‹ Vie de Toussaint-L'OuvertureChapitre 51 sur 97 · CHAPITRE LXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXII

Ijetfre de Ijapointe à Rigaud et réponse de Rîl^aud.

Arcahaye te 12 Juillet 1797.

AU GÉNÉRAL BIGAUDj

• Commandant la Province du Sud.

La guerre que le commissaire Sonthonax allume contre

VOUS, doit vous convaincre de la perversité de ses projets et de sa constante résolution de faire de Saint-Domingue^ le sépulcre de tout ce qui fut avant la révolution, libre et propriétaire : cet homme altéré de sang après avoir anéanti, ou pour mieux dire réduit à un tel point de nullité, les blancs, qu'il n'a plus rien à craindre d'eux, appelle la vengeance des nègres contre les hommes de couleur. Les malheureux blancs qui se trouvent dans son parti, aveuglés par la haine et le préjugé abondent dans son sens. Pour les y amener, iLa dépeint à leurs yeux les hommes de couleur comme les destructeurs de Saint-Domingue. Le perfide sait bien le contraire 4 mais pour justifier ces atroces complots, il le répète sans-cesse. Le gouvernement Français feint de le croire ou le <îroit réellement : il vous a mis hors la loi ; et Sonthonax, avide de tout ce qui peut contribuer à faire couler un sang qui n'eut d'autre tort que celui de l'avoir écouté, a déjà sonné le tocsin de la mort sur la tête de ce qu'il appelle aujourd'hui les Mulâtres.

De grands préparatifs sont faits contre vous : le nègre Toussaint, aidé des blancs qui ont eu la lâcheté de se ranger sous sa bannière, emploie la vigilance la plus active pour s'ouvrir une communication dans le Sud. Nous le gênons à la vérité, il faudrait pour cela nous forcer-, eh ! la chose n'est pas aisée. Je ne croîs pas, quoique m'en ayent dit quelques uns de ses partisans, que j'ai été à môme de voir CCS jours derniers, que son projet soit de vous attaquer à force ouverte. Cet esclave est trop lâche pour l'entreprendrej mais je suppose qu'il compte sur l'influence que lui donne sa couleur et le rôle qu'on lui fait jouer, sur les noirs, pour capter ceux de votre province. Alors vous vous verriez réduit à périr de la main de ses satellites, devenus

plus féroces à l'instigation des bourreaux qui arment leurs Kras contre vous.

Vous connaissez sans doute la proclamation de Sonthonax par rapport à vous; vous aurez sans doute remarqué avec quelle barbare adresse il rappelle l'affaire des nègres de la Croix-des-Bouquets , connus sous la dénomination de Suisses, embarqués par Caradeux pour la baye des Moustiques.

A tiendrez- vous que ce monstre consomme ses forfaits? Attendrez-vous qu'il porte les derniers coups à la population libre?... etqueparsonmachia^BPsme, il soit parvenu à faire de cette Ile superbe une nouvelle Guinée? La faction dont il est agent n'^ut jamais d'autre but; et quoique ce terrible système soit changé en France, le cruel n"a pas renoncé à ses projets. Ouvrez, je vous en conjure, les yeux, promenez vos regards dans l'avenir; et recourant à cette énergie qui vous a fait surmonter tant d'obstacles, prenez un parti qui vous sauve et ceux que la fortune lie à votre sort, d'un massacre et d'une proscription semblable à celle qu'il exerça contre les blancs, lors de son premier voyage dans cette Colonie,

Nous touchons peut-être au moment où une paix générale rendue à l'Europe réglera les destinées de Saint- Domingue. Ne serait-il pas flatteur pour vous d'avoir préservé les restes infortunés des hommes et des propriétés des lieux où vous commandez, de la fureur dévastatrice de brigands qui ne connaissent que l'anarchie. Croyez que, quelle que soit la puissance destinée à posséder Saint-Domingue, elle s'estimera heureuse d'y trouver le noyau d'une Colonie contre laquelle tant de coups ont été dirigés, et les conservateurs auront seuls raison.

N'attendez pas que la guerre s'allume dans les lieux où

VOUS commandez : vous connaissez ses ravages. Ils entraîneraient infailliblement la destruction de ce que vous avez conservé, et le hideux en retomberait sur vous.

Je ne vous propose aucun parti : vous êtes grand et sage. Je vous envoie un ouvrage imprimé vers la fin de l'année dernière, sous les yeux du directoire français ^ lisez-le avec attention : cette lecture fixera votre opinion sur tout ce qui a trait à la colonie. Je désire que vos réflexions se rencontrent avec les miennes.

Si vous êtes jaloux de répondre à mon ouverture, j'enserai enchanté. Cela pourmt nous mener, sans compromettre notre honneur, à quiPue chose d'utile à la colonie. Je suis autorisé à cette démarche par mes chefs; le désir de concourir à la restauration de mon pays me Ta fait entreprendre. Par le moyen de mes bâtiments armés, vous pourrez correspondre sans craindre les barges de Léogane. Je ne vous indiquerai aucun moyen d'exécution. Peutêtre ne les auriez-vous pas; mais ces bâtiments me les donnent. Celui qui protège le parlementaire chargé de la présente, reparaîtra cinq jours après son arrivée devant le Petit-Goâve. Alors, à un signal, qui sera pavillon National devant et Anglais derrière, vouspourrez le renvoyer. Votre loyauté m'est garant de sa sûreté. Son équipage estde deux hommes.

Faites tout pour la perfection de votre ouvrage ; la conservation^ c'est votre apanage, ne souffrez pas qu'on le souille. Je ne puis m'étendre davantage. Il me suffit, j'ai commencé, continuez, et si vous le désirez, nous nous expliquerons ouvertement.

