CHAPITRE XLVII
Symptômes de la guerre de I^'OitT^erture contre Rigaiid. — Fête du tO plii^iôsie. -~ Rigaitd évacue le Qrand-Croàve et le Petit-Groài^e.
Ici nous entrons dans une phase des plus lugubres de l'histoire de St-Domingue : ce sont les champs d'une nouvelle Thébaïde que nous allons parcourir.
L'Ouverture s'était Làlé d'annoncer à Rigaud l'événement du Fort-Dauphin et l'embarquement d'Hédouville, qu'il accusait d'être l'ennemi de la liberté générale ; il accusait aussi Rigaud d'être entré dans les sinistres projets de l'agent; c'était calomnier sans raison deux hommes pleins de loyauté. Rigaud répondit le 6 brumaire (27 octobre) avec modération à ces accusations gratuites, indignes de celui qui les formulait et outrageantes contre ceux à qui elles étaient adressées : « Il craint que ce ne soient les émigrés qui sèment la défiance entre les premières autorités de la colonie ; il en-
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gage Toussaint à les chasser de Fouest et, se disculpant d'avoir été séduit par Hédouville , c'est, termine- 1- il , grandement s'abuser que de me croire capable de me prêter à aucun projet qui tendrait à l'abaissement et h l'asservissement des noirs , moi qui n'ai jamais cessé de combattre pour la liberté générale. Quant au départ d'Hédouville , ditRigaud, (lettre du 50 brumaire) le mal n'est pas sans remède; maintenons la tranquillité dans le pays; prouvons notre fidélité à la France, en chassant les émigrés ; au nom de notre existence, montrez-vous jusqu'à la fin l'homme du gouvernement français.» Ces réponses si mesurées, loin de ramener L'Ouverture aux principes de fraternité qui eussent dû toujours le guider envers son aîné dans la carrière de la liberté , l'irritèrent davantage , surtout en ce qui concernait les émigrés. N'était-ce pas là la cause principale de la haine de L'Ouverture contre Hédouville?— Et Riga Lid n'avait-il pas tort de rappeler L'Ouverture à l'exécution des lois de la métropole? — Pourquoi essayer de lutter contre le géant qui se lève et qui n'a besoin d'aucune autre loi que de sa volonté, pour remuer le gouffre des discordes civiles ? — Qu'importait à Rigaud que Toussaint foulât aux pieds les décrets de la Métropole?— Toussaint n'était-il pas plus fort et plus puissant que lui, par l'ascendant prodigieux qu'il exerçait sur tous les noirs que la Révolution avait émancipés? — Ne suf-
iisait-il pas à Toussaint, pour mettre en armes toute l'île contre Rigaud, de dire aux nouveaux libres : w Les nègres et les mulâtres qui étaient libres avant la révolution sont vos ennemis; c'est moi qui vous le dis, moi, hier, esclave comme vous. » — Oui, Rigaud avait le grand tort d'être inexorable dans sa sévérité contre tous les anciens oppresseurs du pays ; je veux dire contre les colons qu'au contraire L'Ouverture accueillait, eux qui , un jour, devaient le trahir... Rigaud apprit aussi à L'Ouverture qu'il était appelé à étendre son commandement jusqu'à Léogane; mais que Laplume , paraissant ne pas vouloir servir sous son autorité ; il s'était contenté de lui notifier l'ordre d'Hédouville pour couvrir sa responsabilité.
Malgré les raisons que Rigaud venait de donner pour se Justifier des accusations de L'Ouverture , celui-ci revint à plusieurs reprises sur les mêmes accusations. Rigaud lui écrivit (10 frimaire, 30 novembre), « qu'en se laissant séduire par Hédouville, il eût fait preuve de perfidie et de stupidité ; je déclare hautement, dit-il, que le général Hédouville ne m'a parlé et écrit que pour la prospérité de Saint-Domingue, que pour l'établissement de Tordre constitutionnel et pour l'affermissement de )a liberté et de l'égalité ». Rigaud termine en di- « sant, qu'il avait vainement demandé sa démission à HédoMvillej qu'il la demandera au Directoire et à
Roume. » Ce dernier était alors à Santo-Domingo. Ainsi, Vœïi le moins clairvoyant aperçoit dans le lointain l'orage qui s'amoncelle et qui éclatera.
