CHAPITRE XXXVI
Troubles du 30 ventôse (90 mars) au Cap,
Le hasard aime quelquefois à faire aboutir, à la même minute, les événements les plus disparates ; pendant que les armes de la République se couvraient de gloire à Léogane un malheur immense compromettait au Cap la tranquillité publique, eu abreuvant l'autorité métropolitaine des plus grands outrages. Laveaux, qui, ainsi que nous l'avons vu, avait porté au Cap le siège du gouvernement, avait improuvé et annulé toutes les opérations deVillate, s'était emparé de l'administration, du commerce. Puissamment incité par l'ordonnateur Péroud , jeune homme qui l'avait suivi au Port-de-Paix et
des préveniions ridicules ; il continua son service sous ses chefs, sans prendre garde aux traits de leur malveillance.
Pétion, pendant le campement du carrefour- Truitier, malade, étant étendu dans un hamac , Beauvais et Rigaud vinrent le voir; ils sortaient à peine de l'ajoupa que Beauvais dit à Rigaud: il est si orgueilleux, qu'il aimera mieux mourir que de nous demander un billet d'hôpital. Segrettier rapporta ces paroles à Pétion ; il ont raison, répliqua Pétion, je n'aime pas plus l'un que l'autre. Comment après ce fait, M, Madiou a-t-il pu avancer que Pélion conspira en faveur de Rigaud contre L'Ouverture?...
(Note de SegreUier).
qu'il avait ramené au Gap , il vouiut même introduire un papier-monnaie de sa créalion , portant l'initiale de Péroud, et tenta de donner à ce papier un cours forcé. — Yillatte, à l'activité duquel on ne laissait plus que de vaines parades militaires , souffrait en silence de la perte de son administration? qui avait passé en d'autres mains ; les hommes qui avaient été témoins de ses actions souffraient aussi avec lui : avant le retour de Laveaux au Cap, cette ville, par l'ordre et l'économie queViilate y avait su établir , suffisait, malgré les obstacles de la guerre, à pourvoir à toutes les dépenses, sans recourir à aucun emprunt.
Les commerçants s'alarmèrent, le peuple s'ameuta, et, le 30 ventôie (20 mars), à dix heures du matiïiy pendant que Laveaux causait en déshabillé dans sa chambre avec l'ingénieur de la colonie , le colonel Galley (1), le gouvernement fut envahi, et Laveaux , à qui on ordonna , au nom du peuple (c'était la formule des factions de l'époque), de se rendre en prison , s'élant refusée cet ordre, fut frappé du bâton et conduit, malgré sa résistance, dans la prison où il rencontra Péroud , dont on
(1) Lettre de Laveaux à Toussaint du 4 germinal au iv (24 mars 1796); lettre du même, datée du Fort-Dauphin, 26 prairial an iv (î^ juin 1 796) , au Ministre de la marine et des colonies ^
avait eu soin déjà de s'assurer de la personne . La municipalité, muette et silencieuse, avait laissé s'accomplir l'attentat, tant il est vrai que Laveaux avait perdu la confiance générale; mais Villate en cette circonstance , commit plus qu un crime ; il fit la faute de ne pas monter à cheval et de ne pas aller délivrer le gouverneur ; le cœur gros de rancunes, il laissa consommer l'attentat et fit la faute de se rendre à l'invitation de la commune qui l'appelait à la direction générale des affaires, en le chargeant du salut public.
L'attentat du 30 ventôse n*eût été partout ailleurs qu'une rébellion que les lois les plus indulgentes eussent condamnée sévèrement; mais cet attentat se passait à St-Domingue, sur une terre vouée au plus monstrueux et au plus ridicule préjugé, celui de la couleur delà peau humaine. Cette affaire prit une proportion de guerre de caste.
Laveaux était donc incarcéré avec Péroud; le colonel Leveiilé, commandant-militaire du Cap , donna connaissance de cet événement au colonel Pierre- Michel, du 2e régiment, qui veillait à la sûreté du bourgduHaut-du-Gap. Pierre-Michel envoya de suite aiîGap undescapitainesde son régiment, pour s'informer auprès de Viiiatte des motifs de i'arreslaiiori des premières autorités de l'île; ce capitaine c'était Henry Christophe (1) qui ne s'attendîiif pas alors
[ (1) Arcbb/n^gfeéraîc?, carton 5ri.
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aux dtstinéesqui lui étaienr réservées etqui, officlir obscur, n'avaitjusque-là figurédansaucune bataille, Etienne Magny, chef d'escadron, aide-de-camp de Villatte, reçut Christophe et lui expliqua le véritable caractère du mouvement. Mais aucune explication ne convint, avec raison, au colonel Pierre-Michel-, il expédia à L'Ouverture qui se trouvait aux Gonaïves la nouvelle du 30 ventôse. — C'était là une bonne aubaine pour la pohlique de Toussaint f on avait jeté cette aubaine sous ses pas, il sut la prendre. Pourquoi en homme plus intelligent que Laveaux, quoique un peu moins lettré , Toussaint ne se contenta-t-ii pas des faveurs inespérées que le ciel lui envoyait, sans chercher à remuer toutes les passions de castes ? Laveaux ne les avait-il pas assez remuées? Péroud ne l'avait-il pas aussi suffisamment fait *^
La commune du Cap avait eu horreur de l'œuvre qu'elle avait accomplie; Villatte même, à qui elle avait délégué tous les pouvoirs de salut public, embarrassé d'un fardeau que son ambition avait désiré peut-être ! et que les difficultés commençaient à lui rendre lourd, ne savait plus quelle direction donner à la nouvelle révolution.
J'aime bien entendre un écrivain proposer en cette circonstance à Villatte de décapiter ou de déporter Laveaux (1) î... la municipalité, menacée par
(1) SiCj histoire d'Haïti par M. Madioa, t. i, p. 295.
îe colonel Pierre-Michel, s'attendant à chaque instant à voir paraître L'Ouverture, alla en corps le 2 germinal (22 mars) ordonner la mise en liberté de Laveaux, de ses officiers et de Péroud. Laveaus fut, à la municipalité, proclamer l'oubli des offenses qu'il avait reçues : chacun applaudit à cet acte de magnanimité.
La ville du Cap était en désolation ; des bruits divers la menaçaient: Laveaux se retira auHaut-du- Cap (6 germinal, 26 mars); Villatte imita son exemple, traversa le bac pendant la nuit du même jour et se rendit au Terrier-Rouge, sur l'habitation Lamartelliére, où se trouvait un camp à qui les soldats avaient donné son nom. Laveaux vint le lendemain du Haut-du-Gapavec 200 hommes à la Petite-Anse. Pendant que ces événements se passaient au Cap, L'Ouverture sortait des Gonaïves avec deux bataillons et deux cents hommes de dragons; le 9 au matin il traversait le Haut-du- Cap et rentrait à la Petite- Anse.