‹ Vie de Toussaint-L'OuvertureChapitre 48 sur 97 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

£erit dePëroiid. — Troubles aux. Cay es.

La mise hors la loi de Villatte était un acte impolitique. Il affecta douloureusement les hommes modérés. Péroud, au mépris de la lettre qu'il avait spontanément écrite à Rigaud et à Beauvais, descendit dans l'arène; il y descendit avec d'autant plus de colère qu'il se sentait protégé par h commission.— Péroud publia , sous le titre de conspiration dévoilée dune horde d hommes de couleur, le récit de l'affaire du 30 ventôse; ce récit volumineux contient les plus grossières et les plus terribles accusations contre les mulâtres en général ; c'était amonceler la foudre sur la tête d'un grand nombre d'innocents.

Roume souffrait de ce système, qui ne tendait qu'à renouveler les dissensions cutanées. Julien Raymond n'osait pas prendre la défense de sa caste, de peur défaire soupçonner son impartialité;— il concentrait sa douleur. — Mais Rigaud ne put contenir son indignation; que ne puis-je, disait-il, voler jusque dans le nord pour préserver mes frères des dangers qui les menacent (1) î

L'écrit de Péroud jeta la plus grande défiance entre les trois classes d'hommes qui habitaient St-

(1) Mémoires de Kerverscau.

DomiiJgue et fomenta tous les germes de la guerre de couleur.

C'est au milieu de la fermentation causée par cet écrit incendiaire, qu'une délégation futenvoyée dans le sud de la colonie. — Cette province, depuis la guerre extérieure, vivait par le fait de l'interception des communications avec le nord dans une espèce d'état d'indépendance. Le pouvoir de Rigaud était du reste consacré par un arrêté de la commission, du 26 novembre 93.

Or, Rigaud pour ainsi dire indépendant, avait dans son département su réprimer le vagabondage, cette plaie honteuse qui dévore tous les esclaves nouvellement émancipés ; il avait su contraindre les cultivateurs au travail , sans lequel il n'y a pas de véritable liberté, comme il se plaisait à le leur dire; — il avait réorganisé la légion de l'égalité du Sud; — les chefs de chacun des bataillons de ce corps commandaient une place militaire ; — Lefranc qui alors était le chef de brigade de la légion du Sud, commandait la place de St-Louis; — Augustin Rigaud était en même temps commandant de la place des Cayes et chef d'escadron de la légion. Ce système militaire, sans despotisme, avait jusque-là préservé le Sud des attaques de l'étranger et avait fait prospérer l'agriculture et le commerce au point que, malgré la guerre , le gouvernement du Sud n'eut jamais, comme l'Ouest et le Nord, recours à aucun emprunt dans les États-Unis d'Amérique, ainsi que

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chacun était autorisé à le faire par la Métropole.

Soiiihonax, ombiageux du pouvoir dont Rigaud maniait les ressorts, montant au diapason de l'exaltation contre les mulâtres, envoya donc dans le Sud une délégation pour détruire l'œuvre si péniblement édifiéede la prospérité publique; — cette délégation était composée de Leborgne, dont le cynisme avait pris le surnom de Marat des Antilles, de Rey, un des auteurs de l'attentat du 14 juillet, et de Kerverseau, un de ces hommes rares, aussi fidèles à l'honneur au champ de la bataille, que probe dans la carrière de la diplomatie.

Desfourneaux, chargé de réorganiser les troupes, vint joindre bientôt la Délégation en qualité d'inspecteur aux revues. — Les orgies, les propos inciviques de Rey, de Leborgne et de Desfourneaux alarmèrent les citoyens ; — chacun tremblait de voir se renouveler des troubles pareils à ceux qui avaient désolé la ville du Cap j fidèles échos de Sonthonax et de Pérôud, — Rey, Leborgne et Desfourneaux cherchèrent à ameuter les noirs contre les mulâtres ; mais, je le dis à la louange des noirs , ils restèrent impassibles devant la calomnie (^).

