‹ Vie de Toussaint-L'OuvertureChapitre 54 sur 97 · CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV

ETacuation des Anglais. — li'OuTepfiire au Môle.

Aucun fait important ne s'était accompli depuis longtemps sous le rapport de la guerre , à l'exception de la prise de la fameuse forteresse de la Coupe, par l'adjudant-général Pétion (1) le 27 pluviôse (15 février ) (2). La prise de la Coupe avait découvert les derrières du Port-au-Prince. L'Ouverture put faire descendre par le Mirebalais dans la plaine du Cul-de-Sac une armée de quinze mille hommes. La ville fut menacée à l'ouest et à l'est ; mais l'ami-

(1) Elevé à ce grade le V prairial an v (20 mai 1797), par la commission.

(2) Rapport de Laplume à L'Ouverture du 27 pluviôse an vr, (15 février 1798).

rai Maitland , celui-là même qui devait recevoir à son bord l'illustre captif de Waterloo , entra en préliminaires de paix avec L'Ouverture. Toussaint consentit à ce que les émigrés et leurs propriétés fussent respectés ; ces émigrés étaient généralement des colons qui avaient été chercher ou qui avaient accueilli les Anglais, et qui avaient combattu dans leurs rangs contre le drapeau de la France. Toussaint consentit aussi , contrairement à l'honneur militaire, à ce que les Anglais emportasssent des différents points qu'ils occupaient dans l'ouest, non seulement leur artillerie et leurs munitions de guerre , mais encore la nombreuse artillerie et les munitions qu'ils y avaient trouvées quand la trahison leur avait livré ces points. Dans la nuit du 6 au 7 mai (17 au 1 8 floréal) la ville de Saint- Marc fut évacuée sur le Môle; l'Arcahaye le fut le 7; le Port-au-Prince le fut le 8 sur la même destination. Tout donne à penser que les Anglais, qui connaissaient l'importance de ce Gibraltardu Nouveau-Monde, voulaient s'y maintenir comme dans cet autre Gibraltar qu'une surprise leur donna, et que la politique leur conserve ; car ils n'abandonnèrent le Môle qu'au moment où ils pensèrent que , sans avoir le soin de le garder par eux-mêmes, ils pouvaient le faire garder pour eux par Toussaint. Mais Hédouville , mécontent avec raison de la honteuse capitulation du Port-an-

Prince (î), résolut de négocier lui-même de celle du Môle. Le traité fut signé sous ses auspices. L'Ouverture ne vit dans la conduite d'Hédouville qu'une usurpation de ses attributions militaires ; il s'en plaignit ouvertement. Son mécontentement, qui alla jusqu'à l'emportement, était logique : Hédouville dans le traité n'avait accordé , conformément à ses instructions , aucune rémission aux émigrés ; loin de le faire, il avait fait afficher sur les murs du Môle une proclamation qui rappelait les lois de la métropole à cet égard. La conduite de l'agent était, comme on le voit , une patente condamnation de celle que Toussaint avait tenue au Port-au-Prince. L'Ouverture n'en voulut pas seulement au général Hédouville i il en voulut aussi au général Maitland. Or , ce dernier, qui craignait de compromettre les intérêts de la politique anglaise , fit lacérer publiquement le traite et la proclamation ; Hédouville, sans force pour faire respecter son autorité , chargea L'Ouverture d'une nouvelle négociation.

(î) L'Ouverture alla dans cette ville peu de jours après l'évacuation, y fut reçu avec des transports de joie par les colons qui, sans lui , suivant la loi française, eussent été obligés d'émigrer ; les femmes blanches semaient des fleurs sous ses pas. Toussaint renvoya à Léogane Laplume et Pétion qui avaient pris possession de la ville ; Huin, colon blanc, fut nommé au commandement de l'arrondissement, et Christophe Morney, à celui de la place.

L'Ouverture, déjà aux portes du Môle avec une armée considérable, y entra le 11 vendémiaire, ( 2 octobre) et fut accueilli par Maitland avec une magnificence royale; le prêtre, portant l'ostensoir, escorté de ses ouailles, alla le recevoir sous un dais de velours. L'Ouverture avait refusé un si grand honneur au Port-au*Prince. Cette fois, il l'accepte, prend place à côté de l'ecclésiastique, reçoit de ses mainsl'ostensoir et se dirige vers l'autel, portant, à son tour, nouveau pontife, l'image du Sauveur. Ce ne fut pas tout: Maitland avait fait élever sur la placed'armes une tente spacieuse, pavoisée des bannières de la Grande-Bretagne; dans l'enceinte de cette tente était dressée une table couverte de ces mets et de ces liqueurs dont les vaisseaux anglais sont toujours pourvus; tout était servi dans une riche argenterie. Après le festin, l'amiral anglais offrit à son hôte cette argenterie , comme preuve de sa bonne ami* tié. On monte à cheval ; 6,000 hommes de troupes anglaises, concentrés au Môle, des différents points de l'ile, étaient rangés en bataille autour de la place. L'amiral fit à L'Ouverture les honneurs d'une revue et de quelques manœuvres. On alla enfin au gouvernement ; c'était un palais bâti avec élégance. Maitland fît hommage à L'Ouverture , au nom du roi d'Angleterre, de ce palais et de deux couleuvrines en bronze. Ces hommages étaient faits pour séduire tout autre homme que L'Ouver-

lure ; il les accueillit avec joie. Quand il fut de retour au Port-de-Paix , on dit qu'il s'écria , comme avec étonnement (( que jamais la République ne lui avait accordé autant d'honneurs que l'Angleterre ! » L'Ouverture ne devait pas cependant ignorer que pour un homme libre le plus grand honneur est celui d'avoir bien mérité de la patrie ; or, cet honneur ne lui avait-il pas été décerné par le décret du 5 thermidor an m (23 juillet 95) ?

La politique avait dicté chaque pas de l'amiral anglais dans la réception qu'il avait faite à Toussaint-L'Ouverture ; je ne serais pas éloigné de croire qu'il lui proposa , comme il a été dit, de faire reconnaître par l'Angleterre l'indépendance de Saint- Domingue, et d'y fonder une monarchie , ce qui cadrait assez avec les vues de Toussaint 5 mais celuici était souvent irrésolu et craignait les conséquences d'une rupture ouverte avec la France.

L'Ouverture, après tant de fatigues de guerre et de gloire, n'alla pas au Cap, où résidaitl'agentdu Directoire exécutif; il se retira dans l'intérieur de l'Artibonite, sur l'habitation Desrahaux, située dans les montagnes; de là, il pouvait promener ses regards sur l'île entière et se préparer à fondre avec la rapidité de l'aigle, sur n'importe quelle proie dont son ambition eût eu faim.

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