Signé, J.-B. LAPOINTE, pour copie conformer. \. RIGAUD.

i99 (JT^T)

J^ux Cayes, le 29 Messidor, an 5 de la Republique française une et indivisible (17 juillet 1797).

lie g^éiiëral Ri^aud à «f .«B. Ijapointe.

Aux Arcahayes.

J'ai reça, avec autant de surprise que vous méritez de mépris, la lettre que vous m'avez écrite, et mon étonnement s'est accru à chaque ligne que j'en ai lue.

D'abord j'ai cru que ce pouvait être l'aveu des crimes que vous avez commis envers votre patrie et vos frères : je m'imaginais que, reconnaissant enfin la profondeur de l'abîme où vous vouSl êtes, précipité, vous vouliez, avant de subir le sort qui vous attend, transmettre à la postérité, par mon entremise, le tableau des plaies que vous avez faites à l'humanité: mon cœur s'ouvrait à la joie en vous

croyant encore suceptible de remords Mais non : vous

persévérez dans le vice, et vous proposez à un républicain intègre de vousimiterl... de sacrifier ainsi la gloire de vous avoir combattu, vous et vos maîtres, et d'avoir constamment résisté à vos efforts réunis, à vos promesses et à vos menaces! Et dans quel temps, grand Dieu I osez-vous tenir ce langage? Au moment même où la paix rendue à l'Europe, dites-vous, réglera les destinées de Saint-Domingue. Ges destinées peuvent-elles être incertaines? Et Lapointe peut-il se flatter d'en goûter le fruit ? La colonie de Saint- Domingue peut-elle appartenir à une autre puissance qu'à la République Française. Et pouvez-vous espérer d'y finir paisiblement vos jours, après avoir abreuvé cette terre de tant de sang innocent?

Est-ce vous qui prenez tant d'intérêt à mes camarades^ et à moi, vous qui avez fait égorger impitoyablemant ceux qu'il était en votre pouvoir de sauver? Vous qui auriez

consommé, si vous l'aviez pu, la destruction de tous le§ hommes de couleur attachés à leur patrie, avez-vousTau-dace de vous montrer sensible aux malheurs dont vous les croyez menacés?

Si nous avons quelques différents avec les agents que le gouvernement français a envoyés dans la colonie, c'est à ce gouvernement seul à en connaître. Nous n^avon& et ne voulons avoir d'autre appui que sa justice.

Si les Africains, pour la liberté desquels j'ai combattu, devenaient ingrats au point de méconnaître mes services, je n'en serais pas moins fidèle à ma patrie, pas moins attaché aux sublimes principes qui m'ont dirigé : je trouverais au fond de mon cœur la douce consolation d'avoir embrassé une cause à laquelle la mienne est nécessairement liée, et qui aurait été aussi la vôtre, si vous aviez connu vos vrais intérêts : mais ils ne sont pas tous si injustes à mou égard : l'afTection de ceux qui me connaissent, me venge bien de la haine qu'on a suggérée à ceux qui n'ont pas été à portée de m'apprécier. Au reste, un républicain qui, pour le bonheur de son pays, sait affronter la mort dans les combats, doit-il la craindre de la part des iactions de l'intérieur? Et cette crainte doit-elle le porter à Irabir ses devoirs, à vivre dans l'ignominie plutôt qu'à mourir, s'il le faut, avec gloire et sans reproche?

11 n'est pas étonnant que vous m'ayez envoyé un hvre composé pur un colon et qui ne parle que de la nécessité de l'esclavage. La lecture que j'en ai prise n'a fait que me convaincre de la conformité des principes d^e l'auteur avec les vôtres e*; ceux de vos pareils.

Je dois réprimer votre insolence et relever le ton méprisant avec lequel vous me parlez du général français, Toussaint-L'Ouverture. Il ne vous convient pas de le traiter de lâche, puisque vous avez toujours craint de vous me-

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surer avec lui , ni d'esclave, parcequ'un républicain frauçais ne peut pas être un esclave. Ces titres vous appartiennent, parceque vous n'avez jamais su combattre vos ennemis qu'avec les armes de la perfidie lorsqu'ils étaient sans défense, et parceque vous servez des hommes dont vous ne pourez jamais devenir l'égal , que vous travaillez, en les servant, à maintenir l'esclavage. Toussaint, au contraire, combat sous les drapeaux delà liberté pour affranchir les hommes que vous asservissez. Sa qualité de nègre ne met aucune différence entre lui et ses concitoyens sous l'empire d'une constitution qui n'établit pas les dignités sur les nuances de l'épiderme.

Lorsque vous aurez pris connaissance de mes sentiments par la lecture de la présente, vous serez sans-doute convaincu que mon honneur serait gravement compromis, si j'avais une plus longue correspondance avec vous. Je ne réponds à voire ouverture^ que pour vous payer le juste tribut d'indignation que votre conduite liberticide et sanguinaire vous attire de la part de tous les hommes sensibles. Chargé de si grands forfaits, il ne vous reste plus d'honneur. Vos chefs ont si bien senti cette vérité, qu'après m'avoir envoyé des propositions anonymes, ils vous ont chargé de m'en faire de signée*, com.me n'ayant pas d'honneur à compromettre.Mais moi , qui suis jaloux de conserver le mien, je ne puis plus long-tems m'entretenir avec un traître.

Vos envoyés ne méritent pas plus d'égards que vous ; car ce sont aussi des Français rebelles à leur patrie et exposés à toute la rigueur de ses lois. Ils ne peuvent être considérés comme parlementaires, étant chargés d'une mission contraire à toutes les lois de la guerre. Ce ne serait donc pas manquer de loyauté que de les retenir, et je ne les renvoie que pour vous faire parvenir ma réponse.

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