Sonthonax, à qui on avait fait croire ou qui feignait de croire que la catastrophe du 30 ventôse

(1) Déposition de Guillaume-Lafleur, alors officier de cavalerie; général de division sous Terapereur Dessalines; sur la tombe dece brave soldat et de cet homme de bien, je jette en passant im laurier.

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était l'œuvre de Pinchinat, quoique celui-ci nouvellement nommé député au corps législatif, fût à cent lieues du théâtre de l'outrage^ avait donné à la Délégation Tordre d'arrêter l'ancien révolutionnaire, sans égard audévouementincomparableavec lequel cet ancien révolutionnaire avait travaillé à la régénération de la population; mais Pinchinat, averti à temps par des amis, sortit des Cayes le 25 messidor (1 3 juillet -i 796) et serendit au camp des Baradaires prés du chef de bataillon Doyon. Rigaud en ce moment-là était devant les Irois, cherchant à se rendre maître de cette place importante où les Anglais avaient concentré de grandes ressources militaires. Les nouveaux venus, quoique au nom de la métropole, brouillaient tout pendant Tabsence de Rigaud ; le 9 fructidor ( 26 août ), ils firent embarquer pour le Cap, Gavanon, blanc, ordonnateur des finances aux Cayes, jouissant d'une popularité due à sa philantropie et à son désintéressement. Le lendemain, Desfourneaux, qui avait mandé aux Cayes le chef de brigade Lefranc, sous prétexte de prendre des ordres de service, le fit arrêter pour être aussi embarqué; mais Lefranc s'évada des mains de la garde , prit la fuite vers le fort de l'Ilet , en criant : Aux armes ! la Liberté est en danger ! — La générale se fait alors entendre , le canon d'alarme est tiré; les gens de la campagne, comme un torrent î se précipitent en ville et se jettent

sur quelques blancs, dont ils font couler le sang: en ce jour périrent aussi Edouard, jeune noir africain, aide-de-camp de Desfourneaux, et Liiladam , jeune mulâtre, sous-contrôleur à la marine, tous deux partisans supposés du machiavélisme de la Délégation. Gavanon fut remis alors en liberté; et la Délégation appela alors à son secours André Rigaud.— Desfourneaux et Rey s'embarquèrent.

Rigaud mandé par la Délégation , leva donc le siège des Irois et entra aux Caves le 14 fructidor au matin (34 août^. La Délégation lui donna tous les pouvoirs nécessaires au rétablissement de l'ordre. Il s'acquitta de celte mission à l'approbation de tous les blancs qui habitaient la ville. ^ — Sonthonax, qui devait s'attendre au bouleversement du sud, rappela la Délégation. — Comme il n'avait vu dans l'affaire du Cap qu'une conspiration de mulâtres, il ne voulut aussi voir dans l'affaire des Cayes qu'une conspiration de mulâtres : sortant de la réserve qu'un homme d'état doit toujours conserver, il déchaîna les passions et se posa en chef de parti. Kerverseau blâma hautement cette terïdance funeste. —Sonthonax, en effet, dans sa proclamation du 23 frimaire(13 décembre 96) rappelle contre Pinchinat l'embarquement des Suisses, comme si Lambert n'y avait pas pris part,— comme si Rigaud n'avait pas protesté contre cet embarquement , et rejette tous les torts des deux journées que nous venons de raconter sur Pinchinat et Rigaud,

quoique ce dernier fût loin des Cayes, — lave ses délégués de tout reproche, déclare qu'il ne correspondra plus avec le Sud, autorise tous les citoyens à s'en retirer sans passeport, et enfin il donne le commandement de Jacmel à Chanlatte, celui de Léogane à Beauvais, en y joignant les Grand et Petit-Goâves, l'Anse- à- Veaux, le Fonds-des-Négres , et appelle Martial -Besse au commandement de St.-Louis-du- Sud. — Rigaud, outrage à l'excès, suivant son expression, résolut de partir pour la France afin de rendre compte de sa conduite; — mais toutes les communes se lèvent en masse, le somment de rester à son poste jusqu'à la décision de la métropole.

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