi -heure, Bowyer reploya sur son camp, laissant dans la plaine plusieurs morts et quelques blessés : Lapointe etMontalembert,

(1) Relation de la prise de Léogane par les généraux Rigaud et Bcauvais; notes du général Segrettieretdu sénateur Georges.

placés en échec aux tinvirons «le la Peti(e-Riviére, ne firent aucun mouvement pendant tout ce combat.

Dans la nuit du 1^' au 2 germinal (21 au 22 mars)^ le généra! Bowyer fît élever une batterie vis-à-vis du bastion de la Liberté, a portée de pistolet des fossés de la ville; au jour, cette batterie commença un feu acharné qui dura trois heures; Dupuche y ripostait atec trois pièces decampagne| la mousqueterie jouait aussi départ et d*au(re: l'habileté de Dupuche força les Anglais à abandonner leurs retranchements. Mais Bowyer, non découragé, ordonne un assaut général; fascines, pontsvolants, échelles, rien n'est oublié pour combler les fossés et pour traverser dans la ville; quatre pièces de campagne soutiennent les Anglais et tonnent sur la ville qui , située en rase plaine comme les environs, a les flancs ouverts de tous côtés. Déjà les Anglais sont au bord des fossés; ce n'est qu'alors que Renaud-Desruisseaux ordonne un feu général sur toute la ligne | cet accueil meurtrier force les Anglais à s'éparpiller; ils abandonnent leurs outils , leurs armes et deux de leurs pièces, douze caissons de munitions et quatre avant-trains : Desruisseaux ordonne la sortie pour s'emparer du butin qu'on fait entrer dans la pîaee^ pendant que Dupuche poursuit le§ Anglais. Lapointe et Montalembert, afin de protéger la retraite des Anglais, font avancer leur cavalerie ; mais

les coups de canon du bastion de la Liberté forcent cette cavalerie à rentrer dans le bois. Le général Bowyer rallia ses soldats à l'habitation Bossa n, ordonna d'y élever une batterie de quatre pièces de 24 et de douze obusiers; mais les bombes de la place ne lui donnèrent pas le temps d'achever cette batterie. Profitant du mal qu'occasionnaient les bombes, Desruisseaux ordonna une nouvelle sortie, que les Anglais n'attendirent point : ils reployèrent sur l'habitation Buteau.

Pendant ce temps Beauvais avançait de Jacmel, Bigaud avançait des Cayes : les Anglais se rembarquèrent pour le Port-au-Prince (^).

(1) Rigaud dans la relation de ce siège que nous avons sons les yeux omet à dessein sans doute de citer le nom de Péiion, alors chef du bataillon d'artillerie de la légion de l'ouest et commandant du Fort Ça-ira qui avait autant et peut-être plus qu'aucun, préservé Leogane de devenir la proie des Anglais. Expliquons le fait : Fétion, dès l'affaire des Suisses, avait perdu toute estime pour Beauvais, comme pour Lambert ; il avait à Jacmel, après Tévacuation du Port-:iu-Prince, mécontenté Beauvais en épousant le parti de Montbrun en qui il voyait la principale autorité ; il fut même à celte occasion mis en prison. — Capitaine d'artillerie Pétion était en garnison aux Cayes, après l'affaire de Bandollet; sa compagnie eut maille à partir avecToureaux, commandant-militaire de la place. Rigaud qui aimait Beauvais et qui ne jurait que par Toureanx se laissa aller aux suggestions de ses deux lieutenants conire Pétion ; mais celui-ci faisait peu de cas

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