CHAPITRE XLVIII
li' Ouverture lance l'anatltême contre les ntnlâtres.
L'orage n'était qu'assoupi; il pouvait éclater avec plus de violence. Les colons se ralliaient autour de L'Ouverture; ils n'avaient pas oublié que c'était des efforts des anciens libres, pour parvenir à l'égalité des droits politiques, qu'était sortie la révolution qui avait changé la face des colonies : ils excitaient la division des noirs et des jaunes.
Rigaud était a peine de retour aux Cayes que, le 3 ventôse (21 février) au matin , L'Ouverture fait battre la générale et proclamer que tous les mulâtres eussent à se rendre à l'église ; il s'y rend luimême, monte en chaire, et, présentant quelques papiers qu'il tenait dans les mains, comme les preuves d'une conspiration dont il avait découvert la trame, il dénonce au peuple assemblé la caste entière des
jaunes comme coupable de tous les crimes; il rappelle la triste et déplorable affaire des Suisses, comme Sontbonax l'avait fait à une autre époque , feignant de ne pas savoir que, parmi les Suisses, il y avait des mulâtres, et qu'un de ceux qui avaient voté leur déportation était le nègre Lambert; il parle pendant une heure-, les reproches les plus insultants, les menaces les plus violentes , les outrages les plus graves sont prodigués à une population dans laquelle il pouvait se trouver des coupables peut-être 5, cnais dont la majorité était inoffensive; puis, il descend de la chaire, Tair farouche, se dirige au Gouvernement et laisse derrière lui des hommes abattus, des femmes et des enfants consternés et pleurant. Dans la nuit, on arrêta quatorze ou quinze moteurs du prétendu complot; ces malheureux furent conduits dans les cachots du Morne-Blanc, près des Gonaïves.
Les hommes noirs se montrèrent généralement affligés de la conduite de L'Ouverture, mais les colons y applaudirent avec une joie aussi indiscrète que barbare.
Beauvais avait assisté, comme les siens, à celte pieuse homélie. Au sortir de l'église, il offrit à L'Ouverture sa démission ; et le lendemain , ce citoyen, qui avait rendu tant de services à la cause de la liberté, se rendit au Gouvernement ; là , en présence de beaucoup d'officiers, il reprocha à L'Ou-
verîure chacune de ses paroles de la veille, il lui demanda de préciser ses accusations, car, pour l'honneur de la couleur dont il avait plu à Dieu de vêiir son froni, il tenait à démontrer que sa caste ne méritait pas l'anathême prononcé contre elle par L'Ouverture. L'Ouverture, en face de celte vertu d'ordinaire si sereine, alors si mâle, ne sut que répondre ; il dit seulement qu'il n'avait pas entendu généraliser et qu'il avait en tout temps rendu un sincère hommage au caractère et au mérite de Beauvais. Rourae n'avait pas pu empêcher la triste scène du jour passé, car elle avait commencé à son insu; mais il la déplora, et à force d'invoquer l'union et le salut de la colonie, i[ parvint à calmer la douleur de Beauvais et à le décider au nom même des femmes et des enfants de sa caste, à rester dans son commandement.
Le 7 ventôse (25 février j, après avoir fait trembler le Port- au- Prince, L'Ouverture partit avec Roume pour le Cap.