CHAPITRE m
Toiisisaiiit li'OuYerture se marie. Tableau de sa vie tracé par lui-même.
Ce fut alors que Toussaint songea à prendre une compagne ; méprisant le concubinage dans lequel vivaient les autres esclaves, plus rempli qu'aucun d'eux du sentiment de sa dignité, obéissant surtout aux devoirs que lui imposait la religion dont il observait le culte, en allant scrupuleusement à l'église du Haut-du-Cap, il résolut de se marier. Bayou lui voulait choisir , comme il le dit quelque part , une jeune et fringante négresse; mais, plus sage et plus raisonnable , Toussaint épousa une femme toute faite aux tracas du ménage et déjà mère de famille. Cette femme, de la même habitation Bréda , avait nom Suzanne. Bonne et laborieuse , elle avait eu d'un homme de couleur, un fils nommé
Placide, que Toussaint légitima et qui lui conserva jusqu'au dernier moment la reconnaissance la plus vive.
Toussaint, dans les loisirs que lui laissait la gestion du mobilier , allait avec sa femme cultiver le jardin que, comme à tous les autres esclaves, le maître lui abandonnait. « Nous allions, racontait-il à un voyageur (1), travaillera nos champs en nous donnant la main; nous revenions de même; à peine nous apercevions-nous des fatigues du jour. Le ciel a toujours béni notre travail; non-seulement nous nagions dans l'abondance, mais nous avions encore le plaisir de donner des vivres aux noirs qui en manquaient. Le dimanche et les fêtes, nous allions à la messe, ma femme, mes parents et moi. De retour à la case , après un repas agréable , nous passions le reste du jour en famille, et nous le terminions par la prière que nous faisions en commun.»
L'esclave, qui vient de nous raconter lui-même son immense bonheur domestique, pouvait cependant par son pécule parvenir à son affranchissement et entrer dans la classe de couleur. Pourquoi ne le fit-il pas ? Mystère à pénétrer.
Toussaint, à cause de la régularité de ses mœurs, était réellement aimé et respecté, même par les noirs libres. Les grands planteurs avaient pour lui de la
(1) Moniteur de l'an 7,
considération. Ses facultés intellectuelles mûrissaient en raison des rapports habituels qu'il avait avec la classe libre. Portant ses réflexions sur la dégradation de ses frères , il ne pouvait concevoir par quelle raison l'esclavage se trouvait si prés de la liberté, et comment une différence dans l'épiderme avait mis une si énorme distance d'un homme à un autre. Ses idées s'agrandissaient en entendant plusieurs fois citer des passages de l'Histoire Philosophique de Raynal. Il parvint à se procurer cet ouvrage ; la lecture lui révéla la nature des maux qui écrasaient ses semblables. Mais l'exaltation qu'une pareille découverte devait imprimer à son esprit était heureusement tempérée par les sentiments puisés dans les livres de piété , que Toussaint chérissait par-dessus tout.
Le sort de Fatras-Bâton , quoique dépendant de la volonté d'un maître, était un sort digne d'envie, en comparaison de celui de la plupart de ses semblables, qui, courbés d^un bout de l'Ile à l'autre sous un joug de fer, n'entrevoyaient aucun rayon consolateur de la liberté. Le despotisme colonial triomphant pensait tenir à tout jamais les esclaves dans les fers , les affranchis dans l'humiliation , l'île entière sous sa sanglante domination. Mais ce despotisme aveugle comptait sans la virtualité de la loi du progrès qui tend toujours à faire justice de l'iniquité du privilège et à harmoniser les positions
sociales 5 la philosophie du 18e siècle avait mis en doute tout ce que les hommes avaient jusquelà respecté : noblesse , privilège , autorité et religion.