‹ Vie de Toussaint-L'OuvertureChapitre 58 sur 97 · CHAPITRE XLIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIX

Correspondance de Toussaint avec Rigaud. — Toussaint traite avec les ennemis de fia France. — Préparatifs de guerre.

Depuis la prise de possession du Môle, L'Ouverture, par suite des stigestions de l'amiral Maitland,

avait laisse gigantesquement s'accroître son âral)i^ tion ; partout où son influence n'était pas immédiate, partout où son œil ne pouvait pas directement scruter les sentiments, son bras frapper à volonté, il croyait entrevoir des ennemis. Son orgueil était semblable à celui de certains hommes qui déclarent que la terre est trop petite pour contenir leur individualité; la célébrité de Rigaud était à ses yeux une superfétation dans son atmosphère politique ; il résolut de s'en débarrasser.

L'Ouverture fomenta une insurrection au Corail, petit village du département du sud ; le colonel Geffrard , qui commandait dans ce village , fut arrêté et misen prison. Cette insurrection fut bientôt apaisée: trente des principaux moteurs,un colon et vingt-neuf noirs furent appréhendés et dirigés à Jérémie , où ils furent déposés dans un cachot nouvellement badigeonné à la chaux. L'entassement des prisonniers au milieu du gaz délétère qui ne tarda pas à s'exhaler des murs, entraîna en peu d'heures leur asphyxie ; c'était là un de ces accidents déplorables, dont il faut attribuer la cause à l'ignorance et à l'imprévoyance, plutôt qu'à une coupable préméditation. L'Ouverture, cependant, ne vit dans ce malheur qu'un assassinat organisé par les mulâtres : il s'étonna « que dans tous les mouvements, les noirs fussent toujours victimes. » Rigaud lui répondit le 1*" floréal (20 avril) u qu'il était convaincu qu'il n'y

avait aucune méchanceté de la part des personnes chargées de l'autorité; que la mort des prisonniers était un de ces événements qu'aucune prudence humaine ne pouvait prévoir. Pourquoi faut-il, terminait Rigaud, que les ennemis les plus perfides aient aujourd'hui la faculté d'irriter frères contre frères, amis contre amis? Jusques à quand, la défiance portera-t-elie les uns à soupçonner les autres et à détruire l'union et l'accord si nécessaires à notre bonheur et à la prospérité du pays ? Pour moi, citoyen général, je vous l'ai dit plus d'une fois, je porte un cœur droit ; mes principes sont sûrs et invariables. Je gémis en secret du mal qu'on me veut, ainsi qu'à mes frères, les hommes de couleur ; mais je ne changerai pas pour cela , et vous me verrez toujours le même, soit à la (été d'une armée, soit au sein de ma famille, aimant la liberté, chérissant l'égalité, bravant les calomniateurs, méprisant les intrigants et respectant tout homme de bien ; c'est vous dire, citoyen général, queje vous respecte et queje vous donnerai dans tousles tempsjes preuves de mon sincère et respectueux attachement. » La mésintelligence entre les deux génrraiix ne pouvait pas être portée plus loin. L'Ouverture, habitué à l'impunité par la métropole, ne chercha plus à masquer ses projets ; il traita ouvertement avec les ennemis de la République : il accueillit oslensiblement, au Cap et aux Gonaïves, un nommé

Siévens, américain du continent et l'amiral Maitland. Roume ne voyait, dans tous ces manèges, que du feu, comme on s'exprime dans mon pays. — L'Ouverture, d'ailleurs, n'était-il pas affranchi par Roume de tout respect au représentant de l'autorite souveraine de la métropole? — Roume n'avait-il pas proclamé qu'il ne ferait rien que de concert avec L'Ouverture ? — L'Ouverture, donc, sans la participation de Roume, fit un traité avec les Etats- Unis 5 ce traité fut signé le 6 floréal (23 avril) entre lui et Stévens. Roume y refusa d'abord son assentiment; mais cet assentiment lïii fut arraché : si je ne l'avais pas donné, dit Roume, la colonie était perdue , car on menaçait d'égorger tous les blancs (1). L'Ouverture dit, quelque part, qu'il ne conclut le traité avec les Etats-Unis que pour parvenir à approvisionner l'Ile, à laquelle la métropole par lembarras de sa position ne pouvait apporter aucun secours; mais il ne dit rien de son traité avec les Anglais, du 25 prairial (13 juin), signé à l'Arcahaye entre lui et l'amiral Maitland. Ici, c'est un véritable traité de puissance à puissance ; l'agent Roume y resta étranger, et Rigaud en fut justement irrité quand il en eut connaissance, car L'Ouverture était traître à la métropole, en pactisant avec les ennemis de la République. Grâce à l'exquise complaisance d'un noble débris des gloires de la Révolution,

