‹ Vie de Toussaint-L'OuvertureChapitre 59 sur 97 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

Faiflbert, Del va, Desruisseaiiii. s'empareut du

Rigaud, après sa dernière proclamation, se rendit à Aquin avec l'adjudant-général Toureaux pour accélérer par sa présence les convois de vivres et munitions. L'Ouverture envoya alors Laplume au Petit-Goâve pour commencer la marche sur le Poni-de-Miragoane qu'aux conférences de pluviôse Rigaud avait refusé de lui livrer. La guerre était imnnnenle; et comme dans les troubles civils , de j'iniiiative du choc dépend souvent le succès, Jean- Pierre Delva(i),cC>mmandant de la garde nationale au Petit-Goâve, ennemi du système politique de L'Ouverture en qui il condamnait sa prédilection pour les blancs, se retira du Petit-Goâve et alla au camp du Pont annoncer à Faubert et à Renaud-Desruis- Sî aux que, s'ils tardaient à avancer, ils allaient être eux-mêmes attaqués (2);incités donc parDelva, Faubert et Besruisseaux s'avancèrent; eî le '29 prairial,

(1) Mort assassiné, général de brigade, père de Thonorable général du même nom, naguère ministre résident d'Haïti à Paris.

(2) Déclaration de Grenier, commissaire aux guerres du Petit-Goâve.

(17 juin), à sept heures du matin, à la tête de la 2e et de la 3^ demi-brigades, ils attaquèrent legrand fort du Petil-Goâve, situé sur le rivage. Un brave, le capitaine Laucoste, qui y commandait, mitraillait les assaillants ; le général Laplume envoya le capitaine Segreltier ordonner à Laucoste de faire taire sa canonnade, pour faciliter son entrée au fort. Ce fut à travers le feu croisé du fort et des troupes du sud, au milieu d'une grêle de mitraille et de balles, que Segretlier parvint à Laucoste et accomplit sa mission (1). Laplume était à peine dans le fort, que le capitaine Malton se croyant suivi par les siens, escalada par les derrières; mais fait prisonnier, Malton fut immédiatement fusillé par les ordres de Laplume. La mort de Malton avait détourné l'attention de Laucoste : Léger, lieutenant

auK grenadiers de la 2® demi-brigade, escalada à son tour avec sa compagnie, et déclara Laplume son prisonnier, le força de descendre de son cheval et le consif^na sous la garde de ses soldats. Alors la défense devient inutile; le feu cesse et pendant que les vainqueurs se débandent pour se livrer au pillage, Laplume, favorisé par Léger luimême, glisse le long des remparts sur le rivage, se

(î) Segrettier était alors capitaine adjoint à l'adjudant-général Pélion ; il avait accompagné Laplume dans son voyage. Il est aujourd'hui général de division en retraite ; il a parcouru une noble et magniljque carrière.

jette dans une barque et fait ramer à Léogane. Les troupes du Sud passèrent au fil de l'ëpée tous les colons qui habitaient le Petit- Goâve, en souvenance de la joie que la caste blanche avait montrée lors de la fameuse mercuriale de L'Ouverture contre les mulâtres. C'était un crime impolitique 5 aussi les blancs dans toute cette guerre se montrérenl-ils plus acharnés contre Rigaud que Toussaint lui-même.

Rigaud, à la nouvelle de la prise du Petit-Gjoâve, s'y porta avec la H^ ^i 1,^ 4e demi-brigades du sud, et envoya l'adjudant-général Toureaux prendre possession du Grand-Goâve. Toureaux commença à' fortifier l'habitation Tozin, située à l'entrée du bourgs et surtout à augmenter les défenses du blockhaus , qui était assis sur un monticule de cette habitation, et dont on voit encore les ruines. Ce biock-haus célèbre avait été élevé par les ordres de Rigaud pendant la guerre des Anglais; son canon balayait la mer et tout le bourg du Grand-Goâve.

Voilà donc les torches de la guerre civile, hélas! disons plus, de la guerre de couleur, qui s'allument entre des hommes hier plus ou moins courbés sous le joug de l'esclavage, qu'une communauté de souffrances et d'espérances, autant que les affinités du sang, eût dû toujours tenir réunis en un seul faisceau ! la guerre de couleur, puisqu'il faut appeler les choses par leur nom , savez-vous ce que c*est que cette guerre ? — c'est qu'il vous

suffit d'avoir la peau noire pour que le mulâtre soit souvent en défiance de la sincérité de vos sentiments ; c'est qu'il vous suffit d'avoir la peau jaune pour que le nègre soit souvent à son tour en défiance de la sincérité de vos sentiments !— Ah! si la couleur de l'épiderme devait être pour quelque chose dans la distribution de la confiance et de la sympathie, que, dans les colonies, on sache qu'en Europe, les bruns, les blancs, les roux, les châtains seraient groupés par séries exclusives les unes des autres, au lieu de vivre dans les lois de la fraternité, comme ils le font 1 — Qu'on ne vienne pas nous dire que Rigaud fui l'agresseur, non ! Si ses lieutenanis Delva, Faubert, Desruisseaux n'eussent pas tiré les premiers l'épée, L'Ouverture l'eût fait et en pareille occurrence, il vaut mieux frapper que d'être frappé. — Qu'on ne vienne pas dire que Rigaud refusait d'obéir à L'Ouverture, non ! Sa correspondance et ses actes font foi de ses sentiments de fidélité à la loi et aux organes de la loi. — La guerre civile fut l'œuvre de Toussaint - L'Ouverture; si bien que dans un long mémoire écrit de sa main, daté du château de Joux, adressé au Premier Consul, dans lequel il explique sa vie et sa conduite, il se garde bien, comme par remords, de parler de cette guerre; il semble que le souvenir l'en efPraye et qu'il eût voulu l'effacer de sa mémoire. L'Ouverture avait raison ; cette guerre est la page la plus

lugubre de sa carrière ; elle déshonore son nom ^ moi-même j'aurais voulu la déchirer du livre de l'histoire, mais non !— il faut conserver cette page afin que nos neveux , et noirs et jaunes, puissent y lire les fautes de leurs pères , et apprendre à vivre dans la communauté du bonheur que donnent toujours l'union et la paix.

Page 1