CHAPITRE XXXVllL
Rounie à l§aiito-I9omingo ; sa conduite. Sloittliouax au Cap ; liai de l'affaire dit 30 ventôse.
Sonthonax, vainqueur du long et mémorable procès que les colons lui avaient intenté, fut nommé
(1^ Lettre à Laveaux, du 20 germinal (9 avril 1796), datée du Haut-du-Gap.
(2) Archives générales de France, carton 47.
par la Convention nationale, avecGiraud, Leblanc, Roume et Julien-Raymond, pour aller à Saint-Do« mingue veiller au salut intérieur et extérieur de la colonie.
Roumeétait spécialement chargé de rester à Santo- Domingo , capitale de la colonie espagnole, que le traité de Baie avait cédée à la France, jusqu'au moment où des troupes européei\nes eussent pu en venir prendre possession. — Roume partit par la voie de Madrid et, ayant précédé les autres commissaires, il débarqua à Santo-Domingo. Là, il apprit l'événement du 30 ventôse; l'accysalion dont Laveaux, Péroud et Toussaint chargeaient les mulâtres d'être uniquement responsables, lui semblait avec raison contenir la semence des plus terribles dissentions; — cet homme de bien frémit du danger où Tanimosité de Laveaux pouvait plonger la colonie; — la guerre de couleur dont on arborait l'étendart glaçait d'effroi son imagination ; car Laveaux et Toussaint déclaraient hautement que les mulâtres voulaient asseoir leur domination sur la ruine des bla ncs et des noirs. Roume se hâta de demander à Laveaux, àToussaint et à Villalte, de lui envoyer des personnes de leur confiance pour dissiper la funeste mésintelligence qui existait entre ces généraux ; —il voulut que Rigaud et Beauvais eussent aussi des députés à la conférence, afin de mieux répandre d'un bout à l'autre de l'Ile Ipsnrincioes de In n-^^^ration. Roume
déclara solennellement que l événement du 30 ventôse, n'étaitque le résultat des machinations de quelques colons ennemis du bonheur des hommes qui habitaient la colonie^ il certifia avoir eu connaissance de la catastrophe avant qu'elle n'eût eu lieu, pendant son séjour à Paris . Au langage de Rôume, les députés s'embrassèrent aux cris de vive la République ! — Ils promirent au nom de leurs commettants, l'oubli de tous les torts réciproques. Péroud, qui était le délégué de Laveaux, écrivit même une lettre fraternelle à Rigaud et à Beauvais.
Roume avait ainsicommencéà éteindre les feux de la discorde civile,quand parurent au Cap Sonthonax, Giraud, Leblanc et Raymond, sur l'escadre métropolitaine, apportant à la colonie des secours d'hommes, d'argent et de munitions pour lutter contre les Anglais ; cette escadre ramenait Desfourneaux, alors général de division, Bedos, Lessuire, Martial- Besse et Chanlatte ; ces derniers faits généraux de brigade par le comité de Salut public, avaient mérité les applaudissements de la Convention nationale, par l'énergie avec laquelle ils avaient aidé le général Buonaparte et Barras à repousser au -14 vendémiaire, an iv ( 6 octobre 1 795 ) la terrible insurrection qui ensanglanta les rues de Paris.
Les commissaires étaient à bord du vaisseau le Watigny. Ce vaisseau mouilla au Cap le 21 floréal (iO mai 1796); Laveaux leur écrivit et leur raconta à
sa manière les cvènemenls du Gap ; Sonlliooax ie manda à bord ; leur conférence fui longue et cène ■ fut que le lendemain 22 floréal ( 1^ mai) , à sept heures du matin y que la commission débarqua au bruit du canon, au milieu des troupes échelonnées du rivage jusqu'à l'autel élevé à la patrie sur la place du Ghamp-de-Mars (1).
Sonthonax prononça sur cet autel le discours que voici, en présence de tous les inculpés de ventôse, dont il avait ordonné la mise en liberté ; « îl s'est commis un grand attentat le 30 ventôse dernier dans la ville du Cap. Les hommes investis de l'autorité supérieure ont été attaqués , traînés dans les prisons. Si jamais des hommes, en se plaignant de la tyrannie, pouvaient se croire autorisés à se faire justice eux-mêmes, la plus hideuse anarchie serait le fruit d'un pareil ordre de choses ; et si, sous prétexte de tyrannie, chaque individu, suivant ses caprices, tentait de détruire l'autorité qui contrarie ses goûts et blesse son amour-propre , oii en serait la société?