C'est dans cet état d'exaltation des esprits que L'Ouverture invita Roume à venir remplacer Hédouville; un arrêté du Directoire exécutif appelait Roume, d'ailleurs, à l'agence , en cas d'éventualité. Roume parut au Port-»au-Prince le 23 nivôse (42 janvier) ; L'Ouverture quoique malade et souffrant, vint l'y rencontrer le 2 pluviôse (21 janvier).
Roume , dont l'âme pure ne comprenait pas la possibilité du vice ; toujours disposé à croire à la vertu de ses semblables et à juger de la droiture des autres cœurs par la droiture du sien, se laissa aller aux magnifiques protestations philanthropiques que L'Ouverture lui fit, sans qu'il s'aperçût que L'Ouverture ne les lui faisait si vives, si éloquentes, que pour faire oublier à la France le dernier outrage qu'il venaitde faire à cette puissance, en chassant ignominieusement son représentant. — Et comme le cœur humain est ainsi fait , qu'il s'enthousiasme pour tout ce qu'il voit et entend de bien, L'Ouverture fut, aux yeux de Roume, «un philosophe, un législateur, un général et un bon citoyen». C'est ainsi qu'il le dépeint dans une lettre du 6 pluviôse (25 janvier) au général Kerverseau qui était l'agent de la France à Santo-Domingo.
Roume tenait à dissiper tous les nuages qui obscurcissaient rtiorizon politique de la colonie; il convoqua Laplume, Beauveais, Rigaud et plusieurs chefs de corps : la fête du 1 6 pluviôse an m (4 février 95), ce jour à jamais mémorable, où la Convention proclama la liberté générale , trouva tous les officiers réunis au Port-au-Prince.
Au pied de l'arbre de la liberté, entouré des généraux, au milieu d'une nombreuse garnison et de l'afïluence populaire, Roume prononça un discours où il prêchait la paix, l'union, l'amour de la République et le dévouement à ses lois. L'Ouverture répondit à ce discours; il commença par rendre gloire à l'armée de ses succès contre les ennemis de la France et déclara que la plus parfaite union existait entre les généraux Toussaint-L'Ouverture, Rigaud, Beauvais, Laplume et les autres chefs militaires. Le lendemain de cette fête patriotique, qui eût dû laisser une salutaire impression dans tous les esprits, l'on se mit en devoir de régler les différends; l'agent demanda à Rigaud, dans le conseil, nonseulement de ne plus prétendre à porter son commandement à Léogane, mais encore d'abandonner au général Laplume les places du Grand-Goâve et du Petit-Goâve, même celle de Miragoâne : c'était plus que briser l'arrêté d'Hédouville , c'était mettre ces places sous l'influence immédiate de L'Ouverture, en découvrant la péninsule du Sud et en la lais-
sant en proie à une grande ambition, dont tons les anciens libres , noirs et jaunes , dévoués à la France commençaient à s'effrayer. Rigaud argua de la loi du 4 brumaire qui, une fois mise à exécution, ne pouvait plus être rapportée que parle corps législatif; l'agent qui était convenu de marcher toujours d'accord avec L'Ouverture, insista tellement, au nom du salut public, qu'à sa demande Rigaud consentit à faire l'abandon des Grand et Petit-Goâves; mais, avec une juste colère, il refusa l'abandon de Miragoâne.
La discussion avait été vive; Tamoindrissement du territoire du Sud qui, au contraire, devait être agrandi sous les ordres de Rigaud, sembla à celuici comme un signe de partialité en faveur de ses adversaires et presqu'une insulte à ses longs services. Aussi Rigaud, dans la matinée du 18, adressa une première lettre à Roume pour lui donner sa démission; la réponse, se faisant attendre, il lui en écrivit une seconde. La position de Roume était pénible ; placé entre L'Ouverture et Rigaud, c'était être mal placé. Roume écrivit une lettre bienveillante à Rigaud, et lui déclara que, pour accepter sa démission, il eût fallu qu'il fut l'ennemi de la France et de la colonie. Rigaud ne put que céder à la volonté de l'agent ; il resta quelques jours encore au Port-au-Prince, sans avoir d'autres rapports avec L'Ouverture que ceux du service; il partit pour
le Sud le 24 pluviôse (4 2 février\ il fit évacuer, chemin faisant, par le commandant Laferté et le capitaine Bouchard, les Grand etPetit-Goâves que L'Ouverture fit occuper par un bataillon de la 8^ et de la 11* demi-brigades.