‹ Vie de Toussaint-L'OuvertureChapitre 49 sur 97 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

£!iLanien de la conduite de îi'OiiYertiire. — Il orsanifiie déAiiitivement ses rëgiineiits. — népart de liaveaui^*

L'Ouverture, que nous avons vu repartir du Cap, peu après son installatiou à la lieutenance-générale, vit malheureusement avec indifférence les malheurs arrivés aux Cayes, car André Rigaud étant son ami , il devait embrasser sa cause et non point se rendre l'écho de la calomnie que Sonthonax déversait à plein fiel dans les conversations

privées ou publiques sur les hommes de couleur. Qu'importait que beaucoup de mulâtres eussent contribué à livrer la colonie aux Anglais? — qu'importait que beaucoup de mulâtres fussent ennemis de la liberté générale? — n*y avait-il pas aussi des nègres, comme des blancs, ennemis de cette même liberté générale? — Toussaint lui-mêmen'avait-il pas voulu un jour faire reprendre aux hordes insurectionnelles les fers de l'esclavage, à la condition que les blancs accorderaient à ses généraux Jean-François et Biassou cinquante libertés ? — En même temps queSavary et Lapointe trahissaient la France et les principes salutaires de la révolution, Beauvais et Rigaud ne s'élaient-ils pas couverts de gloire, en défendant contre les Anglais le territoire du sud et de Touest et en prouvant que le bonheur de la masse noire était pour eux une tendre préoccupation? — Qu'importait que Beauvais eût voté la déportation des Suisses ? Lambert , qui était un nègre, n'avaitil pas aussi voté cette déportation ? — Et Rigaud et Pétion, mulâtres, ne s'y étaient-ils pas opposés ? — Qu'importait encore que des esclaves fussent déportés?— Parmi les esclaves noirs ne se trouvait-il pas des esclaves mulâtres ? — Pourquoi alors faire une question d'épiderme d'un de ces tristes accidents si communs en temps de révolution ? — Toussaint maheureusement, je le répète, écouta les calomnies de Laveaux et de Sonthonax j — ^ lui, jusqu'alors si

admirable dans ses actes vis-à-vis des blancs, conçut^ à l'instar de ses nouveaux patrons, de la défiance contre les mulâtres; — la mémoire même d'Ogé n'était pas respectée par lui ; ce noble martyr était à ses yeux un ennemi de la liberté générale. - Comprenez-vous, ami lecfeur, Toussaint devenu plus philantrope qu'Ogé , que Rigaud , que Beauvais , que Vilialte? Certes, la iieutenance-générale avait développé l'ambition de Toussaint et c'était à bon droit, car Toussaint était réellement plus apte aux affaires que Laveaux; mais par une fatalité qui tenait à son temps et à son éducation, Toussaint absorbait la politique dans une question de cuir humain. — Heureux Toussaint , s'il avait pu comprendre que dans l'homme on doit chercher la moralité des intentions et des actes; mais qu'on doit faire abs traction complète de la couleiir de la peau !...

Le lieutenant au gouvernement organisa définitivement l'armée qu'il avait sous ses ordres : Dessalines, commandant-militaire de St.-Michel, fut fait colonel du 4* régiment; Moyse, commandant-militaire du Dondon, fut fait colonel du 5^ ré,^iment ; Clerveaux, commandant-militaire des Gonaïves, fut fait colonel du 6' régiment; Desrouleaux et Christophe Morney, qui commandaient des camps dans l'Artibonite, furent aussi nommés , le premier colonel du 7^ régiment et le second du 8*. Ces cinq

régiments, qui prirent peu après ie nom de demibrigades, présentaient un effectif de dix mille hommes assez bien armés; mais c'étaient de véritables sans-culottes; aussi portaient-ils ce nom révolutionnaire.

Nous laisserons cette armée soutenir ses escarmouches pour la gloire de la France , en luttant corps à corps et de surprenante valeur contre les régiments anglais.

Le vieux L'Ouverture, (1) laissant le soin de la guerre à ses lieutenants, était sur l'habitation Descahaux , caféyère située dans les montagnes de la Petite-Rivière ; cette habitation était veuve de sa maîtresse qui était partie pour l'Europe, en en laissant la gestion à Paul La France (2); elle faisait alors partie du domaine national. Dans ce gite solitaire il fallait songer , comme dit Lafontaine.

Toussaint songeait effectivement à l'embarquement de son cher papa Laveaux ; et en vérité ce

(1) Toussaint connaissait si bien les hommes à la tête desquels les destins l'appelaient, que pour faire hommage au respect qu'ils ont pour la vieillesse et pour seconder ses vues politiques , il s'appelait de lui-même vieux Toussaint (vie Toussaint) , papa Toussaint; la foule de propager ces titres vénérables ; du reste, l'épithète était bien méritée, car uieux en créole signifie souvent rusé.

