‹ Vie de Toussaint-L'OuvertureChapitre 52 sur 97 · CHAPITRE XLIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIII

l('Ouver(iii*e déyiorte ISontUonax.*

L'ambition de L'OUvertuie se chargea de punir Sonthonax de la cruelle partialité qu'il montra dans sa dernière mission contre les anciens libres, surtout contre les mulâtres. L'Ouverture, aux yeux detjui nie était déjà trop étroite pour contenir une autre personnalité à côté de la sienne, fit nommer Sonthonax député au corps législatif: c'était là son second pas au suprême pouvoir. Mais Sonthonax n'ignorait pas la réaction de fructidor qui s'était faite en France-; ses amis les plus ardents, les plus révolutionnaires, n'étaient plus sur le théâtre politique. Vauhlanc avait dénoncé sa conduite à la tribune nationale ; il ne se souciait guère de partir, redoutant de rendre enfin compte de son administration.

Toussaint, à qui Sonthonax avait dit, peut-être pour flatter et sonder son ambition, que l'Ile était assez puissante pour se détacher de la métropole, Toussaint se porte au Cap. Déjà maître des volontés du faible Raymond, il accuse Sonthonax d'un projet d'indépendance et le somme de se rendre à son posie au corps législatif; alors il y eut entre eux

plusieurs colloques à la suite desquels Toussaint écrivit à Sonthonax ;

« Quartier-général du Cap, 3 fructidor, an 5, (20 août 1797.) " Au citoyen Sonthonax^ représentant du peuple et corn- « missaire délégué aux îles sous le t^ent.

« Citoyen représentant, privé depuis long-temps des nouvelles du gouvernement français, ce long silence affecte les vrais amis de la République. Les ennemis de l'ordre et de la liberté cherchent à profiter de l'ignorance oii iious sommes pour faire circuler des nouvelles, dont le but est de porter le trouble dans la colonie.

Dans ces circonstances, il est nécessaire qu'un homme instruit dès événements, et qui a été témoin de tous les changements qui ont produit sa restauration et sa tranquillité, veuille bien se rendre auprès du Directoire exécutif pour lui faire connaître la vérité.

Nommé député de la colonie au corps législatif, des circonstances imprévues vous firent un devoir de rester quelque temps encore au milieu de nous : alors, votre influence était nécessaire ; des troubles nous avaient agités; il fallait les calmer. Aujourd'hui que l'ordre, la paix, le zèle pour le rétabhssement des cultures , nos succès sur nos ennemis extérieurs et leur impuissance , vous permettent de vous rendre à vos fonctions,

allez dire à la France ce que vous avez vu, les prodiges dont vous avez été témoin , et soyez toujours le défenseur de la cause sacrée que nous avons embrassée, et dont nous sommes les éternels soldats.

Salut et respect.

TOUSSAINT-L'OOVERTURE. M

L'Ouverture, après avoir expédié celte lettre, se rendit à la Petite- Anse, et là, entouré de nombreux escadrons, il en attendit l'effet.

Il était triste pour Sonthonax de capituler devant l'a ncien esclave qu'il venait d'élever aux plus hautes dignités, et qui alors sacrifiait le bienfaiteur à son ambition. L'ancien Jacobin reprit toute l'exaltation de ses sentiments, ne voulut pas obéir à l'injonction et assembla même les officiers supérieurs du Cap. — Quelques uns de ces officiers, Mentor, Léveillé, etc., se prononcèrent en faveur du représentant de la France.

L'Ouverture alors envoie dire à Raymond que si Sonthonax ne s'embarque pas, il va tomber sur le Cap avec vingt mille hommes. C'était dans la nuit du 2 au 5 septembre (1 7 au 4 8 fructidor) , nuit affreuse pour les citoyens du Cap qui craignaient de voir détruire de nouveau leur ville qu'ils avaient relevée après tant de peines! — L'Ouverture fait à minuit tirer le canon d'alarme, et augmente l'effroi : Raymond court à la Petite-Anse, supplie L'Ouverture

<le ne pas marcher contre la ville avant le jour, et promet de décider Sonthonax à s'embarquer. En effet , le lendemain à six heures du malin, Sonthonax traversait la ville, au milieu d'une foule muette et silencieuse, sans recueillir aucune bénédiction des hommes noirs, ni des hommes mulâtres : les premiers étaient pleins de confiance en L'Ouverture, les seconds avaient été trop froissés par le commissaire. Sonthonax s'embarqua à bord d'un vaisseau espagnol et se dirigea en Europe.

Ainsi Toussaint, à son tour, comme Villa tte, avait fait un 30 ventôse ; à son tour, le vengeur de V autorité nationale outragée j outrageait la même autorité. — Qui mettra Toussaint à son tour hors- la-loi? — les plaintes de Sonthonax au tribunal de la France attireront-elles la sollicitude de la mère-patrie sur les malheureux habitants de St- Domingue? — Mais pourquoi parler de Sonthonax ? n^avait-il pas proscrit Yillatte? n'avait-il pas outragé Rigaud? ne payait-il pas à cette heure le fruit de son machiavélisme ?t— Heureuse cependant la colonie, si à l'outrage fait à la France par l'embarquement de Sonthonax, d'autres outrages ne , devaient s'ajouter ! — heureuse, si la politique de Sonthonax n'avait jeté les germes delà guerre la plus impie, la guerre de couleur, qui devait bientôt ensanglanter la terre infortunée de mon pays !...

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