Citoyens , celui-là est l'ennemi de la République qui cherche à faire naître la division entre ceux que nos oppresseurs appelaient des castes. Il n'y a pas de caste coupable; lorsqu'il y a des crimes commis, ce n'est pas la peau, c'est le cœur qu'il faut accuser j
(i) Lettre de Laveaux au minisire, du Cap, 17 messidor aniv ^5 juillet 1796).
et nous nous empressons d'improuver hautement les écrits dans lesquels une fausse doctrine, contraire à nos principes, aurait été exprimée; les noirs, les hommes de couleur, les blancs ont vu sortir parmi eux des traîtres, des ennemis des droits de l'homme, et ce n^est pas nous qu'on pourra accuser de faire rejaillir sur la classe entière les fautes des individus (l). »
Ce langage faisait honneur à l'impartialité du mandataire de la République; il établissait là les seules et uniques bases de la science gouvernementale dans ces possessions lointaines où les préjugés de la peau consument en efforts superflus la vigueur des masses; bienheureuse la mémoire de Sonthonax, s'il avait persévéré dans la voie administrative qu'il venait d'indiquer !
Sonthonax envoya àVillatte, qui était toujours au de Lamartellière, le général Bedos, pour venir rendre compte de sa conduite. Villatte sans hésitation se rendit à cette invitation; le lendemain 23 floréal (12 mai ) , il traversait le bac de la Petite-Anse , presque sans suite et arrivait à l'hôtel de la Commission.— La vue de cet homme, qui avait sauvé le Cap des tentatives de l'étranger, excita un enthousiasme général ; le peuple entier se porta sur ses pas ; cette manifestation déplut à Laveaux qui , le
(1) Extrait de V Impartial^ journal du Cap^ n° xxix.
sabre à la main , à la tête d'un nombreux escadron, dissipa et foula aux pieds des chevaux cet attrou" pemerit qui allait dei^enir criminel , dit-il (1). Les femmes et les enfants de toutes les couleurs, éclaboussés, meuriris, purent h peine se sauver de cet acte de brutalité que la commission n'osa pas blâmer.
La commission avait ordonné à Villatte d'aller licencier tous les campsqui lui étaient restés fidèles; et, se confiant en son honneur, elle lui avait ordonné de venir se constituer prisonnier. Villate avait tout promis; mais ses soldats ne voulurent pas lui obéir ; tous, pleins de méfiance contre le Cap, ils déclarèrent qu'ils ne se soumettraient pas à leurs ennemis. Alors la commission proclama une amnistie et envoya le 30 floréal (19 mai) César-Thélémaque, Leborgne et Bellevue porter cet acte au camp de Lamartellière ; le lendemain i^^ prairial (20 mai), Villatte fit mettre le camp sous les armes : Thélémaque donna lecture de l'acte d'amnistie : à la voix de Villatte , le camp fut déclaré dissout; un morne silence accueillit la proclamation ; ce silence ne fut rompu que par une seule personne, par un homme noir, qui s'emporta contre Laveaux et Péroud (2) ;
(1) Sic ; lettre de Laveaux au ministre, du 17 messidor an iv (5 juillet 1796).
(2) Rapport des envoyés. Archives générales, carton 7.
néanmoins le camp fut dissout. ^ — Villatte monte à cheval pour se rendre au Cap ; alors chacun veut le suivre; iln'acceptequetrentehommeseton se met en marche; mais les soldats de chaque poste qu'on était obligé de traverser grossissent l'escorte ; et, arrivés au camp Thomas, les soldats ne veulent plus laisser Villatte continuer sa route. — Les envoyés rentrèrent donc seuls en ville, et Villatte retourna à Lamarteliiére pour empêcher de nouveaux malheurs (1).
Sonthonax , jusqu'alors si modéré dans ce conflit, lève le masque, met Villatte hors la loi et ordonne de lui courir-sus. On s'apprêtait à marcher contre le camp de Lamartelliére, quand Villatte descendit au Petit-Caracol , s'embarqua à bord d'un canot et se rendit sur la frégate la Méduse, moîiillée au Cap; Desagneaux capitaine de celte frégate accueillit Vilatte avec la générosité due au caractère d'un brave et se chargea de le conduire en France (2).
(1) Rapport précité.
(2) Villatte fui détenu longtemps à Rochefort ; jugé enfin, il fut acquitté et ne reparut à StDomingue qu'avec l'expédition du général Leclerc. — Il mourut au Cap le l*^'" germinal an x, (22 mars 1802). — On dit qu'il fut empoisonné.