(2) Paul Lafrance, après sa soumission à Toussaint, fut embarqué aux Gonaïves et ne reparut à St-Domingue qu'avec l'expédition du général Leclerc.

n'était pas maladroit; car pourquoi le lieutenant ne doit-il pas remplacer le capitaine ? — et du jour queLaveaux avait proclamé Toussaint le vengeur de la race noire, le Spartacus prédit par l'abbé Ray nal, — La vaux n'avait-il pas abdiqué aux mains de L'Ouverture toute la puissance prestigieuse de la métropole,dont lui, en sa qualité de blanc, était l'éloquente représentation?— Or, Toussaint écrivit de Thabitation Descahaux le 30 thermidor an iv (17 août 1796) au général Laveaux: «Mon général, mon père, mon bon ami, commejeprévois avec chagrin qu'il vous arrivera dans ce malheureux pays pour lequel vous et ceux qui l'habitent, — vous avez sacrifié votre vie, votre femme et vos enfants, — des désagréments, que je ne voudrais pas avoir la douleur d'en être spectateur; je désirerais que vous fussiez nommé député pour que vous puissiez avoir la satisfaction de revoir votre véritable patrie , et ce que vous avez de plus cher , votre femme et vos enfants , et être à l'abri d'être le jouet des factions qui s'enfantent à Saint- Domingue ; et je serai assuré , et pour tous mes frères, d'avoir pour la cause que nous combattons, le plus zélé défenseur. Oui , général , mon père, mon bienfaiteur, la France possède bien des hommes; mais quel e^t celui qui sera à jamais le vrai ami des noirs comme vous? Il n'y en aura jamais. « Le citoyen Lacroix est le porteur de ma lettre^

c'est mon ami, c'est le vôtre ; vous pouvez bien lui confier quelque chose de vos réflexions sur notre position actuelle; il vous dira tout ce que j'en pense. Qu'il serait essenîiel que nous nous voyions et que nous causions ensemble! Que de choses j'ai à vous dire! Je n'ai pas besoin, par des expressions, de vous témoigner l'amitié et la reconnaissance que je vous ai : je suis assez connu.

« Je vous embrasse mille fois , et soyez assuré que , si mon désir et mes souhaits sont accomplis, vous pourrez dire que vous avez , à Saint-Domingue, l'ami le plus sincère que jamais il y a eu. « Votre fils, votre fidèle ami.

« TOUSSAIRT^L'OUVERTURE. » (Slc),

Le naïf Laveaux donna dans le piège ; il accepta la proposition que lui faisait L'Ouverture,- celuici alors, se hâta de lui écrire, le 44 fructidor an iv (31 août 96), toujours de l'habitation Descahaux :

ce Mon général , mon frère, mon bon ami, que votre lettre, en date du 1 0 courant, a été agréable et satisfaisante à mon cœur ! Que je suis heureux d'avoir en vous un ami aussi sincère et aussi vrai! Autant mon cœur reçoit de joie en lisant votre lettre, autant il souffre de tous les chagrins qu'il sait que vous éprouvez sans cesse ; mais, tel qu'il en puisse être, résignons-nous entièrement en la divine Providence; imitons Jésus-Christ qui est

mort, et qui a tant souffert pour nous, pour nous donner l'exemple que l'homme sage et vertueux est fait pour souffrir^ car celui qui permet que nous souffrions est celui qui nous consolera ; mettons tout notre espoir en lui; vous le savez : plus l'homme est sage et vertueux, plus il est sujet à éprouver toutes les méchancetés des hommes.

i< Oui, mon général, mon père, mon bienfaiteur, mon consolateur, il n'y a que vous qui pouvez être l'appui inébranlable de la liberté générale; il n'y a que vous qui la ferez vaincre ses ennemis: le nom de Laveaux sera à jamais gravé dans le cœur des noirs. u Je n'ai pas perdu un seul instant pour envoyer des hommes de confiance pour inspirera tous les électeurs toute l'importance qu'il y a, pour le bon heur de tous les noirs, que vous soyez nommé député; vous le serez, et rien ne dépendra de moi pour cela»

« Les officiers de mes régiments ont dîné deux jours avec moi ; nous avons tous bu à la santé de notre bon papa , et avons juré de l'aimer toujours (1 ). »

Ainsi, L'Ouverture éclipsait le général Laveaux et se frayait la route à la souveraine domination. — Laveaux , nommé effectivement député au corps législatif, partit du Cap le 28 vendémiaire (1 9 oc-

(1) Lettre manuscrite , bibliothèque nationale.

îobre 96), laissant le pays au machiavélisme de Sonthonax et à l'ambilion de Toussaint : dès-lors, la riche et puissante reine des Antilles fut perdue pour la France.

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