(1) Lettre de Kerverseau au ministre du 6 floréal (23 avril. ^

grâce au général Pelet , Directeur du Dépôt de la guerre, j'ai sous les yeux les traités que L'Ouverture conclut avec les Américains et les Anglais; dans ces traités, on ne parle pas de le reconnaître roi de Saint-Domingue, comme l'ont avancé quelques écrivains , notamment feu le général baron Pamphile de Lacroix ; mais on y voit que L'Ouverture, citoyen français, s'entendit contre la France avec les ennemis de la France. La trahison est manifeste. Hédouville avait donc raison : aussi la population intelligente, sans distinction de couleur, futelle effrayée des machinations de L'Ouverture avec les ennemis de la métropole : cette population n'était-elle pas française avant tout?~Rigaud, qui avait déjà tant de griefs à faire valoir contre L'Ouverture, se crut autorisé, et avec raison, à défendre la cause de la France républicaine contre toute tentative de trahison : des deux côtés on se prépara à la lutte.

L'Ouverture, préoccupé de ses négociations avec Tamiral Maitland, fît long-temps attendre à Rigaud la réponse à la lettre si digne que celui-ci lui avait écrite; mais aussitôt qu'il s'était cru roi de par le peuple britannique, et qu'il eut pensé que le concours de cette puissance lui avait été acquis, il répliqua à Rigaud par la voie de la presse.

Le 30 floréal (19 mai), un libelle parut où L'Ouverture adressait à Rigaud les épithétes les plus

outrageantes : L'Ouverture a[)pelaii Rigaud perfide, menteur, intrigant, bourreau, factieux, assassin, traitre, ennemi des noirs, et tout cela, sans préciser aucun grief, aucun fait; enfin, L'Ouverture finissait par accuser Rigaud dei>ouloir lever l'étendart delà révolte, et le menaçait de marcher contre lui.

Le 12 prairial (51 mai), Rigaud se plaignit à Roume des attaques injustes dont il était l'objet : u Je vous préviens, dit-il, citoyen agent, que je ne répondrai pas à la lettie insultante du général en chef ; je ne puis correspondre avec un chef qui croit m'avoir déshonoré; j'ai des chefs, mais n'ai point de maître, et jamais maître irrité ou mal embouché n'a traité son esclave de la manière dont je l'ai été. Il faut que tout nion sang coule !... Le général Toussaint fait marcher des troupes ; il menace par les armes le département du sud; les habitants qui rhabitent se laisseront égorger ou se défendront ; il faudra bien subir le surt qui nous menace, puisque l'agent du Directoire représentant la France, ne peut rien pour nous. — Mon crime est d'aimer la République, de vouloir lui rester fidèle, de faire exécuter les lois contre les émigrés, de maintenir l'ordre et le travail, et de ne point baisser la tête devant l'idole ; je périrai, si je dois périr, mais, citoyen agent, si vous me rendez la justice que je mérite, comme je l'espère, vous assurerez au Directoire exécutif et à toute la France, que jamais

républicain au monde n'a été plus fidèle à la patrie que moi. »

L'Ouverture était alors au Port-au-Prince , où il avait concentré près de dix mille hommes prêts à fondre au moindre signal sur le département du sud. Rigaud, qui n'ignorait pas les (projets de Toussaint, puisqu'officiellement Toussaint les lui avait dénonces, se porta àMiragoâne, dernier et faible rempart du gouvernement du sud, quand le Grand-Goâve et le Petit-Goâve tombent en des mains ennemies. Il avait établi deux camps principaux aux environs du village : l'un au Pont, sous les ordres de Faubert , chef de la 2* ^^2 brigade; l'autre à S' Michel, sous les ordres de Geffrard, chef de la 4^ 1/2 brigade. Son armée ne s'élevait pas à plus de deux mille et quelques cents hommes de troupes régulières; mais c'étaient tous des soldats qu'il avait lui-même formés, disciplinés, aguerris, et qui, à travers le feu , l'eussent suivi au bout du monde.

Les événements marchent vite dans les guerres civiles ; déjà l'armée de L'Ouverture, commandée parle général Dessalines, occupait Léogane. Le 27 prairial (15 juin), Rigaud, après avoir rappelé aux citoyens du sud qu'il n'avait abandonné les Grand et Petit-Goàves au général Laplume que pour maintenir la paix publique, fit publier solennellement la lettre d'Hédouville et déclara s'investir de tous les pouvoirs que lui attribuait cette lettre.

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